A la recherche du singe à trois yeux

Publié le Mis à jour le

australieEh bien, voici qu’une revue zoologique nous annonce que l’on vient de découvrir dans les plus sauvages régions de l’Australie, une créature absolument extraordinaire, reculant les bornes de l’invraisemblance.

Cet être singulier, c’est le singe à trois yeux, le Quim-Zanahui, comme on l’a nommé.

La science a le devoir d’être défiante et d’exiger un passeport en règle des animaux qui lui paraissent suspects. Mais combien de fois ne lui est-il pas arrivé d’accepter un monstre qu’elle avait répudié et de lui ouvrir, toutes grandes, les portes de sa ménagerie officielle ? Le singe à trois yeux aura-t-il cet honneur ? Bien qu’il soit un des êtres les plus rares de la création, cet être bizarre aurait déjà été aperçu et décrit par des explorateurs dignes de foi, tel l’honnête et consciencieux savant Nicolas Morloff.

Est-ce que du reste, dans la Vie des animaux, le célèbre naturaliste anglais, Jonathan Franklin ne parle pas du Singe à trois yeux, de l’étonnant Quim-Zanahui, dont l’existence ne lui paraît pas douteuse ?

Le singe à trois yeux ne se trouve que dans un seul coin du globe, l’Australie où, d’ailleurs, il serait d’une rareté extrême. C’est bien certainement un legs étrange de la faune préhistorique, le dernier rejeton d’une race antique qui s’éteint. Le Quim-Zanahui n’apparaît qu’à de longs intervalles dans ses forêts impénétrables que ne foula jamais le pied des hommes, et c’est en se cachant avec une défiance farouche qu’il se retire peu à peu de ce monde qui ne veut plus de lui.

D’après les voyageurs qui l’ont vu, le singe a trois yeux marche presque toujours debout. Son pelage est sombre, et son visage étrangement humain, qu’encadre régulièrement une barbe épaisse, porte le sceau d’une tristesse saisissante. Le troisième œil de cette stupéfiante créature est placé au milieu du front. Orné de paupières très distinctes, il s’ouvre et se ferme comme les deux autres. Pour être parfait, il ne lui manque qu’une chose assez importante : la vue !

A vrai dire ce n’est, pas un œil. C’est une matière charnue, privée de pupille, ressemblant pour la couleur à un jaune d’œuf durci. A quoi bon cet œil qui n’y voit pas ? A quoi peut-il servir ? Pourquoi enfin ce cyclope manqué ?

Attendez ! La nature ne fait rien sans cause.

Cet œil voilé est phosphorescent. Il n’y voit pas, mais il brille dans l’obscurité des nuits. Il reluit comme une petite étoile et permet au Quim-Zanahui. dont la vue semble assez faible, de s’orienter dans les ténèbres.

Le jour, ce Singe est un phénomène. La nuit, c’est un prodige. Dès le crépuscule, le singe cyclope comme on pourrait l’appeler, allume sa « lanterne », et ce flambeau vivant ne s’éteint qu’aux premières lueurs de l’aurore. Voyez-vous ce feu follet qui sautille dans le feuillage et danse le long des branches ? C’est l’œil phosphorescent du Quim-Zanahui. Le jour venu, la flamme disparaît. Le petit cyclope vient d’éteindre sa lampe.

La vie de ce singe aussi curieux, que rare, d’une aussi étonnante ressemblance humaine, ne serait au dire des indigènes, qu’une plainte éternelle, qu’un cri désolé, pareil au sanglot d’un enfant. Pourquoi ces lamentations bizarres? Que signifient ces gémissements humains ?… Seraient-ce là de nombreux, captifs ou de pauvres déchus se souvenant d’une meilleure patrie, d’une antique félicité et pleurant au fond des forêts vierges sur leur décadence mystérieuse…

carte_australie
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L’apparition de ce singe a, paraît-il, quelque chose de vraiment fantastique et les sauvages australiens, cachés derrière les cactus géant ne voient pas sans frémir ce porte-flambeau surgir tout à coup au milieu des nuits. Toujours seul, toujours triste, le Quim-Zanahui semble un exilé sur notre planète. On dirait je ne sais quel être déchu d’un monde inconnu égaré sur la terre. Dis-nous donc, créature étonnante et mystérieuse, perdue dans un coin sauvage de notre globe, qui es tu ? où vas-tu ? d’où viens tu ? Quels furent tes ancêtres ? Quel est ton berceau ? quelle est ta race ?

Le Quim-Zanahui se tait, et, vivante énigme, il semble errer le long des forêts impénétrables à la recherche d’un paradis perdu,ses grands bras ployés comme des ailes et sou étoile au front.

Le singe à trois yeux manquait à l’Australie, mystérieux domaine des animaux les plus excentriques du globe. N’est-ce pas dans les forêts immenses de l’Australie sauvage que des chasseurs de kangourous aperçurent vers 1860 une sorte d’homme-singe dont la vue terrifiante les mit en fuite ?

La nouvelle fit grand bruit et les savants, ravis de cette découverte inattendue, ne mirent pas un instant en doute que cette créature extraordinaire ne fut le fameux Pithtecanthropus, c’est-à-dire l’être antique et mystérieux, représentant l’anneau qui, d’après une théorie peut être un tantinet audacieuse, relie le singe à l’homme.

Et voici que deux anglais des plus érudits s’embarquent aussitôt pour l’Australie et s’aventurent, un beau jour, accompagnés d’une escorte fidèle, à la poursuite acharnée du Pithtecanthropus.

Trop de chance vraiment ! Là, au milieu des fougères arborescentes et des eucalyptus géants, apparaît, tout à coup l’homme-singe ! C est lui, c’est bien lui : ça ne peut-être que lui…

Il est d’une maigreur effrayante avec une barbe immense et des cheveux grisonnants, hérissés comme un buisson . Autour de ses reins s’enroule une liane en guise de caleçon; à sa main se tord une couleuvre qu’il s’apprête sans doute à avaler. De sa bouche fendue comme d’un coup de serpe, sort un ronchonnement qui n’indique assurément rien d’amical. Ah ! le voilà bien, l’homme-singe tel qu’il était quand la nature, encore hésitante dans ses œuvres, travaillait dans le bizarre et le hideux !

A la vue des savants anglais le vénérable Pithtecanthropus s’éloigne lentement avec une sorte de dédain farouche. On le suit, on l’appelle, on le prie : « Viens donc, respectable ancêtre du genre humain, que nous contemplions un peu ta face originale et tes traits archipréhistoriques ! »

A ces mots, l’être fantastique s’arrête, se retourne et jette avec mépris aux savants interdits cette réponse stupéfiante : « Leave me alone and go about your business... » C’est-à-dire : « Laissez-moi tranquille et passez votre chemin » !

Et il disparaît au fond des bois impénétrables.

On l’apprit plus tard : Le fameux Pithecanthropus qui venait de faire faire tant de bruit dans le monde scientifique était tout simplement un sauvage australien qui, capturé dans sa jeunesse, avait passé trois ou quatre ans à Melbourne. Tournant un beau jour le dos à la civilisation, il avait repris avec amour sa vie vagabonde à travers les bois.

Fulbert-Dumonteil. « Le Chenil. » Jardin d’acclimatation, Paris, 1903.

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