Anatole Ratelet, claqueur de fouet

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ratelet antoinePour tout le monde, le choix d’une profession est une chose grave, puisqu’il s’agit de déterminer l’orientation de la vie tout entière. 

Aujourd’hui plus que jamais, l’hésitation est permise, étant donné le nombre de concurrents qui se rencontrent aussi bien dans les métiers manuels que dans les professions libérales. Le plus grand nombre, fidèle à d’anciennes routines, s’engage dans ces sentiers battus. D’autres sont plus ingénieux. L’homme que nous présentons est vraiment extraordinaire à plus d’un titre. Il a eu, en effet, cette originalité de découvrir une profession inédite. Et, d’autre part, il a donné, pour don propre compte, à la question du domicile, une solution peu banale… bien que renouvelées des Grecs.

Pourquoi Diogène est-il célèbre ? Pourquoi ce philosophe grec et pouilleux a-t-il réussi à laisser un nom dans l’histoire, tandis qu’Anatole Ratelet est encore resté absolument inconnu ? On dira que Diogène habitait Athènes, une ville très artiste qui aimait les esprits originaux ou exceptionnels. Mais Ratelet, lui, habite Champigny près de Paris, et Champigny est aussi une ville artiste, puisqu’elle subventionne un orphéon. On dira encore que Diogène se signalait à l’attention du publique par un manteau sale et criblé de trous. L’objection n’est pas sérieuse. S’il suffisait d’être vêtu d’un manteau dégoûtant pour gagner la gloire, elle serait vraiment à bon marché. D’ailleurs, Anatole Ratelet n’a pas de trous dans son manteau, parce qu’il ne possède pas de manteau. Mais s’il avait jamais senti la nécessité d’un pardessus, le vêtement eût été très probablement déchiré et maculé, peut-être encore plus que celui du fameux moraliste cynique.diogeneEnfin, ajouterez-vous, Diogène habitait dans un tonneau… Je vous arrête là : Anatole Ratelet vit dans un tonneau.

En sortant de la gare de Champigny, prenez la rue qui mène à la Marne.. Continuez votre chemin jusqu’à ce qu’en travers d’un raidillon, vous rencontriez la route du Perreux. Là, suivez à droite. A un certain moment, vous passerez devant un castel, couleur de cuivre, avec de grosses portes à guichets et une petite tour crénelée, d’un petit air belliqueux tout à fait charmant. Dans le fond, entre de jeunes feuillages, se dresse un ruine, non pas quelque affreux éboulis rappelant des égorgements, ou l’implacable chute sous la morsure des siècles, mais une ruine. Ce castel appartient au comédien Darmont qui a l’âme poétique et qui, entre deux tournées en Amérique avec Sarah Bernhardt, s’est construit ces ruines de ses mains pour y installer son cabinet de travail et mieux rêver au clair de lune.

Cette construction de moderne moyen âge vous servira de point de repère. N’allez pas plus loin, et tournez à gauche, à travers champs. Méfiez-vous. Il y a des pièges à loup. Ici il vous faudra regarder attentivement autour de vous pour arriver à découvrir la maison, c’est-à-dire le tonneau d’Anatole Ratelet. Il était encore à Champigny ces derniers temps. Mais le propriétaire se montrait inquiet, parlait de déménager et se plaignait amèrement du commissaire de police.

« Comprenez-vous, s’écria-t-il, il m’a menacé de m’arrêter comme vagabond ! Il prétexte que je n’ai ni domicile ni profession ! Pas de domicile ! Mais qu’est-ce qu’il leur faut donc ? Et mon tonneau ! Dame, tout le monde ne peut pas vivre à l’Elysée. C’est un domicile aussi bien qu’une roulotte ou un bateau. Et j’ai aussi une profession. Je suis claqueur de fouet. »ratelet

Qui n’a entendu, dans les cirques, l’écuyer placé au milieu de la piste, exécuter à l’aide de la chambrière des bruits éclatants en trilles secs, pendant qu’une femme peinte sautille sur un gros cheval trottant en rond ? Quelques spécialistes ont acquis, par l’habitude, une telle habilité de poignet qu’ils peuvent couper à distance, avec la mèche, une pomme de terre qu’un enfant leur présente du bout des doigts. Mais jamais nul n’a atteint la fantastique virtuosité d’Anatole Ratelet qui méprise profondément ceux qu’il appelle les « sciures de bois« .

Le fouet dont il se sert pour ses exercices est formé d’un court bâton, d’à peine 30 centimètres, mais armé d’une interminable corde finement tressée qui mesure plus de 6 mètres. Pour claquer, Ratelet se penche vers le sol, une jambe pliée sous lui, l’autre étant tendue en avant. D’un geste brusque et rapide, il donne à son bâton un artistique mouvement de va-et-vient dont les effets sont prodigieux. Le tonnerre dans la montagne ne pétarade pas avec plus de violence ni de brio.

Mais Ratelet ne se contente pas de faire un grand bruit. Son tonnerre est musical et vous joue très distinctement « J’ai du bon tabac » et « Joséphine elle est malade« .

L’ouverture de la chasse est encore pour Ratelet une belle source de revenus. Muni de son grand fouet, il se rend chez les propriétaires qui se plaignent de la rareté du gibier et leur tien à peu près ce langage :

« Il n’y a ni faisans ni perdreaux chez vous, mais il y en a tout à côté. Vos voisins ont, à grands frais, soigné et peuplé leurs chasses. Eh bien, je me charge, moi, de rabattre toute cette volaille sur vos terres. Laissez-moi faire et donnez-moi 30 francs. »

Le propriétaire accepte. Alors, Ratelet s’en va par les plaines et les bois qui retentissent d’effroyables claquements. Effrayé par cet étrange tapage, le gibier fuit, et savamment dirigé à la suite de marches et de contremarches, se réfugie sur le territoire que Ratelet favorise de sa science.anatole rateletLe tonneau habité par le claqueur de fouet est une barrique sur laquelle on lit encore, en lettres effacées : Bordeaux, 1888. Ratelet l’a soigneusement nettoyé et verni. La futaille brille au soleil. Un de ses côtés, fixé par une charnière, sert de porte, fermée au moyen d’un cadenas à secret, quand le locataire part en expédition.

L’intérieur, à la fois chambre à coucher, salon, cabinet de toilette et cave, est aménagé selon les dernières exigences du confort moderne. Dans le fond, un coussin qui sert d’oreiller, une couverture qui, en hiver, joue son rôle, et, en été, tendue sur deux bâtons à l’avant du tonneau, se transforme en velum contre le soleil. Ratelet possède aussi deux drapeaux pour les fêtes nationales.

A-t-il besoin de se raser, le voici à califourchon sur le fût, devant une glace attachée à une canne : c’est assurément simple, mais pratique. Le toit de sa maison, quand la température est douce, lui sert aussi de siège commode sur lequel il s’assied, les jambes en tailleur. L’homme au tonneau n’est pas orgueilleux, et c’est ce qui le distingue avantageusement de son célèbre confrère.

Un jour, lassé d’entendre toujours prononcer le nom de Diogène, il demanda :

« Mais enfin, qui était ce lascar-là ? » 

 Diogène, lui fut-il répondu, était un fameux philosophe, et il stupéfiait les populations par des excentricités qui, toutes, avaient pour but de cacher une leçon morale à l’égard de ses compatriotes. Il se promenait, par exemple, en plein jour, dans les rues, tenant une lanterne allumée, et il déclarait qu’il cherchait un homme sans pouvoir le trouver.
— Il n’était pas fort, répliqua Anatole Ratelet, moi je me charge d’en trouver plus de mille, et sans lanterne encore.

Et vexé d’être comparé à un tel sot, Ratelet se leva, haussa les épaules de pitié, et s’en alla tourner son tonneau plus à l’ombre…

Louis Forest. 1906.

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Une réflexion au sujet de « Anatole Ratelet, claqueur de fouet »

    karouge a dit:
    septembre 21, 2018 à 10:00

    Dans le même style « anatolien », on peut également citer Anatole Roitelet, qui vivait dans un nid, et était siffleur dans un train de marchandises (du blé et du mouron) du temps des machines à vapeur. Ainsi qu’Anatole Ratelier, qui fabriquait des dentiers pour les chevaux de course ; il vivait dans une écurie pleine de mors et perdit son travail quand les chevaux fonctionnèrent à la vapeur puis à l’essence.

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