Le chien du duc d’Enghien

Publié le Mis à jour le

duc d'enghienLe duc d’Enghien avait un chien qu’il avait acheté en Volhynie en l’année 1798, durant le séjour des Condéens dans les provinces russes. Mohiloff suivit le prince en Suisse, en Italie, en Autriche, puis dans le pays de Bade, très aimé et très choyé par le duc d’Enghien et par la princesse de Rohan-Rochefort, qui appréciaient son intelligence et sa bonté.

Le 15 mars 1804, lors de l’enlèvement du prince à Ettenheim, le fidèle animal ne voulut point se séparer de son maître. Il sortit avec lui de la maison du baron d’Ichtrozheim, louée par celui-ci au prince, l’accompagna au moulin où le duc fut un instant enfermé, sur la route de Kappel. « Le bon Mohiloff, écrivait le prince à la princesse de Rohan-Rochefort, ne m’a pas quitté d’un pas. » Lorsqu’on fit monter le duc sur la charrette qui le conduisait au Rhin, Mohiloff suivit tranquillement la charrette. Arrivé au bord du fleuve et voyant son maître entrer dans un des bateaux de pontonniers qui se trouvait là, il voulut sauter à côté de lui.

Les gendarmes le repoussèrent à coups de crosse de fusil. Quand les bateaux se furent un peu éloignés, Mohiloff se mit à la nage et se trouva sur la rive française en même temps que la troupe et le prisonnier. Il marcha derrière le duc jusqu’à Pfosheim. A cet endroit, le duc d’Enghien ayant été placé dans une chaise de poste, le chien suivit en courant la chaise jusqu’à la citadelle de Strasbourg, y pénétra et demeura enfermé avec le duc pendant les trois jours de sa captivité.

Le 18 mars, à une heure et demie du matin, on vint réveiller le prince. On ne lui laissa que le temps de s’habiller. Une voiture avec six chevaux de poste l’attendait sur la place de l’église. On le campe dedans. A ce moment Mohiloff, qui veille, saute dans la voiture et se blottit aux pieds du prince, y demeurant obstinément caché, malgré les représentations du lieutenant Pétermann.

La pauvre bête fera avec son maître le trajet de Strasbourg à Paris et restera avec lui pendant soixante-deux heures, sans avoir à peine reçu quelque nourriture. A cinq heures et demie du soir, le 20 mars, le duc d’Enghien entre au château de Vincennes. Il était, dit un consciencieux témoin, très pâle et paraissait très fatigué.

 Monsieur a sans doute besoin de prendre quelque chose ? lui demanda le commandant du château, Harel. Nous voici à ses ordres.
— Je suis loin de repousser vos offres, répondit doucement le prisonnier. On m’a fait venir sans m’arrêter de Strasbourg jusqu’ici. Je n’ai pu prendre que peu de chose depuis mon départ de cette ville. Je ne vous dissimule pas que j’éprouve en ce moment un extrême besoin.
— Mon Dieu! s’écria le brigadier Aufort qui assistait à l’entretien, monsieur doit être exténué ! Malheureusement, à cette heure, les auberges du pays offriront peu de ressources.
— Je ne suis pas difficile, ajouta le prisonnier. Le moindre ordinaire me suffira. Tout ce que je demande, c’est qu’il ne se fasse pas trop attendre.

Le brigadier Aufort se hâta d’aller chez un traiteur voisin, le nommé Mavré. Il ne put y trouver qu’un potage au vermicelle et un fricandeau. Il rapporta le menu au prince en s’excusant sur sa modicité. Le duc le remercia avec une bonté exquise. La table était prête. Harel et Aufort servent le prince. Ici je laisse la parole à Aufort :

Au moment de mettre la main à la soupière où était le potage, il se retourna vers Harel qui se tenait en arrière à quelque distance et lui adressant la parole avec un air de noblesse que je ne saurais définir :

 Monsieur, lui dit-il, j’ai une grâce à vous demander. J’espère que vous n’y trouverez pas d’indiscrétion. J’ai avec moi un compagnon de voyage. C’est le petit chien que vous voyez là. Le pauvre animal a fait avec moi toute la route. Il est, comme moi, à peu près à jeun depuis Strasbourg. Permettez que je lui témoigne de mon mieux ma reconnaissance en partageant avec lui ce léger repas.

Puis le duc verse sur une assiette la moitié du potage. Il l’offre au petit chien qui s’en accommode parfaitement. Ensuite il fait la même chose pour l’autre mets, qui est accepté avec autant de plaisir.

Le dîner terminé, le prince demande à prendre un peu de repos. On le réveille bientôt pour l’interroger, on lui fait subir un simulacre de jugement, puis un peu avant trois heures du matin on revient le chercher. On le fait descendre dans les fossés du château et là, au pied du pavillon de la Reine, on le fusille sans pitié. On jette son cadavre dans une fosse creusée depuis la veille. On met deux sentinelles près de la fosse, et le peloton d’exécution s’éloigne.

Des hurlements se font entendre tout à coup et glacent d’effroi les soldats. C’est Mohiloff qui, s’échappant de l’appartement d’Harel, est descendu par l’escalier de la Tour du Diable et se précipite sur la tombe de son maître. Les gendarmes le chassent à grand’peine. Le pauvre animal va rôder aux environs, aboyant de toutes ses forces et manifestant sa douleur par ses lamentations sinistres. Ainsi, la seule voix qui se fait entendre à côté de cette tombe à peine fermée est la voix d’un chien !…

Ce fut le marquis de Béthisy qui recueillit chez lui le bon Mohiloff. Il eut les soins les plus délicats pour ce fidèle animal, le fit habilement empailler après sa mort. Le 26 mars 1881, la marquise de Béthisy fit don de Mohiloff à M. Eudoxe Marcille, de qui M. Welschinger tient directement cet intéressant détail.

Georges d’Heylli. « Gazette anecdotique, littéraire, artistique et bibliographique. » Paris, 1889.

 

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2 réflexions au sujet de « Le chien du duc d’Enghien »

    francefougere a dit:
    octobre 13, 2018 à 7:32

    Le chien savait qu’il devait accompagner le malheureux duc… avec son grand coeur de chien fidèle.
    Merci pour cette histoire ô combien touchante – amitiés

    Aimé par 1 personne

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