La femme à bicyclette

Publié le Mis à jour le

jules_beauIl y a quelque vingt ans de cela, qui donc disait que la femme ne monterait jamais à bicyclette ? Sa conformation, tout d’abord, lui en interdisait l’usage, c’était dangereux, inconvenant, ô combien !

« Pensez donc, ma bonne Madame, ma chère, ces créatures qu’on ne peut pas dire du bon Dieu, font voir leurs jambes à tous les passants, que c’en est scandaleux !« 

De célèbres docteurs firent même chorus avec tout ce que le monde possédait de vieilles dévotes maussades et renfrognées. Ils permettaient bien à la femme l’équitation  (c’était pour ménager la clientèle riche, parbleu !) mais monter à bicyclette, quel crime ! Prenez plutôt un amant… ou deux, mesdames !

Pensez donc, tout était contraire à leur santé : la vivacité de l’air, l’absorption des poussières microbiennes, la trépidation, les chaos de la route, que sais-je ? L’usage de la bicyclette était un mal qui devait répandre la terreur.

Heureusement que quelques médecins (probablement à la recherche de la clientèle), ceux-ci, dirent tout le contraire de leurs illustres confrères, si bien que la femme toujours obéissante et conciliante n’écouta ni les uns ni les autres et n’en fit qu’à sa tête, n’est-ce pas toujours un peu ainsi ?

Et finalement La Petite Reine, déesse de vitesse, devint la commensale fidèle de cette autre Reine de beauté qu’est la femme… Entre nous, c’est bien aussi parfois un petit diable…, je ne parle pas de bicyclette…

Et, contrairement à sa très arrière-grand’mère qui eut la grande audace d’offrir à l’homme la première pomme, sa très arrière belle-fille, prenant sa revanche, se fit offrir sa première bicyclette par l’Adam du moment.

Oh ! les premiers temps, elle fut bien critiquée la première cycliste, on la montrait du doigt, en province surtout c’était l’abomination de la désolation.

Si mes souvenirs me servent bien, je me rappelle qu’à Châteauroux, la femme du premier fonctionnaire de l’endroit, Mme la Préfète, qui ayant eu raison des scrupules de son Adam généreux, fit mettre tous les habitants à leurs portes lorsqu’elle osa la première pérégriner à bicyclette par les rues de la ville.

Cependant, le mauvais exemple est toujours contagieux, bientôt, d’autres dames, épouses, sœurs ou filles de fonctionnaires ou d’officiers voulurent imiter Mme la Préfète et adroitement prièrent l’unique marchand de cycles de l’endroit de vouloir bien, au petit jour ou à la tombée de la nuit, venir leur donner, une leçon de bicyclette, en dehors de la ville et loin de tout œil indiscret, chacune choisissant son heure se rendait mystérieusement à ces rendez-vous de façon à ne pas rencontrer quelque personne de connaissance; et si parfois un promeneur matinal ou attardé passait par là, comme elle fuyait la belle dame ! Adieu bicyclette, leçon, professeur, etc.

« Cachons-nous vite ! si l’on me voyait, pensez donc ! »

Cruelle énigme.

Eh bien ! malgré tout, la bicyclette a fait son chemin, et maintenant dans la même ville, c’est par centaines que l’on voit les dames s’en servir et nul n’y trouve à redire. 

Autres temps, autres mœurs, quoique les mêmes erreurs subsistent toujours.

En effet, quoi de plus réjouissant à voir qu’une jeune et gracieuse cycliste, à l’œil clair et vif, les cheveux (crinière d’or) baignant dans un bains de soleil, emportés, folâtres autour de son gracieux minois par la brise légère de l’avril nouveau, rouler appuyée doucement sur son guidon, telle la libellule jolie au corselet doré, vole, effleurant simplement de son aile diaphane les fleurs les plus belles ou les eaux limpides et chantantes du ruisselet voisin.

Vraiment, cette gracieuse apparition ne vous dit-elle pas que si la femme ne fut pas créée pour la bicyclette, celle-ci le fut certainement pour la femme, et barbare serait aujourd’hui celui qui voudrait lui en interdire l’usage, car jamais plus gracieux instrument ne convint mieux à plus bel objet.

« Paris-midi : seul journal quotidien paraissant à midi. » Paris, 1911.
Photo : Jules Beau.

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9 réflexions au sujet de « La femme à bicyclette »

    bibliothequedebracieux a dit:
    avril 30, 2019 à 3:48

    Lyrique le journaliste à la fin.
    Il n’en fait pas un peu trop ? 🙂

    Aimé par 1 personne

    juliette a dit:
    avril 30, 2019 à 6:54

    Hello Gavroche , s’il voyait celle ci le journaliste qui a écrit cet article ne serait pas déçu 😃

    Aimé par 1 personne

    francefougere a dit:
    avril 30, 2019 à 7:39

    Avec toutes ces jupes, la chute était amortie 🙂 !
    amitiés

    Aimé par 1 personne

    fralurcy a dit:
    mai 1, 2019 à 12:31
    fanfan la rêveuse a dit:
    mai 1, 2019 à 8:50

    Bonjour Gavroche,
    Voila encore la preuve que la gente féminine a toujours eu l’obligation de se battre afin d’acquérir un peu de liberté, c’est fou tout de même !
    Aujourd’hui faire de la bicyclette semble anodin, normal, tu nous ramènes à la réalité Gavroche 😉
    Très bon 1er mai à toi ! 🙂

    Aimé par 1 personne

      Gavroche a répondu:
      mai 2, 2019 à 2:17

      Faire de la bicyclette n’est guère anodin pour fragile personne… 😀

      Bon 2 mai à toi 🙂

      Aimé par 1 personne

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