La queue

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file_attente

Vous la connaissez. Lugubre et douloureuse comme toutes les évocations de la souffrance humaine, elle surgit dans la rue aux jours sombres de la Misère et de la Guerre. Quand le sucre est rare, le lait cher, les pommes de terre introuvables et le charbon absent, la queue, soumise et résignée, s’installe, avec patience, aux portes des boutiques, sachant qu’il convient de se plier aux fantaisies de Sa Majesté l’Epicier.

 C’est bien long d’attendre ainsi. 
— Patience, mâme Louise, notre tour viendra. 

La queue famélique colle son nez aux glaces des étalages pour voir les victuailles de luxe qui ne sont pas pour elle. Les pieds dans la boue, la tête sous la pluie, les vieilles comme les jeunes, les mémères comme les petiotes acceptent,sans murmurer, la rude caresse de la bise et la neige cinglante qui les frappe au visage.

La queue est muette, souvent. Celles qui la composent, stoïques et farouches, renfoncent leurs larmes dans leurs yeux, car elles n’aiment point confier leurs peines. Il y en a d’aisées que la guerre a surprises. Il en est de très pauvres qui s’enorgueillissent de leurs haillons. Et les unes et les autres, simplement, anonymement, s’ajoutent à la file silencieuse, avec leur panier au bras.

Mais quelquefois la queue vibre, tempête, déferle et gronde. Un simple mot a suffi pour déchaîner les colères concentrées. On a murmuré que des mercantis avaient accaparé le sucre et le charbon.

Si c’est pas malheureux de voir ça ! 
— On devrait tous les pendre. 
— Ah ! si mon poilu était là !

La queue a la colère facile. Ce n’est pas le gardien de la paix qui peut la bâillonner lorsqu’elle veut exprimer son avis. Elle sait qu’à défaut de juges, il y a des lanternes à Paris.

La queue, parfois, fait couper des têtes…

« La Grimace : satirique, politique, littéraire. » Paris, 1916.
Photo illustration : File d’attente devant la boulangerie Noailly, rue Lepic. © LAPI/Roger-Viollet

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4 réflexions au sujet de « La queue »

    fanfan la rêveuse a dit:
    mai 3, 2019 à 7:14

    Bonjour Gavroche,
    Souhaitons ne jamais vivre cela, comme nous serions malheureux…
    Bonne fin de semaine Gavroche 🙂

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    Petit être a dit:
    mai 3, 2019 à 12:41

    Les jours de soldes, on en observe d’autres variantes. Pas moins enclines à la violence. -_-

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    marie a dit:
    mai 3, 2019 à 2:14

    Bonjour, oh que oui je me rappelle, j’étais enfant et ma mère ou ma grand-mère ne voulant pas me laisser seule , m’emmenait avec elle, je déteste faire la queue, cela doit être l’origine de ma phobie de la foule, des gens qui se disputent, je suis bien dans ma campagne et je prie le Ciel que jamais ne reviennent ces années si noires. Bon après-midi Amicalement MTH

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    jmcideas a dit:
    mai 14, 2019 à 6:50

    Vous parlez d’années noires, et qu’en sera-t-il quand
    Une seule file sera admise aux voitures, sur le périph (et que la vitesse sera tombée à 50Km/h)
    (projet de files distinctes, aux vélos, aux bus, aux véhicules d’urgences, à la voie rail, aux patinettes …)

    😀

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