L’incognito de Mozart

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enlevement au serailII faisait nuit déjà lorsque Mozart arriva à Berlin, pour la première fois. A peine descendu dans un hôtel, il s’informa s’il n’y avait pas ce soir-là quelque représentation musicale.

Le garçon de l’hôtel, ne connaissant nullement son interlocuteur, lui répondit qu’à l’Opéra allemand il trouverait ce qu’il cherchait.

 On vient justement de commencer, ajouta-t-il.
— Et que donne-t-on ? dit Mozart.
— L’Enlèvement au Sérail.
— L’Enlèvement au Sérail ? Mais c’est charmant.
— Oui, c’est une assez jolie pièce; elle est de… Comment diable s’appelle-t-il déjà ?

Et pendant que le garçon se creusait la mémoire pour trouver le nom du compositeur, Mozart, dans son impatience intéressée, était accouru au théâtre en habit de voyage. Là, inconnu, ignoré de tout le monde, il se mêla à la foule et prit place au parterre. Mais il ne put rester longtemps tranquille : tantôt l’exécution de certains morceaux lui faisait une impression qu’il cherchait en vain à dissimuler, tantôt la mesure mal observée le contrariait, les chanteurs et les chanteuses allaient trop vite. Bref, poussé par son instinct musical, disons mieux, par sa passion, il se fait faire un chemin à travers la foule, et bientôt il se trouve tout près de l’orchestre, où les assistants l’entendant, à plusieurs reprises, grommeler entre ses dents, s’amusaient et riaient aux dépens du pauvre petit homme et de sa mauvaise redingote.

A l’air de Pedrillo, Courage, courage, Mozart s’aperçoit avec stupeur que la partition est changée et que le second violon, au lieu de, joue bravement ré-dièse. Alors il n’y tient plus :

 Malheureux ! s’écrie-t-il d’une voix courroucée, voulez-vous bien prendre le

Tous les regards, à ces mots, se tournent vers lui, et plusieurs musiciens, reconnaissant l’illustre maestro, prononcent le nom de Mozart, qui bientôt est répété par toute la salle. Une terreur panique s’empare des chanteurs, surtout des chanteuses, dont l’une n’ose môme pas continuer son rôle. Voyant l’effet malencontreux produit par sa présence, Mozart se glissa bien vite derrière les coulisses :

 Madame, dit-il à la pauvre artiste, toute tremblante à la voix du maître, madame, que faites-vous ici ? Pourquoi ne pas continuer ce que vous avez si bien commencé ? Vous faut-il de l’encouragement ? Voulez-vous faire mieux encore ? Je vous promets de travailler votre rôle avec vous. 

Ces seuls mots suffirent pour rendre à la cantatrice toute son assurance et un courage extraordinaire. Elle chanta à merveille et inspira la troupe entière, qui se surpassa elle-même ce jour-là, tout orgueilleuse de contenter son hôte célèbre. Quant à Mozart, il tint parole : il donna des leçons à la jeune cantatrice, qui devint par suite, grâce à cette précieuse instruction, une artiste accomplie.

« L’Entr’acte versaillais. » 1865.
Illustration : « Die Entführung aus dem Serail ». Photo d’archive du festival d’Aix, 1954.

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2 réflexions au sujet de « L’incognito de Mozart »

    fralurcy a dit:
    février 24, 2019 à 5:20

    Il était donc bien sympatique ce monsieur Mozart ! Et discret puisqu’il assistait à une représentation de son oeuvre anonymement …
    F.

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