L’homme aux pierrots 

Publié le Mis à jour le

charmeur_oiseaux_tuileriesC’est aux Tuileries, près des statues de marbre ou des grands vases ornementaux qu’on le rencontre. D’allure plutôt douce, avec, quand on l’observe, un rien de philosophie sur la lèvre, il va, d’allée en allée, distribuant la pâture aux petits pierrots, comme le fait Dieu lui-même. 

Ses vêtements dénotent un homme qui vit modestement, de petites rentes sans doute, et sa physionomie placide laisse à supposer qu’il fut autrefois, avant sa retraite, employé dans un ministère ou dans quelque grande administration publique, pas trop surchargée de besogne. Sûrement, en tout cas, il fut un bureaucrate; il n’y a que les gens d’occupations habituellement sédentaires pour avoir dans les villes une telle sérénité douce… La sérénité des joueurs de dominos… 

L’homme aux pierrots fait quotidiennement sa promenade autour des gazons qu’entretient la munificence de nos édiles dans les squares et jardins publics. Ses poches sont bourrées de morceaux de pain; ceux qu’il subtilise au restaurant, ou  ceux qu’économisent sa femme et sa bonne, ou lui-même; on ne sait pas….  

Les pierrots le connaissent bien, ah oui ! Ces petits voyous audacieux l’attendent à son heure, quand le soleil estival décline, ou quand ses rayons pâles en décembre s’oublient à venir caresser un moment les maisons et les rues, les routes et les champs endormis dans les campagnes. Alors c’est une nuée qui s’abat autour du promeneur. De tous les massifs, de toutes les baies, de tous les arbres les moineaux sortent et viennent voleter avec des cris, des piaillements. 

Ses favoris, (car il a des favoris parmi les oiseaux, ce sultan !) se hasardent sur son épaule, ou bien sur son chapeau, sur son dos et quand vient le moment précis ou il a fini de rouler entre ses doigts une boulette de mie de pain qu’il présente d’un bras demi-allongé, entre le pouce et l’index, c’est au plus malin… Ils sont trois ou quatre qui se précipitent, mais il n’y a qu’un élu pour s’emparer de la proie et se sauver, en l’emportant au bec… 

Après cela on recommence. Pour les moineaux c’est un sport, un plaisir, un fin dîner. Autour de l’homme, les badauds s’amassent. Des gamins d’abord; ceux qui ont fait l’école buissonnière, les petits apprentis en course (pas pressés),  les pâtissiers, et les jeunes télégraphistes dont les dépêches seront remises plus tard… N’a-t-on pas toujours le temps de porter aux gens de mauvaises nouvelles ?… Et après ceux-là, les bonnes d’enfants s’approchent et les nourrices, et aussi quelques militaires, plantons ou ordonnances en flânerie et des garçons de magasin et M. Tout le Monde. 

L’homme se redresse; sa galerie est au complet. Son œil terne s’allume d’un reflet d’orgueil. Avec des bottes molles et une veste à brandebourgs, on le prendrait pour un dompteur. Il dompte les petits moineaux de Paris ! 

A côté de lui, l’homme aux pigeons de la cour du Louvre n’est qu’un vulgaire amateur et les nourrisseurs d’oiseaux de jadis et d’à présent, ceux du Luxembourg, du Palais-Royal et du Parc Monceau ne le sauraient égaler.

— Fifi, à toi; allons, à toi !… fait-il en s’adressant à l’un de ses pensionnaires, un tout petit, timide, qui reste entre ses jambes, le bec en l’air, les yeux ronds…
— Allons…

D’autres se hâtent, mais c’est le tour de Fifi… 

Encouragé, le benjamin se hasarde à son tour; il prend son élan, s’élève jusqu’à la main  généreuse, manque son coup, recommence et finalement s’empare de la boulette et se sauve sous un banc. 

Un gros moineau pillard a essayé de l’arrêter au passage.

— Flibuste ! dit l’homme, tu n’auras plus rien… Le brigandage est un crime… En Calabre, tu serais capable d’arrêter les diligences… 

Les gamins qui font cercle rient. L’homme aux pierrots se rengorge. Ah mais ! C’est qu’il a eu de l’esprit dans son temps ! Au temps où les collégiens ne lisaient pas encore les romans modernes et où les œuvres de M. Arouet de Voltaire paraissaient subversives… 

Autour du philosophe spirituel le cercle s’élargit, puis se disloque, s’émiette; des gens s’en vont; la nuit vient. La représentation s’achève; les provisions sont d’ailleurs épuisées !

— Déjà ! soupire-t-il. 

Et il s’en va lui aussi, mélancolique en songeant que toutes les bonnes choses de la vie passent trop vite, et que trop courtes sont les journées, pour qu’en chacune un honnête homme puisse accomplir consciencieusement sa tâche !…

Henri Rainaldy. « Ma revue. » Paris, 1907.

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5 réflexions au sujet de « L’homme aux pierrots  »

    karouge a dit:
    avril 26, 2019 à 6:30

    Pour les attirer, ou les enguirlander gentiment, il leur disait : « Eh dites, piafs! » et tous les moineaux, qu’ils soient friquets ou pas, chantèrent trois décennies plus tard Padam Padam Padam…

    Aimé par 1 personne

      Gavroche a répondu:
      avril 26, 2019 à 6:40

      Que puis-je répondre ?!… 😀

      J'aime

        karouge a dit:
        avril 26, 2019 à 6:56

        Que les moineaux friquets ne mangent pas les miettes, réservées aux pigeons que nous sommes, par exemple. Mais bon, j’arrête mes bêtises.

        Aimé par 1 personne

    fralurcy a dit:
    avril 27, 2019 à 12:04

    Magnifique ! Poétique à souhait : Un bonheur !
    F.

    Aimé par 1 personne

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