La composition 

Publié le Mis à jour le

micheletJules Michelet, le grand historien français, eut une jeunesse très pénible. Fils d’un imprimeur ruiné, il ne fit qu’au prix d’efforts inouïs ses classes au Lycée Charlemagne. Sa timidité, sa gaucherie et l’insuffisance de ses premières études l’obligèrent à redoubler une classe. 

Les commencements de l’année furent pénibles. Ma réputation de gaucherie m’avait précédé; je m’en aperçus aux regards de mes nouveaux camarades. J’espérais bien leur donner une tout autre opinion de moi. Hélas! à la première composition, une version latine, je fus vingt et unième Rien ne peut rendre mon abattement…

Quand vint la composition en thème, celle qui pouvait me valoir quelques avantages, ma première défaite m’avait tellement accablé que je n’osais rien attendre. Je la montrai pourtant a Duport (un camarade de classe) qui m’accosta sur le perron de l’église. Il en admira la latinité, me prédit un succès. Mais comme mon amour-propre me persuadait que j’avais été mal placé pour la version par l’injustice de M. Andrieux (le professeur), je ne me rassurai point.

Enfin, le jour arrive. Le tableau d’honneur s’avance malgré moi, mon cœur tressaille et tous les objets se confondent.

M. Andrieux nomme le premier : c’était moi ! La secousse la plus violente de la machine électrique aurait moins fait mes genoux fléchirent; je ne voyais plus. J’allai pourtant en chancelant à cette fatale place, où je tombai plutôt que je ne m’assis.

Comment dire le transport avec lequel je courus à la maison ? Quoiqu’il fît très glissant, j’y volai d’une traite. Mille pensées de joie et d’espérance me soulevaient. J’entre, et, sans rien dire, je leur montre ma croix; les larmes vinrent aux yeux de mon père. Ma mère, depuis quelque temps tout à fait alitée, ne fut pas moins émue. De ce jour, ils se tranquillisèrent sur mon avenir.

Mes camarades pouvaient se moquer maintenant de ma gaucherie, je ne les craignais plus. A partir de ce jour, je parus au lycée honorablement, quelquefois même glorieusement.

Michelet. « Ma jeunesse » Hachette et Cie, édit, 1884.
Peinture de Thomas Couture.

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2 réflexions au sujet de « La composition  »

    kristelsaintcyr a dit:
    septembre 28, 2018 à 7:11

    Très beau texte !

    Aimé par 1 personne

    Gavroche a répondu:
    septembre 28, 2018 à 8:51

    Bonne soirée Kristel 🙂

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