Manifestations

Publié le Mis à jour le

café_d_harcourt_gerardinA la suite des condamnations qui ont frappé les organisateurs et quelques invités du légendaire bal des Quat-z’Arts, les étudiants avaient organisé une manifestation, dans le but de protester contre les mesures provoquées par M. le sénateur Bérenger.

Dans la soirée de samedi, 1er juillet, une sorte de monôme a donc été organisée, et la jeunesse des écoles, représentée par quelques centaines d’étudiants et d’élèves des Beaux-Arts, s’est rendue au boulevard, puis devant la maison de M. Bérenger en poussant des clameurs hostiles. Presque partout sur son passage, la manifestation a été obligée de compter avec les agents de police, qui, naturellement voulaient disperser ou repousser ceux qui en faisaient partie.

La soirée était déjà avancée, lorsque les étudiants ont repassé les ponts et ont regagné leur quartier général en se répandant dans les différents cafés du boulevard Saint-Michel. Devant le café d’Harcourt, au coin de la rue de la Sorbonne, une bagarre assez sérieuse s’est produite et un véritable combat s’est engagé entre étudiants et agents de police. D’après le récit de plusieurs témoins, l’on vit voler dans l’air, en un moment, les tables, les chaises, les verres, les porte-allumettes, etc., dont assaillis, et assaillants se servaient en guise de projectiles.nuger_rue_hautefeuilleUn jeune homme qui se trouvait là par hasard et que sa mauvaise chance y avait conduit, a été victime d’un déplorable accident. Atteint par un porte-allumettes vigoureusement lancé, il a succombé dans la nuit aux suites de la contusion.

Cette mort a porté le comble à l’effervescence des étudiants, qui la mettent sur le compte de la police. Mais les responsabilités sont bien difficiles à établir, et qui dira jamais, en pareille occurrence, de quel côté les hostilités ont commencé ?

La malheureuse victime de ces regrettables événements, M. Antoine Nuger, est un jeune homme à peine âgé de vingt-trois ans. Ancien sergent-major du 3e zouaves, il venait d’achever son service militaire. Employé de commerce, il appartenait à une maison de tissus de la rue du Mail, et il habitait la rue de la Jussienne, avec deux de ses cousins : M. Boyer, également employé de commerce, et M. Guinet, préparateur de chimie à la Faculté de Médecine.

antoine-nugerLorsqu’il fut frappé par le projectile qui l’a tué, M. Nuger était assis en compagnie d’un de ses amis, le dos tourné à l’extérieur. De taille très élevée, il dominait le groupe au milieu duquel il se trouvait. Atteint à la tête, il tomba immédiatement, sans proférer une parole, et perdit immédiatement connaissance. Admis à l’hôpital de la Charité où il fut transporté peu après, il succomba dans la nuit.

La mort de M. Nager a donné naissance à une nouvelle série d’incidents qui ont troublé la tranquillité publique et qui ont pris, surtout, dans les journées du 4 et du 5 juillet, une tournure aussi regrettable qu’inquiétante. Les étudiants ayant résolu d’accompagner à la gare le corps de la victime, que sa famille voulait remporter à Clermont-Ferrand, des délégués de leur association ont monté la garde autour de l’hôpital de la Charité, afin de veiller à ce que le cercueil ne pût sortir sans leur assentiment. C’est autour de l’hôpital que la manifestation a pris peu à peu le caractère d’une véritable émeute, nécessitant la présence et l’intervention de la police et des troupes.barricade_nugerPeu à peu, aux étudiants se sont mêlés des gens que les étudiants eux-mêmes ont désavoués, et l’on a vu ce spectacle étonnant de tout un quartier mis en émoi par des perturbateurs qui brisaient les kiosques à journaux, déboulonnaient les bancs du boulevard Saint-Germain, les amoncelaient au milieu de la chaussée, renversaient les omnibus, et avec tout ce qui leur tombait sous la main, s’ingéniaient à établir des barricades, en narguant et en provoquant les agents et les soldats qu’un très explicable énervement finissait par gagner.

Il y a eu à plusieurs reprises des horions échangés, et des deux côtés, il y a eu nombre de blessés. L’aspect des environs de Saint-Germain-des-Prés était des plus caractéristiques, et nos illustrations donneront une juste idée des principaux épisodes de ces journées néfastes faisant succéder un véritable drame à un prologue joyeux, qui dans la pensée des étudiants ayant pris part au monôme dit « de la feuille de vigne », devait opposer une inoffensive et spirituelle vengeance aux pudeurs exagérées qui, sous couleur de haute vertu, ont coûté aux Parisiens de longues journées d’agitation et d’angoisse.

« Le Monde illustré. » Paris, 1893.

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Une réflexion au sujet de « Manifestations »

    karouge a dit:
    mars 28, 2019 à 5:21

    Juillet, le mois des manifestations et des révolutions! (les 3 Glorieuses en 1830, puis 1848, ici 1893, plus tard 1917 en Russie…

    Aimé par 2 personnes

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