Les téléspectateurs anglais de 1954 ont mal supporté 1984

Publié le Mis à jour le

1984Le Dimanche 12 décembre 1954, la BBC, à 8 heures et demie du soir, télévisa une adaptation du roman d’anticipation de George Orwell, « 1984 ». Dès les premiers plans, Broadcasting House reçut un nombre respectable d’appels téléphoniques, uniformément furieux. Le télépublic Londonien était choqué : les prévisions Orwelliennes étaient trop terribles. 

Le lendemain et les jours qui suivirent, la presse s’empara du sujet. On parla de scandale. Le parlement suivit le mouvement.

La grande question était celle-ci : a-t-on le droit, même dans un but parfaitement moral (et l’œuvre d’Orwell est essentiellement moralisatrice) d’effrayer le public ? Car 1984 est certainement l’anticipation la plus effrayante qu’on puisse concevoir. A la force de pensée et de style de l’auteur s’est ajoutée la puissance persuasive de l’image : l’excellente adaptation de Nigel Kneale a poussé des spectateurs généralement flegmatiques à réagir, en téléphonant leur désapprobation. 

Grand Frère vous regarde

Orwell suppose qu’en 1984, la liberté, telle que nous l’entendons, a totalement disparu de la surface du globe. Trois blocs se divisent le monde : les pays Anglo-Saxons sont gouvernés par le Parti Ingsoc (English Socialism), l’Europe et la Russie appartiennent au Néo-Bolchévisme, et l’Extrême-Orient, plus mystique, a mis au point un culte de la mort. Winston Smith, petit fonctionnaire londonien et membre du Parti, travaille au Ministère de la Vérité : sa tâche consiste à rectifier, à la lumière des événements, les déclarations officielles du Times déjà paru. De cette façon, les archives prouvent que le Parti a  toujours raison.1984Au mur du cagibi qui lui sert de bureau, un écran de télévision porte l’image d’un personnage moustachu : c’est Grand Frère, chef du parti. Sous l’image, les mots : Grand Frère vous regarde. Et en-dessous de l’écran, une lentille lumineuse justifie cette phrase : elle permet à la Police de Pensée de surveiller Winston à n’importe quel moment. Chez lui, dans son appartement délabré, Winston Smith vit encore sous le regard de Grand Frère : l’écran et la lentille sont là aussi.

En fait, les membres du Parti sont surveillés à chaque instant de leur existence. La moindre défaillance, une expression fugace, peuvent amener la Police de pensée sur les lieux. Cette télévision à deux sens est la meilleure arme du Parti : grâce à elle, on n’est jamais seul. Et quand le haut-parleur annonce que désormais deux et deux font cinq, gare à l’expression de surprise : Grand Frère la verrait. A force de terreur, la propagande a complètement remplacé la vérité, et le citoyen docile accepte des déclarations contradictoires comme également vraies. 

Quelques rares individus sont rebelles au traitement. Winston, malgré son désir d’éviter les sévices, doute secrètement des trois grands articles de foi de l’Ingsoc, à savoir : 

La guerre, c’est la paix  
La liberté, c’est l’esclavage  
L’ignorance, c’est la force  

L’amour au ministère de la vérité 

Un amour interdit pour Julia, jeune femme qui, bien qu’elle appartienne à la Ligue Anti-sexuelle et soit bien notée, partage ses doutes, précipite Winston dans une opposition active, mais clandestine, au Parti. La Police de pensée ne tarde pas à faire son apparition. 

Après de savantes tortures, conduites d’ailleurs sans sadisme et très scientifiquement, Winston veut bien admettre tout ce que l’on voudra. Mais ses bourreaux ne sont pas encore satisfaits : ils savent qu’au fond de leur victime subsiste un reste d’indépendance. Ils lui font alors savoir qu’il ira à la Chambre 101. C’est là qu’on applique la torture insupportable, différente d’ailleurs dans chaque cas, et appropriée aux terreurs intimes du supplicié : l’un sera enterré vif, l’autre couvert d’araignées. La police sait que Smith craint par-dessus tout les rats, depuis qu’enfant il vit sa sœur dévorée par ces animaux. On lui montre donc un masque étanche, relié par un large tube à une cage où sont enfermés deux énormes rats d’égouts. « Ils jeûnent depuis huit jours », dit un policier. 

Alors, la dernière résistance s’effondre chez Winston, et il hurle : « Non ! pas à moi ! Faites-le lui, faites-le à Julia ! »

C’est à cette réplique que le drame tout entier aboutit, il n’en est que le prétexte. C’est cette lâcheté, cette abdication ultime que tenteront d’obtenir de chacun de nous les monarques du monde futur. 1984Plus tard, Winston et Julia se retrouvent dans un café où l’on sert gratuitement du gin synthétique aux réhabilités. Tous deux sont devenus des loques méconnaissables. Julia dit : 

 Je t’ai trahi.  
— Moi aussi, répond Winston 
— Après, ce n’est plus pareil… 
— Non. Ce n’est plus pareil.  

Et Winston va s’asseoir plus loin. La télévision proclame une grande victoire du Parti en Afrique, due à la merveilleuse stratégie de Grand Frère. Winston sourit joyeusement, et ses lèvres dessinent les mots : « J’aime… J’aime Grand Frère » . 

Ce résumé ne peut évidemment pas traduire l’extraordinaire puissance de 1984. Il peut néanmoins aider à comprendre la réaction du public anglais. Sous les arguments moraux des détracteurs, sous les condamnations opposées mais unanimes des gens de gauche et des gens de droite, on retrouve un même sentiment : la peur. C’est que 1984 est terriblement possible. Ce n’est pas comme certains l’ont dit une œuvre de propagande anti-communiste. C’est le réquisitoire d’un côté de l’homme, occulte et terrible : la  volupté du pouvoir. 

Si les Anglais, amoureux de liberté et démocrates parmi les démocrates, ont tremblé, c’est parce que George Orwell leur a fait sentir que Grand Frère pourrait bien régner un jour… même chez eux. 

Jean Vincent, 1955.

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2 réflexions au sujet de « Les téléspectateurs anglais de 1954 ont mal supporté 1984 »

    L'Ornitho a dit:
    octobre 5, 2018 à 7:46

    Il y avait de quoi avoir peur, mais il faut croire qu’ils ont préféré bander leurs yeux face au futur.

    Génial Orwell, et la télé à deux sens nous l’avons tous adoptée … tristesse.

    Aimé par 2 personnes

    Esther Luette a dit:
    octobre 6, 2018 à 11:40

    La réalité nous montre qu’elle dépasse toujours l’affliction.

    J'aime

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