Cake-walk

Publié le Mis à jour le

cakewalkLe cake-walk ! la course au gâteau ! On ne pouvait mieux, d’ailleurs, caractériser une époque, et le vingtième siècle a vraiment trouvé, dans le cake-walk, sa formule en action. Pour ce gâteau, qui est l’appât, l’appeau, le rêve de tous les appétits, ce gâteau que se disputent également les affamés et les gavés; pour ce cake orné de drapeaux qui  apparaît, là-bas, comme le but suprême, les êtres s’agitent, se démènent, se déhanchent, se déclenchent. Hourra ! La folie va vite ! 

Entendez-vous ce cri strident poussé par les danseurs du cake-walk et qui ressemble au déchirant coup de sifflet de la locomotive? C’est comme le signal atrocement perçant de quelque course insensée, à la vapeur, un appel de bacchanale, une invitation non plus à la valse, comme au temps de Weber, non plus même au cancan, comme au temps de  Gavarni, au chahut, comme à l’heure de Clodoche, mais à quelque danse de nègres fous, de sauvages épileptiques, de déments échappés d’un de ces bals que donnent aux pauvres malades, à la Mi-Carême, les internes de la Salpêtrière. cakewalk_al hirschfeldEt les jarrets s’agitent, les bras ballants ont des gestes de demi-noyés qui battent l’eau; les reins se cambrent, le haut du corps cherche la ligne horizontale, tandis que les jambes tressautent ou se tordent et que les pieds semblent lancés en l’air comme des balles élastiques. Et plus le cake-walk rapproche du parquet le danseur qui le danse; plus le front, le dos, le thorax de la danseuse bravent les lois de l’équilibre et de l’élégance; plus la danse est folle, éperdue, digne d’un galop d’hystériques en liberté, plus le succès est grand, éclatant, triomphal, plus on a décroché cette timbale idéale, gagné le gâteau, enlevé ce que le peuple, en son terrible argot, appellerait, lui, l’assiette au beurre. 

Ah! danse symbolique, danse des névropathies, des neurasthénies contemporaines !… il ne s’agit plus d’amener doucement sa danseuse sous le gui de Noël suspendu au plafond et de lui prendre le baiser furtif qu’autorise le mistletoe. Non, il s’agit de gagner ce gâteau qui est le prix du désossement et de la trépidation clownique. cakewalk 1Regardez-le bien, le gâteau formidable que, de loin ou de près, tous les yeux ardents dévorent, toutes les dents veulent atteindre ! L’univers, après tout, n’est qu’une immense danse de cake-walk, et la longue théorie des êtres secoués par l’ambition, par la faim, par le besoin, agités d’un prurit de luxe ou dévorés de misère,cette farandole géante qui se déroule depuis que le monde est monde, la danse de Saint-Guy de l’humanité en détresse, n’a jamais trouvé de représentation plus effroyablement exacte que le cake-walk, la course au gâteau, la course au bonheur. 

Arriver ! gagner le gâteau ! sortir vainqueur de la danse du cake-walk ! le voilà, le problème, le grand problème de la vie moderne ! Politique, littérature, finances,  industrie, jusqu’à la guerre, c’est la grande et terrible danse du cake-walk, la danse du ventre, à vrai dire, la lutte pour le gâteau, le darwinisme en action, la féroce et colossale danse macabre qui mène l’espèce humaine depuis des siècles, avec la mort ricaneuse jouant, sinistre, de sa viole de ménétrier ! Al_HirschfeldHans Holbein, le vieux Hans Holbein, ne peindrait plus, maintenant, que le cake-walk sur les murs du cimetière de Bâle. Le cake-walk, c’est le grand galop final, le galop monstre des ambitions et des boulimies. En avant ! Au gâteau ! Et cassez-vous, courbez-vous, trémoussez-vous, pour y atteindre ! Plus bas, plus bas encore ! Le prix incontesté du cake-walk serait à celui qui, de son crâne courbé et de ses cheveux déracinés, balayerait le mieux la poussière et les microbes du parquet. Le cake-walk, c’est la danse sacrée des arrivistes. 

Il est assez curieux, d’ailleurs, de constater que, pendant que M. H. James Hyde popularisait en Amérique nos classiques, Regnard ou Racine, que jouent, pour leur plaisir et pour la gloire des lettres françaises, les étudiants de l’Université Harvard, nous adoptions, nous, cette importation nouvelle, ce jeu de pieds, de mains et de vilains, « nigger-sport ». Libre-échange de joies diverses : là-bas Molière, ici les Elks, champions du cake-walk. Et où sont-elles, maintenant, les rondes du pays et les vieilles danses françaises ? 

Entrez dans la danse, 
Voyez comme on danse… 

Ils nous reviennent du fond du passé, comme de vagues soupirs, comme des échos de choses adulées, tels des contes oubliés de nourrices radoteuses, ces vieux airs dont fut bercée notre enfance… 

 Jules Claretie, de l’Académie Française. « Les Annales politiques et littéraires. » Paris, 1905.

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