La crise de la fiction

Publié le Mis à jour le

j.-h._rosnyEst-ce une illusion ? Il nous semble que la fiction a de moins en moins d’influence sur l’élite des contemporains. De ci de là quelque pièce retentissante — invariablement vieux jeu — ou quelque roman, presque toujours venu de l’étranger, raniment des curiosités languissantes. Mais le roman file comme un bolide, et la pièce apparaît ridicule, vieillotte, chevrotante, malgré ses concetti et son indigent panache.

La fiction va-t-elle s’évanouir, la foule humaine va-t-elle s’exalter seulement de réalités ou d’art pur ? Il est avéré que la fiction ne se présente plus guère que sous des espèces rebutantes et infimes. Le genre de littérature qui a poussé depuis quarante ans, et qui nourrit le peuple, la gent ancillaire et la petite bourgeoisie, aux feuilletons des journaux à un sou, est un des plus ignominieux produits que les lettres aient jamais offert à un public quelconque.

On chercherait en vain quelque chose d’aussi épouvantablement stupide, d’aussi prodigieusement bas, vil et hideux dans tous les siècles de la littérature.

En dehors de cette indigence et de ce cynisme, il n’y a pas de fiction. Car la pornographie, qui prétend un peu plus haut en art, sinon en dignité, n’a nul besoin de fable intéressante pour plaire : elle vit de sa séduction propre. Et la littérature de style, d’idées ou de thèse, qui groupe une fraction de l’élite, relègue, par destination, la fable aux combles ou à la cave.

Et cela, nous intéresse considérablement. Pendant notre jeunesse, la fiction nous fut quelque chose d’aussi passionnant que les réalités les plus passionnantes. Il y a eu, pour des générations entières d’hommes et de femmes, des romans dont les personnages et les épisodes se lièrent étroitement aux personnages et aux événements réels, qui furent une cause d’agitation délicieuse, qui firent de l’existence quelque chose de plus beau, de plus somptueux, de plus puissant, de plus doux, de plus tendre, de plus désirable. Personnellement, la disette de livres à grande fiction, à fiction profonde et  vraisemblable, nous remplit d’une tristesse nostalgique. Et plus nous avançons en âge, plus la disette s’accentue.

Naguère encore, il y avait une manière de fable dans le roman de mœurs, on y rencontrait de ci de là une femme réellement séduisante. Cette fable, à son tour, ou est devenue inférieure, dérisoire, fabriquée par les domestiques de la littérature, ou bien elle s’est émiettée en anecdotes, en traits subtils, aigus, amers ou d’une gaieté rosse, et la femme a cessé d’être séduisante pour n’être plus qu’excitante, aguichante, mousseuse. Certes, cette littérature peut dispenser des frissons agréables, de même que la littérature plus noble comporte des satisfactions qui exhaussent. Mais, en somme, aucune ne nous donne une violente joie de vivre, une crise, une fièvre de rêve, une palpitation d’aventure, aucune ne nous chante la divine Invitation au Voyage.

Lorsque, inquiets, mécontents, sous l’impression d’un vide, nous nous plaignons à quelque jeune homme, il avoue ne ressentir ni ce goût ni ce regret de la fiction, il est prêt à trouver puéril notre besoin de vivre une autre vie que la nôtre, de se situer dans des aventures imprimées ou de s’incarner quelques heures dans des personnages romanesques.

Alors, nous nous demandons sérieusement si la fiction n’est pas destinée à disparaître, comme les fétiches de l’Homme des Cavernes. Et nous interrogeant sur les raisons secrètes d’une telle décadence, nous songeons, avec une grande mélancolie, à la fin émouvante où nous a  menés la science du XIXe siècle : le prodigieux rapetissement de la Planète. Jadis, ce monde où nous traînons nos corps périssables, était pour les hommes une surface infinie, une étendue mystérieuse, fuyante et inexplorable. On pouvait imaginer des terres merveilleuses, des forêts terrifiques, des fleuves, des lacs, des montagnes, des savanes, dont on ignorait tout, où se passaient des choses ineffablement passionnantes. Même parmi les contrées que l’on connaissait, celles qui étaient lointaines représentaient, à qui les voulait atteindre, des temps considérables, de grands pans d’existence, et toute une vie à qui les prétendait explorer.

Mais lorsque les steamers sillèrent de plus en plus vite, lorsque les locomotives surgirent dans les forêts Vierges, lorsque le télégraphe étendit son fin système nerveux d’un continent à l’autre, lorsque le téléphone éleva ses voix grêles, lorsque les automobiles se ruèrent à travers les bourgs, les villages et les hameaux, lorsque les tunnels fendirent le ventre des hautes montagnes, lorsque les journaux entretinrent la multitude de ce qui s’était passé la veille — ou le matin aux antipodes, ah ! la Planète se fit étrangement menue, les énigmes créées par la distance se volatilisèrent, et la fiction terrestre décrut fantasmagoriquement.

Sans doute, d’autres fictions ont grandi en proportion. La science nous en offre d’innombrables dans l’infiniment petit et dans l’infiniment grand : elle nous fait entrevoir les jeux du monde des atomes, les exploits des microbes, elle nous mène à travers les déserts toujours plus vastes où rôde la formidable ménagerie des astres. Oui, mais tout cela n’est pas à notre taille. L’infinitésimal nous est impénétrable par destination; les astres ne sont tout de même qu’un petit frôlement de lumières, à peine amplifiées par les verres de nos télescopes. On nous a fait entrevoir des voyages dans l’espace éthérique, mais, au fond, nous n’y croyons pas et les communications abstraites avec d’autres mondes ne nous émeuvent que très imparfaitement.

Le mystère favorable à la fiction, c’est le mystère qui n’est pas en même temps l’inaccessible. Si immense que parût la terre, on pouvait espérer la parcourir, on pouvait, au prix de grandes peines et de plus grands périls, imaginer qu’on arriverait aux régions les plus farouches. C’était quelque chose d’accessible et tout de même de délicieusement mystérieux. Aujourd’hui, c’en est fait. Chaque nouvelle locomotive, chaque automobile plus véloce (et je ne compte pas les passionnants et détestables aérostats et ces plus-lourds-que-l’air qui envahiront demain les nuages) chaque câble posé au fond des mers, chaque antenne de télégraphe sans fil, nous apprennent que la terre se rétrécit encore.

Ce ne sera bientôt plus qu’un grand jardin roulant à travers l’infini, et dont nous connaîtrons, hélas ! la moindre forêt, la moindre rivière, la moindre colline !… Ah ! victoire chagrine que d’avoir ainsi perdu la terre en la possédant trop bien ! Comment s’étonner de ce que la fiction tend à décroître, lorsque la mère de toutes fictions décroît au-delà de toute mesure.

Nos fils s’y accoutumeront, sans doute, leur imagination s’habituera à tirer toute joie et tout prodige de la vie telle quelle, ou des choses trop vastes ou trop petites auxquelles nous semblons actuellement étrangers; ils trouveront peut-être aussi dans la psychologie des hommes, dans le secret des âmes, une proie assez savoureuse, des merveilles assez subtiles pour remplacer ce que nous avons perdu. Nous l’espérons, nous le voulons croire, nous l’avons nous-mêmes annoncé avec énergie. D’autant plus nous excusera-t-on de contempler avec quelque chagrin la décadence de notre fiction, qui ajoutait une si enivrante atmosphère à l’atmosphère banale, et le rapetissement de la fabuleuse Planète devenue un joli square de l’Infini !

J.-H. Rosny.

« Les Arts de la vie. » Paris, 1904.

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