Le triomphe du rossignol

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beethovenVoici la poétique légende que l’on conte en Autriche sur la mort de l’illustre compositeur.

Beethoven s’était retiré dans un petit village des environs de Vienne. Son corps était tellement criblé d’infirmités qu’il ne vivait plus que pour la souffrance. Un soir, vers les derniers jours du mois de mars de l’an 1827, Beethoven contemplait de sa fenêtre les arbres de son petit verger, dont les cimes transparentes étincelaient comme de l’or aux rayons de soleil couchant.

Absorbé par ses contemplations, il modulait en lui-même les bruits mélodieux du soir, composant sans doute mentalement quelque pastorale nouvelle, lorsque son attention fut attirée par la présence inattendue de quelques-uns de ses amis réunis devant sa porte. Il les vit transportant les pupitres, étalant la musique, accordant leurs instruments et se préparant à exécuter les mélodies d’une de ses symphonies. C’était une fête qu’on voulait lui donner.

Cette marque d’amitié le ranima. Il lui sembla que tous ces instruments l’appelaient dans la prairie pour célébrer le retour du printemps et, sans mesurer ses forces, oubliant les prescriptions du médecin, il se fit descendre au milieu de ses amis, et voulut diriger l’orchestre. Quoique sourd, il pouvait sentir la marche des instruments en appuyant sa poitrine sur le piano. Les vibrations lui donnaient la mesure, son tempérament d’artiste et d’auteur devinait le reste.

La première moitié de la symphonie fut exécutée avec une perfection et un ensemble dignes du maître. Déjà, on avait commencé la seconde et l’on était arrivé au plus délicieux passage, lorsque à tout à coup un cri perçant se fit entendre. Beethoven se lève avec transport, ses cheveux blanchis par le chagrin, s’agitent sur sa tête, sa figure est pâle et lumineuse. Il écoute ! Dans ce moment solennel, il paraît effrayé, indécis, comme un homme que sa raison abandonne, puis l’expression si douloureuse de sa physionomie fait place à l’extase. Une larme brille dans ses yeux et, cédant à l’entraînement de la musique qui continue toujours, il reprend sa place à l’orchestre. Mais, ô prodige ! il ne s’incline plus sur le piano pour saisir la mesure. On le voit au contraire tremblant d’émotion, agitant sa main dans les airs, frappant le pupitre, imitant, mimant, dessinant son œuvre, redressant fièrement la tête au fortissimo, disparaissant au pianissimo et, d’une voix de tonnerre, lançant aux musiciens des mots d’encouragement et de récompense.

La symphonie était terminée. Beethoven, épuisé, retomba dans son fauteuil. Tous ses amis se pressaient autour de lui avec des transports d’admiration. Lui, il était muet, immobile, en extase, comme un homme à qui une grande joie enlève l’usage de la parole. Il regardait, il écoutait, il faisait des signes de la main, posant un doigt sur sa bouche pour réclamer le silence.

Un rossignol placé sur un arbre voisin préludait à demi voix. Il s’anima peu à peu, puis, enflant son gosier, il commença une symphonie merveilleuse. On eût dit que l’oiseau célébrait son triomphe sur le musicien qui semblait l’entendre.

L’hymne du rossignol avait été si brillant, si imprévu, que les auditeurs attentifs se laissèrent absorber dans leur émotion. Mais lorsque, après un moment de silence, leurs regards se dirigèrent sur Beethoven, ils le virent la tête penchée sur sa poitrine, semblable à un homme qui sommeille. On courut à lui, on le transporta dans sa maison, mais tous les secours furent inutiles : son âme s’était sans doute envolée avec le rossignol.

C’est une croyance généralement accréditée en Autriche que le sens de l’ouïe fut rendu à Beethoven à son heure dernière et que son dernier soupir s’exhala avec les derniers accents du rossignol.

Lucien Rhéal « Le Petit journal. » Paris, 1887.

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5 réflexions au sujet de « Le triomphe du rossignol »

    francefougere a dit:
    octobre 6, 2018 à 7:43

    Quel beau récit ! J’espère qu’il est vrai – oui, certainement 🙂
    Merci Gavroche – amitiés – bon week-end

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    Soizic a dit:
    octobre 6, 2018 à 7:52

    Superbe histoire et on se plaît à y croire

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    Jay a dit:
    octobre 6, 2018 à 8:40

    Joli!

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    Aldor a dit:
    octobre 6, 2018 à 10:17

    Quelle belle histoire !

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    lesbellessources a dit:
    octobre 7, 2018 à 3:12

    Quelle belle mort si j’ose m’exprimer ainsi! Beethoven habité par la musique imprimée dans ses moindres fibres tout comme le rossignol qui lui a composé le plus beau des requiem, ou encore la plus belle célébration de la vie. Ce texte est lui-même une douce symphonie. Merci Gavroche pour la belle émotion!

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