Le règne des coucous

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eaux versaillesDans les cataclysmes du globe, il est des espèces qui ont disparu de la surface de la terre, et il n’a fallu rien moins que le génie régénérateur de Cuvier pour les reconstituer et les rendre à la science. Nous sommes menacés, de nos jours, d’une de ces grandes catastrophes, non pas à l’occasion de l’an 1840, qui devait éclairer la fin du monde et qui, grâce aux pluies abondantes qui ont succédé à une chaleur peut-être intempestive, se présente sous les formes les plus riantes.

Mais une race n’en est pas moins menacée de disparaître et de passer dans la grande famille des antédiluviens. Or, cette race, quelle est-elle ? Eh ! qui pourrait-elle être, si ce n’était la race des cochers de coucou? Hâtons-nous donc, pendant qu’il en existe encore quelques rares individus, de les signaler à nos contemporains et de tracer à grands coups de pinceau quelques-uns des traits caractéristiques de cette espèce si curieuse , afin de la sauver de l’oubli des temps. coucou.Or, pour comprendre le cocher de coucou, il faut avoir vécu dans ces temps fabuleux où il n’existait ni service régulier de voitures pour Versailles, ni, à plus forte raison, de chemins de fer. Il n’y avait d’autre moyen de transport que ces ignobles voitures percées à jour, attelées de chevaux transparents et conduites par ces cochers, dont toute la défroque combinée n’avait pas une valeur de 50 centimes. A peine arrivés sur la place, vous étiez enveloppés, envahis, enlevés à bras tendus par ces intrépides Automédons, et si vous étiez porteurs de deux paquets et d’un parapluie, avant d’avoir eu le temps de vous reconnaître, vous pouviez être certains, vous, chacun de vos paquets et votre parapluie, d’être juchés dans quatre voitures différentes.

Le difficile était de vous rassembler vous et vos paquets, et vous n’atteigniez ce but qu’après force querelles, invectives de toute espèce et intervention de l’autorité. Chacun de ces enragés vous marquait comme des moutons, vous étiez son bien, sa propriété, il vous accaparait. Du moment où il vous avait arraché à ses rivaux, il s’inféodait à vous. Vous étiez la chair de sa chair, l’os de ses os, jusqu’à ce qu’il vous eût versé dans un fossé, abandonné sur la route à côté de son cheval mort ou déposé au but du voyage, après quatre petites heures de marche et de temps d’arrêts dans tous les bouchons qui forment le plus bel ornement de cette longue rue qui commence à Paris et finit à Versailles. Ce tableau n’a rien de chargé, et il était indispensable pour vous mettre à même de bien comprendre  l’anecdote que nous voulons aujourd’hui vous servir. coucouC’était jour des Eaux à Versailles : le Parisien se pressait à la station des coucous qui se tenait alors à l’entrée des Champs-Elysées. Deux voitures en queue étaient chacune à moitié pleines, mais, comme il y avait environ une heure qu’elles cherchaient à compléter leur chargement, les voyageurs s’impatientaient et demandaient à grands cris à descendre. Enfin, pendant que les honorables cochers avaient été faire une excursion lointaine pour courir après la pratique, les deux chargements descendent en masse : aussitôt les cochers d’accourir, de changer de voyageurs sous la double promesse de partir immédiatement.

Mais l’échange ne se fit pas sans querelle, sans gros mots, et, la dispute s’échauffant, des gros mots on en vint aux coups, jusqu’à ce que l’un des cochers lança un coup de fouet sur un voyageur de son concurrent. Ce fut alors que l’idée la plus originale poussa dans la tète de ce dernier : au lieu de venger sa pratique sur le dos de son collègue, il trouva plus piquant de tomber sur les voyageurs de ce même collègue. Lorsque celui-ci brandissant son redoutable fouet : Ah ! c’est comme cela que tu arranges mes voyageurs, tu vas voir comme je vais arranger les tiens. 

Aussitôt dit, il tombe à grands coups de fouet sur le chargement rival. L’autre cocher ne veut pas être moins chaud, et tombe à son tour sur l’autre chargement. Tohu-bohu général ! On crie, on jure, on fuit : la garde vient, et on arrête tout le monde. 

Voilà un échantillon des plaisirs des bourgeois de Paris sous le règne des coucous. 

« La Gastronomie : revue de l’art culinaire ancien et moderne. » Paris, 1840.

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Une réflexion au sujet de « Le règne des coucous »

    jmcideas a dit:
    octobre 6, 2018 à 1:06

    Le parallèle est à faire aux taxis de nos jours
    « La voiture qui fut commandée, ne possédait pas, un coffre suffisant aux bagages »
    =PB
    Le cas s’est produit…afin de transporter une famille qui déménageait avec tout un attirail d’objets divers
    (literie, batterie de cuisine, cage à oiseau, et l’oiseau, etc…)
    Que faire, sur le trottoir d’enlèvement ?
    Ne pas penser qu’un collègue taxi, viendra en aide
    😀

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