Le filet  miraculeux

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henry fondaEnfin, « les combinards » sont traqués par la Justice. Le nettoiement commence. Tel est le à propos qui circulait cette semaine dans le Palais surpris.

Chacun pensait : les honnêtes gens vont éprouver une sensation bien douce lorsque à leurs oreilles retentira cette étonnante nouvelle :  La Justice vient de naître, la Justice est vivante.  Il y eut aussitôt une animation inaccoutumée dans les couloirs : avocats et journalistes se précipitaient, questionnaient, voulaient savoir et ils apprenaient tout à coup, ô dérision, que la justice avait jeté en prison un petit ingénieur gagnant 1.500 francs par mois, attaché à une importante maison d’automobiles, coupable d’avoir fait bénéficier d’une commande un marchand d’outillage et d’avoir pour cela touché une rémunération.

Voilà, c’est tout. Ainsi, à sa naissance, la justice se mourait ! Que les honnêtes gens demeurent découragés : Topaze n’est pas abattu, la pratique des pots-de-vin continue et se développe. Des jouisseurs, des tarés poursuivent leur enrichissement en des affaires louches, et en cette société où la corruption s’étale, l’honnêteté fait sourire, quand elle ne fait pas pitié. Lorsque la justice donne un coup de filet dans la mare, les « gros » s’échappent à travers les mailles, si fines pourtant, et les « petits » restent : c’est un filet miraculeux.

L’humble ingénieur est pris, bien pris. Dans son malheur, il a une chance, il est défendu par Me Suzanne Grinberg dont le talent et l’expérience ne sont plus discutés. Lorsque le Tribunal apprendra de la bouche de l’éminente avocate tous les détails du procès, présumons qu’il n’infligera pas une peine exemplaire à cet inculpé sans envergure.

Celui-ci, un jour, est chargé de dessiner des outils dont sa maison a besoin. Il en confie l’exécution à un fabricant qu’il connaît, il obtient de son usine qu’un marché soit conclu. Le fabricant, pour le remercier, lui donne une somme d’argent, d’ailleurs modeste. Tels sont les faits.

Une loi du 16 février 1919 punit ces agissements. Le Tribunal, au moment où il se prononcera, voudra-t-il penser à ceux qu’on dénomme les « rois de la combine », à tous ces forbans qui sont impunis ? Si l’ingénieur est coupable d’avoir touché un pot-de-vin, combien plus coupables et plus méprisables sont ceux dont l’immense fortune n’est édifiée que sur les combinaisons les plus cyniques. Que le tribunal veuille bien ne pas oublier qu’il y a un grand nombre d’individus vulgaires et ignorants dont les richesses proviennent de pots-de-vin aux chiffres astronomiques et qui triomphent avec insolence, tandis que sur le banc de la correctionnelle pleure sur sa vie brisée un vaillant petit artisan de France.

« Marianne. » Paris, 1932.

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