Une autre Marguerite de Bourgogne

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araignéeUn jeune étudiant, d’une vingtaine d’années environ, avait en sa possession un compotier de cristal d’un travail précieux, et, pour la plus grande joie du futur émule de Buffon, une araignée avait tissé sa toile.

Après avoir longtemps observé les mœurs de l’animal solitaire, il se décida à marier la recluse, et il se mit en quête d’un mâle de bonne apparence et digne de la tendresse d’une si belle conquête. La chose ne fut pas difficile. Une fois possesseur d’un beau mâle, aux palpes bien renflées, aux pattes longues et sveltes, aux yeux vifs, à l’allure conquérante et dégagée, il vint l’apporter en triomphe à son hôtesse. Il le posa doucement sur la toile, vers l’extrémité opposée au nid de l’araignée, et s’éloigna un peu, de façon à observer néanmoins tout ce qui allait se passer. 

Bientôt il vit la coquette sortir de son boudoir et s’avancer vers le bel inconnu avec ce mouvement voluptueux qui donne des charmes si vifs à la démarche. Et je vous jure que cette hideuse créature était belle à voir ainsi, dorée par les reflets glorieux de sa passion, et étincelante de l’auréole de l’amour.

De son côté, le mâle ne restait point oisif et faisait preuve de fashion et de galanterie : ses pattes de devant caressaient d’une façon conquérante les demi-boucles formées par ses  tarses; il s’avança après au pas de charge, frappant du pied, piaffant, voletant… L’araignée recula et s’enfuit, mais de manière à laisser deviner qu’elle voulait être suivie. L’heureux amant s’élança sur ses traces, mais en y mettant toutefois une réserve et une crainte singulières. L’araignée le guettait avec une ruse qui donnait à son cercle d’yeux une expression étrange. Enfin, elle tourna la tête et marcha droit, devant elle, préoccupée en apparence de franchir quelques fils dans lesquels se prenaient ses pattes. Alors le mâle bondit, la saisit, lui donne un baiser et prend la fuite. Elle se retourne… mais ce n’est plus en coquette audacieuse qu’elle marche, c’est une lionne qui chasse sa proie ! Le mâle cherche à fuir. Il s’efforce à gravir les parois du compotier. Vains efforts ! l’araignée marche à sa victime, la fascine et l’arrête. L’infortuné s’accule, tremblant… Elle, la griffe haute et menaçante, le frappe, le tue, et après avoir contemplé celui qui venait d’être son époux, elle le dévore. 

Le lendemain, curieux de connaître les motifs de tant de barbarie, le jeune étudiant voulut savoir si la mort du pauvre mâle était le châtiment d’une faute personnelle, ou le résultat d’une férocité naturelle et inhérente à la femelle. Il mit donc un second mâle dans le compotier… Hélas ! il n’y eut plus à en douter ! le crime de la cruelle était sans excuse,  sans circonstance atténuante ! la seconde victime subit le même sort que la première. A cette infâme, il fallait le meurtre après l’amour. 

Durant un mois entier, elle vécut ainsi des cadavres de ses amants… Marguerite de Bourgogne fut le nom que l’étudiant donna à l’araignée, non pas à cause du drame de la Tour de Nesle, dont l’auteur n’était pas encore né, mais à cause de l’histoire bien connue de Buridan et de Marguerite. Le jeune élève devint plus tard un naturaliste célèbre. De l’araignée du compotier, il passa à l’étude des merveilles de la nature et rendit ainsi à jamais illustre le nom de Bernard-Germain de Lacépède.

« L’Entr’acte versaillais. » Versailles, 1864.
Illustration de Victo Hugo.

7 réflexions au sujet de « Une autre Marguerite de Bourgogne »

    telavivcat a dit:
    mars 7, 2019 à 11:58

    A reblogué ceci sur michmich32.

    Aimé par 1 personne

    marie a dit:
    mars 7, 2019 à 2:51

    Billet très interréssant bon après-midi Amicalement MTH

    Aimé par 1 personne

    gaïa a dit:
    août 17, 2019 à 10:15

    Merci beaucoup pour toutes ces anecdotes enrichissantes Gavroche ! J’avoue que, même si je ne suis pas arachnophobe, je n’affectionne pas trop ces petites bêtes. C’est loin d’être original, mais c’est ainsi. La seule que je supporte est celle qu’a sculpté Louise Bourgeois. Je suppose que c’est dû à l’attachement et à la symbolique maternelle qu’elle lui accordait.

    Aimé par 1 personne

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