Des mots de Rodin

Publié le Mis à jour le

auguste rodinAuguste Rodin n’était pas un écrivain. Ses pages sont rares. Celle-ci fut publiée pour la première fois dans la revue Montjoie « organe de l’impérialisme artistique français », que dirigeait avant la guerre Ricciotto Canudo. Voici cette page du Maître :

PAYSAGES 

C’est beaucoup sur les routes que je ramasse l’expérience.
J’aime le paysage; seul, je jouis de cette sensibilité; mon âme n’est ni en automobile, ni en chemin de fer, elle reprend son habituelle forme, elle se reprend, mortellement pauvre,
comme un lac reprend sa tranquillité.
La tranquillité est tout un paysage.
Qui donc a cru que le monde est matériel ? La matière est l’excroissance de l’amour. Hésiode a dit : « Au commencement étaient le chaos et l’amour. »
Les feuilles poussent toutes ciselées, complètes comme Minerve sortant de la tête de Jupiter.
La fleur est la poésie du désir, ces désirs sont toute la forêt qui s’élance.
Ces arbres dans la montée sont ronds comme des absides.
Tout est ici divisé avec sobriété, tout est paravent délicieux; ce qui fait que le même paysage représente plusieurs pays.
Ces arbres en haut vont s’épanouir, laissant voir le ciel.
Dans les barres de côté, le ciel orné, rouge brique, est comme la verdure changée de ton par l’éloignement.
Une petite vallée qui s’engage bien est un bon départ.
Vivre dans le temps moral des branches, se fondre dans ses semblables, rentrer dans le rang, le cœur à l’unisson : c’est concourir à une grande chose sous un ciel commun, comme ces villages.
La forêt est douce comme si les nymphes venaient d’y danser; les verts éclairaient leurs ébats, leur conversation à voix basse dans la forêt.
Sur moi, le cirque immense de nuages, pulvérisés par le soleil.
Le coteau dirige son bonheur dans une étendue de bonheur.
La côte devient verticale; le village est sa couronne, il renaît.
Cette décoloration de teintes, c’est la forêt en hiver.
La sente rouge de la forêt dévalé de la route.
L’étang marche rapidement dans son petit espace; au ciel, il y a du froid.
L’auto vient avec un bruit de cascade.
Ce monstre nouveau : l’auto. 

Cette page curieuse a paru dans le n°1 de Montjoie, le 10 février 1913. 

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12 réflexions au sujet de « Des mots de Rodin »

    Esther Luette a dit:
    septembre 10, 2018 à 11:54

    Merci pour ce texte absolument magnifique.

    Aimé par 2 personnes

      Gavroche a répondu:
      septembre 10, 2018 à 12:28

      De délicieuses pensées que je viens moi-même de découvrir !
      Bonne journée Esther 🙂

      Aimé par 1 personne

    anne35blog a dit:
    septembre 10, 2018 à 12:56

    C’est qu’il écrivait bien, cet homme là!

    Aimé par 2 personnes

    le blabla de l'espace a dit:
    septembre 10, 2018 à 1:08

    Je ne savais pas que Rodin, avait cette habileté à écrire,

    et pourtant en le lisant cela ne m’étonne pas, car son écriture est en trois dimension,

    on y lit, on y voit, la matière surgit,

    comme si les lettres entremêlés se transformant en mot, et de mots en phrases, forment ainsi des sculptures que ses yeux nous transmettent, de par ses larges mains de sculptures, fortes et puissantes, mais si délicates autant dans le geste comme par l’écrit . il a une écriture sculpturale.

    J’ai aimé lire son texte, c ‘est une photographie, une peinture, une sculpture, une belle écriture, tous les Arts s’y retrouvent, comme quoi chaque Artiste possède tout ces dons , se spécialisant certes verte une technique,

    reste alors à trouver aussi l’Artiste qui sommeille aussi en chacun de nous,

    Bisous

    Aimé par 2 personnes

      Gavroche a répondu:
      septembre 10, 2018 à 1:13

      Ton commentaire est génial ! Une écriture en trois dimensions… que dire de plus ?
      Bisou pour toi 🙂

      Aimé par 2 personnes

    le blabla de l'espace a dit:
    septembre 10, 2018 à 1:09

    je rectifie « de par ses larges mains de sculpteur »

    Aimé par 1 personne

    Frog a dit:
    septembre 18, 2018 à 12:35

    Merci à Esther de m’avoir indiqué ce texte sur votre blog, et merci à vous de l’avoir partagé. Il est magnifique, et il me semble l’avoir attendu. Reconnaissance, dans tous les sens du mot.

    Aimé par 2 personnes

    Frog a dit:
    septembre 18, 2018 à 12:55

    A reblogué ceci sur In the Writing Gardenet a ajouté:
    En lisant ce texte de Rodin, publié sur le blog de Gavroche, Esther a eu une pensée pour moi et a eu la gentillesse de me le faire découvrir. Je ne peux que le partager à mon tour. « La matière du monde est l’excroissance de l’amour » – voilà ma certitude la plus profonde, et peut-être la seule. Merci à Rodin, Gavroche et Esther.

    Aimé par 2 personnes

    […] l’excroissance de l’amour”, a écrit Auguste Rodin dans un article déniché par Gavroche et relayé par […]

    Aimé par 1 personne

    Arcane (1) – In the Writing Garden a dit:
    septembre 24, 2018 à 12:23

    […] « La matière est l’excroissance de l’amour » (Rodin) […]

    Aimé par 1 personne

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