Réhabilitation du coucou

Publié le Mis à jour le

coucou_merleTout le monde connaît le coucou ou a du moins entendu les deux notes (mi-do) du chant monotone auquel il doit universellement son nom. C’est un oiseau engourdi, de couleur gris-cendré, avec la gorge de teinte plus claire et le ventre roux transversalement rayé de noir ou de brun. Malgré ses ailes allongées et sa queue fournie, il est plus grimpeur que voilier et habite volontiers les broussailles et les basses branches des arbres ou même sautille sur le sol. Enfin, ayant le bec faible, mais large, et le gosier chaussant, il se nourrit de gros insectes et de chenilles. Passons rapidement sur ces détails qui ne s’attestent point particulièrement intéressants pour en arriver aux mœurs singulières qui ont fait sa triste réputation.

« Le coucou, a écrit Buffon, laisse à l’étrangère le soin de couver, nourrir et élever sa géniture. » Notre grand naturaliste ne fait ici que répéter ce que tous les observateurs ont constaté. En effet, ne construisant pas de nid, la femelle pond son œuf à terre et l’emporte, à l’aide de son bec, dans le nid d’une autre espèce insectivore, plus petite, comme le pouillot ou chantre, le troglodyte et le roitelet, et, dans ce but, profite du moment où la mère a, pour quelques instants, abandonné sa couvaison. Après avoir déposé son œuf, elle a soin, non de manger les autres œufs, mais de leur donner un coup de bec, de manière à perforer la coquille, ce qui a pour résultat de détruire les œufs et de faire mourir les embryons qu’ils contiennent.

Dans nos bois du Poitou, où les coucous sont fort abondants, du printemps à l’automne, j’ai vu un jour un coucou déposer son œuf dans un nid de pouillot, mais il fut surpris par la femelle pendant qu’il était en train de donner le coup de grâce à la couvée. Ce fut un beau tapage ! La mère pouillot se mit à crier comme une brûlée; son mâle et d’autres pouillots l’entendirent et se précipitèrent sur le coucou, qui, tout en étant plus gros et plus vigoureux, dut battre rapidement en retraite, non sans avoir laissé quelques plumes dans la bagarre. Autant que je pus le voir, cependant, l’œuf du coucou resta dans la place et, par conséquent, le but que poursuivait l’indiscret envahisseur se trouva en réalité atteint.

Toutefois, la question qui préoccupait les naturalistes était celle de savoir pourquoi le coucou, au lieu de construire un nid, de pondre dans ce nid et d’y couver son œuf (la femelle n’en pond qu’un, deux au plus par saison), va le porter (et non le pondre, comme on le croyait jadis) dans le nid d’un autre oiseau, auquel il confie, par une étrange obnubilation de l’instinct, le soin d’élever sa progéniture. C’est seulement dans ces derniers temps que cette question a été résolue par de patients observateurs de la vie animale.

Bien entendu, le jeune coucou est insectivore comme ses parents; mais ceux-ci font leur régime surtout de grosses chenilles, que leurs rejetons se trouvent dans l’impossibilité d’avaler; il faut leur fournir, ainsi que le montre le contenu de leur estomac, des moucherons et autres petits insectes. Malheureusement, le coucou adulte, en raison de la force de son bec et de la nature de son vol, est incapable d’attraper ces minuscules bestioles, du moins en quantité suffisante, pour satisfaire à la voracité de son nouveau-né. Cruelle énigme que le coucou a pourtant trouvé le moyen de résoudre très facilement en mettant son bébé en nourrice, et en nourrice chez de petits insectivores qui donnent à leurs jeunes la becquée de moucherons qui convient justement au sien.

Néanmoins, quelque chose choque encore dans les manigances du coucou, si justifiées qu’elles semblent maintenant par la nécessité de maintenir la descendance. Pourquoi le coucou ne se contente-t-il pas de déposer son œuf à côté des œufs étrangers au lieu de détruire obstinément ceux-ci ? N’y a-t-il pas là une cruauté tout à fait inutile et qui légitime le mépris dans lequel est tenu cet hôte de nos campagnes ? Eh bien ! non. Le jeune coucou représente un être très faible et fort lent dans son développement : à la sortie de l’œuf, il est beaucoup moins vigoureux qu’un troglodyte ou un pouillot du même âge; à quatre jours, il commence seulement à pouvoir dresser la tête et à prendre convenablement la nourriture, alors que le troglodyte et le pouillot se tiennent déjà sur leurs pattes, ce que le petit coucou ne peut guère faire avant le quinzième ou vingtième jour, époque à laquelle ses frères de lait se trouvent en état de quitter leur nid. Il résulte de cette situation que si la mère coucou ne tuait pas dans l’œuf la progéniture au milieu de laquelle elle dépose son précieux fardeau, celle-ci, à croissance plus prompte, pourrait fort bien détruire la sienne. Peut-être, aussi, que la nourrice forcée découvrirait par hasard l’intrus parmi ses frères  d’occasion et lui réglerait son compte en conséquence. 

D’autres accusations et non moins graves ont  été portées contre les coucous. Quels parents dénaturés, dit-on. Ayant confié à des étrangers le soin d’élever leurs enfants, ils ne s’occupent pas plus de ceux-ci que s’ils n’existaient pas. Erreur ! Un naturaliste qui, depuis soixante ans, étudie attentivement les mœurs des coucous, vient de communiquer le résultat de ses recherches. Il affirme, et nous devons croire un si patient observateur, que les coucous n’abandonnent nullement leurs petits : tout au contraire, ils les surveillent avec attention, et voici pourquoi : les oiseaux, dans le nid desquels l’œuf de coucou a été placé, ne nourrissent pas leurs petits à la becquée plus d’une quinzaine de jours; au bout de ce temps, la mère pouillot ou troglodyte qui, à son insu, a élevé un jeune coucou, obéit à son instinct, et parfois décampe quand le temps de l’élevage normal est écoulé. L’intrus, par suite, serait peut-être exposé à mourir de faim. Fort heureusement, ses parents légitimes n ont pas cessé de l’appeler et de le surveiller et, dès qu’ils ont vu filer la nourrice, ils prennent en mains, si j’ose dire, la suite de l’élevage, car leur rejeton, qui ne peut guère manger seul qu’au bout d’un mois et demi, est désormais capable d’ingurgiter les proies plus volumineuses, coléoptères, petites chenilles, qu’ils sont à même de lui fournir. Ainsi s’achève l’éducation plutôt compliquée de l’oiselet.

Les zoologistes admettent à présent que les mœurs tant reprochées au coucou lui ont été imposées par la nature de l’alimentation que réclame le jeune, sous peine de mort, et que ses père et mère naturels ne sauraient lui donner en raison de leur propre conformation. 

En somme, le coucou est un oiseau calomnié. Comme les autres animaux, et en dépit des apparences, il fait preuve d’un amour maternel puissant, puisque, pour y obéir, il commet des méfaits et s’expose à des dangers. Ce n’est point de sa faute si ses petits sont faibles et lents à grandir et s’ils doivent consommer une nourriture qu’il ne peut recueillir lui-même. Considérons-le donc désormais d’un œil moins prévenu, d’autant que, grand mangeur de mauvaises bestioles, il protège, dans une certaine mesure, nos vergers et nos champs.

Docteur J. Laumonier. « Almanach des coopérateurs. » Limoges, 1926. 
Illustration : Le Coucou huppé et le Merle à plastron. Muséum national d’histoire naturelle (Paris) 

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7 réflexions au sujet de « Réhabilitation du coucou »

    juliette a dit:
    mai 7, 2019 à 9:40

    [audio src="http://www.web-ornitho.com/chants/coucou.wav" /]
    Coucou Gavroche et merci de m’en apprendre sur ce mignon coucou
    j’ignorais tout ça

    Aimé par 1 personne

    fanfan la rêveuse a dit:
    mai 8, 2019 à 8:23

    Bonjour Gavroche,
    Je découvre totalement les moeurs du coucou, drôle de vie tout de même que de devoir tout le temps dépendre d’une autre espèce.
    Bon 8 Mai Gavroche !
    🙂

    Aimé par 1 personne

      malauxtruches a dit:
      mai 8, 2019 à 11:34

      Oui c’est curieux, mais n’est-ce pas finalement le lot de chacune que d’être dépendante des autres? m’est avis que la nature n’a pas si mal fait son compte.

      Cet article est tout-à-fait passionnant

      Aimé par 1 personne

        Gavroche a répondu:
        mai 8, 2019 à 1:42

        Chacun des rouages de cette immense horloge semble avoir son importante nécessité 🙂

        Merci !

        Aimé par 1 personne

      Gavroche a répondu:
      mai 8, 2019 à 1:43

      Coucou Fanfan !
      Belle journée 🙂

      Aimé par 1 personne

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