Une séquestration à Poitiers 

Publié le Mis à jour le

sequestree de poitiersUne descente de police a été opérée il y a quelques jours, dans une maison sise rue de la Visitation, à Poitiers. Il ne s’agirait de rien moins que d’une séquestration et de sévices graves, dont serait victime une nommée Blanche Monnier, qui habite avec sa mère âgée de 75 ans. Son frère, âgé de 53 ans, ancien sous-préfet, habite en face. La séquestrée est âgée de 52 ans.

C’est par une lettre anonyme que le parquet eut connaissance de l’affaire. La victime a été découverte dans un état de malpropreté révoltant, et vivait dans la pourriture et la vermine depuis plus de 25 ans. Le parquet, aussitôt le fait connu, s’est transporté au domicile de la malheureuse. Son transfert à l’hôpital a aussitôt été décidé et une voiture d’ambulance l’y conduisit.

Elle fut sortie de la maison non sans peine et embourrée dans des couvertures afin d’échapper aux regards indiscrets de la foule qui se pressait, attirée par la curiosité du fait et dont le bruit s’était répandu en ville avec une rapidité surprenante.

La pièce qu’occupait la pauvre recluse est située au premier étage de la maison, avec fenêtre sur une cour qui sépare cette maison du mur d’enceinte et qui a trois mètres environ de largeur. La fenêtre de la chambre était hermétiquement fermée. On avait maintenu les volets au moyen d’une chaîne, de sorte que la lumière ne pouvait pénétrer que par les interstices de ces volets.

Au moment où les magistrats entrèrent dans le taudis, ils furent suffoqués par les émanations putrides qui s’échappaient du grabat où gisait la malheureuse fille. Il paraît que deux bonnes, qui étaient dans la maison depuis près de deux ans, étaient préposées pour soigner les deux femmes (la mère et la fille). L’une d’elles couchait assez fréquemment dans la chambre de la fille, ce dont on peut l’en plaindre, vu l’atmosphère empestée.

L’on dit que la recluse recevait une nourriture très peu abondante. Elle était cependant chauffée l’hiver et ne souffrait pas trop du froid.

L’enquête à laquelle s’est livré le parquet a démontré que Mlle Blanche Monnier ne pouvait se lever de son grabat depuis plusieurs années, mais que les voisins l’entendaient fréquemment pousser des cris. Ses membres sont ankylosés. Elle n’a plus que la peau et les os et fait peur à regarder. Complètement nue sur son infect lit, elle se cachait toujours sous une couverture remplie de déjections. Pas de draps au lit, la chambre dans un état de malpropreté ignoble. En plus de ce lit de douleur, un autre lit se trouve dans la chambre pour une des bonnes qui prétend y coucher.

La chambre a été désinfectée vendredi, ce qui n’a pas été une petite affaire.

Le matin on lui donnait, parait-il, du chocolat, à déjeuner une nourriture peu appétissante et le soir une brioche.

A l’Hôtel-Dieu, où celle malheureuse a été conduite, on lui a coupé les cheveux, longs de plus d’un mètre, et remplis de vermine. Dans cet établissement, on s’empressa de lui prodiguer des soins et on lui fit respirer des fleurs. Bien qu’ayant presque perdu l’usage de la parole, Blanche Monnier respira une rose avec délices et poussa cette exclamation : « Oh ! comme cela sent bon ! » Elle vit à travers la fenêtre la verdure et le ciel et manifesta sa joie par une exclamation et des marques de satisfaction.

Les fleurs, la verdure, le grand air, le ciel, les draps blancs de son lit, tout lui semble beau.

Une des bonnes, qui est allée la voir à l’Hôtel-Dieu, a été reconnue par la pauvre fille, qui a même été heureuse de cette visite. Elle lui a déclaré qu’elle était bien soignée à l’hôpital.

Une vieille bonne préposée au service de la demoiselle Monnier étant morte il y a quelques années, une douzaine environ lui ont succédé depuis ce temps. Aucune n’a jamais voulu parler, probablement par crainte des maîtres. 

Les racontars vont leur train sur cette affaire sensationnelle et qui préoccupe vivement l’opinion publique. On dit que la malheureuse fut empêchée de contracter un mariage jadis avec un jeune homme peu fortuné et que, par la suite, elle devint folle.

La famille Monnier de Marconnay est une des plus riches de Poitiers. Le frère de la victime fut sous-préfet de Puget-Théniers (Alpes-Maritimes), sous la présidence du maréchal de Mac Mahon.

L’Opinion est très surexcitée et on peut s’attendre à une affaire des plus mouvementées. Pendant ces jours de fêtes, une foule nombreuse n’a cessé de stationner devant la maison en commentant sur cette triste affaire.

Mme Monnier de Marconnay et son fils ont été arrêtés et conduits à la maison d’arrêt. La plus grande responsabilité semble retomber sur la mère.

L’on nous dit que la malheureuse séquestrée ne pèse guère plus de quarante livres. 

« L’Indépendant du Berry. » 1901.

 

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3 réflexions au sujet de « Une séquestration à Poitiers  »

    karouge a dit:
    octobre 2, 2018 à 9:00

    « L’on nous dit que la malheureuse séquestrée ne pèse guère plus de quarante livres.  »
    C’est moins que le poids de l’Encyclopedia Universalis et du Petit Littré en quatre volumes, mais plus que la collection complète des œuvres de Houellebecq! Ouf, on est sauvés !

    Aimé par 1 personne

    equinoxio21 a dit:
    octobre 3, 2018 à 1:09

    Une maison sise ou bien une maison close?

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    fanfan la rêveuse a dit:
    octobre 3, 2018 à 7:01

    Quelle tristesse de lire ceci…Comme l’Homme est vil à ses heures.
    Bonne journée Gavroche !
    🙂

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