Les puritains 

Publié le Mis à jour le

rodin_rigaudL’Angleterre est présentement le théâtre d’un épisode qui fait la joie de tous les artistes, dans le monde entier et même, nous le gageons, en Grande-Bretagne. Car, si les artistes anglais ne riaient pas de cette aventure, ce serait vraiment à désespérer de ce que l’on appelle l’humour britannique !… 

L’histoire dont nous voulons vous entretenir se passe à Lews, une de ces petites villes du Sussex qui semblent, au voyageur qui les traverse, si accueillantes, si gaies, si faciles à vivre ! Or, les gens de Lews ne sont pas si commodes qu’ils en ont l’air. Ecoutez plutôt. 

Le début de l’affaire n’offre rien que d’assez banal. On a procédé récemment, à Lews, à une vente de tableaux et de sculptures qui a rapporté quelque 700.000 francs. Ce qui est déjà plus bizarre, c’est que, parmi les objets d’art présentés dans cette vente, figuraient deux œuvres de Rodin : le Baiser et le Buste d’Henri Rochefort, qui, contre toute attente, ne trouvèrent pas acquéreur et restèrent pour compte. Pour des Rodin, que diable ! en général, il ne manque pourtant pas de chalands ! 

Un examen plus attentif fit découvrir les raisons de cette carence surprenante : c’est une véritable tragédie (ou, si l’on veut, une véritable tragi-comédie) qui se joue à Lews. En voici l’argument : 

Avant la guerre  vivait à Lews un riche antiquaire et amateur d’art, M. Edward Perry Warren, qui, poussé bar la générosité, offrit au Conseil municipal de la localité le Baiser de Rodin. S’il pensait être remercié, il se trompait fort. Les édiles de Lews, hommes sérieux et respectables, furent grandement indignés de l’immoralité de Rodin, et ils repoussèrent avec une vertueuse colère le présent de M. Warren. Rodin leur était-il inconnu ? La pudeur était-elle plus forte en eux que le sentiment de l’esthétique ? C’est un point qui, malheureusement, ne sera sans doute jamais élucidé. 

Toujours est-il que M. Warren, ulcéré de ce refus (car il avait spécialement acquis pour la mairie de Lews l’œuvre célèbre qui représente, dit-on, l’étreinte de Francesca de Rimini et de Paolo), jura de se venger. Il se vengea donc, et d’une manière terrible : en mourant, il légua à la ville de Lews toute sa collection d’objets d’art, y compris, naturellement, le Baiser… 

Et voilà la ville de Lews en proie à un torturant embarras : elle ne pouvait, d’une part, pour des raisons matérielles, refuser le legs (car ces tableaux et ces sculptures représentaient, après tout, une petite fortune) et il lui était impossible, d’autre part, pour des raisons morales et religieuses, de supporter la vue du couple pétri par la main puissante et voluptueuse de Rodin… Mettez-vous un instant à la place de ce malheureux Conseil municipal : la mairie d’une respectable cité britannique est-elle un endroit convenable pour abriter un homme et une femme tout nus, qui, par surcroît, s’embrassent ? Non, non, mille fois non… 

Lews a donc essayé d’engeigner M. Warren, en procédant à une vente qui aurait le double avantage de monnayer le legs et de la débarrasser d’un chef-d’oeuvre malencontreux… Mais, comme l’histoire, entre temps, s’était répandue et que, décidément, il ne manque pas de gens d’esprit en Angleterre, tous les acquéreurs éventuels se donnèrent le mot… et la ville de Lews garda son Rodin. 

Que faire ? Ces jours derniers, le Conseil municipal s’est tristement réuni pour délibérer à peine les conseillers ont-ils osé jeter les yeux sur ce groupe immobile, dont la nudité insulte à leur pudeur… En fin de compte, ils ont décidé que le Baiser serait remisé, à proximité de la mairie, dans une grange vide et désaffectée, qui a, en outre, l’avantage de ne pas posséder de fenêtres. 

Ainsi, la difficulté se trouve résolue et l’influence immorale et pernicieuse du sculpteur ne risquera plus de contaminer la bonne, la grave, la digne ville de Lews… dont il faut souhaiter que tous les habitants ne ressemblent pas à leurs édiles…

 « L’Européen : hebdomadaire économique, artistique et littéraire. » Paris, 1930.

2 réflexions au sujet de « Les puritains  »

    fanfan la rêveuse a dit:
    mai 11, 2019 à 2:45

    Voila une bien belle sculpture que le baiser !
    Puritain, mais c’est la vie 😉
    Bon samedi après-midi Gavroche 🙂

    Aimé par 1 personne

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