Le quarante et unième fauteuil

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théophile gautier-nadarDans le Figaro (supplément littéraire), M. Jean Monvel rappelle une anecdote sur Théophile Gautier. On la doit à François Coppée qui la conta, dans son cabinet de travail, à ses jeunes amis des lettres.

C’est un vers d’Athalie, leur disait Coppée, qui a fermé à Théophile Gautier les portes de l’Académie française.

Et il expliqua :

L’excellent poète venait de poser sa candidature pour la deuxième ou troisième fois. Tous les obstacles étaient à peu près levés, toutes les hésitations presque vaincues. Il ne restait à corrompre que deux ou trois classiques endurcis, que le légendaire gilet rouge de la première d’Hernani, agité dans leurs souvenirs, affolait comme des taureaux de combat.

L’un des quarante invita ces derniers récalcitrants à dîner avec Théophile Gautier, les assurant qu’ils trouveraient en lui, malgré sa chevelure mérovingienne, un lettré savant et délicat, un érudit capable, en un mot, de combler à lui seul le puits sans fonds du Dictionnaire.

Le dîner se passa d’abord à merveille. Gautier éblouit les convives par cette conversation aussi brillante, aussi imagée, aussi correcte que le style de ses livres, et qui faisait dire par ses convives, l’invitant à la causerie: « Théo, fais-nous un article. » Mais, en prenant le café, entre hommes, l’un des Immortels entreprit le pauvre Gautier. Il lui reprocha son passé, lui récita des pages entières du Cours de Littérature de La Harpe, le traita un peu en petit garçon. Le poète, très bénévole de sa nature, le laissait dire. Enfin, le vieillard s’exalta :

Comment, monsieur Gautier, vous avez osé attaquer Racine !… Racine, l’Euripide français, l’auteur d’Athalie, de ces vers  admirables…

Et il déclama la première scène de la pièce jusqu’au distique :

    Du temple orné partout de festons
                                        [magnifiques
  Le peuple saint en foule inondait les
                                               [portiques.

Gautier, impatienté, ne put tenir davantage :

 Oh ! les malpropres ! dit-il, avec son flegme olympien. Inonder les portiques !… Cela prouve, monsieur, que la police du temps était bien mal faite !

Cette plaisanterie indigna l’académicien. Il s’en souvint au jour de l’élection. Et c’est pourquoi l’un des plus grands écrivains de ce temps ne s’est assis, comme Balzac et comme Dumas père, que sur le quarante et unième fauteuil.

« L’Echo d’Alger. » Alger, 1929.

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4 réflexions au sujet de « Le quarante et unième fauteuil »

    ideelle a dit:
    septembre 27, 2018 à 6:36

    Merci beaucoup pour cette anecdote que je m’empresse de rebloguer, puisque cette semaine j’ai choisi Théophile Gautier comme « invité » 😊🙏🏻

    Aimé par 1 personne

    ideelle a dit:
    septembre 27, 2018 à 6:37

    A reblogué ceci sur Le Boudoir d'Idéelleet a ajouté:
    Merci à Gavroche pour cette « petite anecdote » 😊

    Aimé par 1 personne

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