Le projet du docteur Robinson

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tsf-messageLe Dr Manfield Robinson arrivé à Londres s’apprête à communiquer par T. S. F. avec la planète Mars Il veut télégraphier à la Martienne Oomaruru dont il se dit ami. II a déjà par télépathie dicté aux habitants de cette planète la réponse qu’ils doivent envoyer à son message de salutations interplanétaires. 

De notre correspondant particulier. Londres, 21 octobre — Par téléphone.

La planète Mars est-elle habitée ? Personne n’en jurerait. Personne. Sauf toutefois le docteur H. Manfield Robinson, docteur en droit, avoué à Londres et ancien fonctionnaire municipal du quartier de Shoreditch. 

Les lecteurs du Matin se souviendront qu’il y a deux ans, à quelques jours près, le docteur Robinson fut l’objet dans ce journal d’un article de M. Charles Nordmann. L’astronome français n’ajoutait pas foi aux expériences de l’homme de loi londonien, qui assurait alors avoir communiqué par T. S. F. avec les Martiens et avoir reçu d’eux une réponse constituée par la seule lettre « M ». Et quand je demandai récemment à  M..Robinson pourquoi il n’avait pas relevé le gant, il répondit : 

Il eut été inutile d’engager une longue controverse à une époque où il ne m’était plus possible de faire la preuve de ce que j’avançais. 

Mars, en effet, s’éloignait alors de nous. Mais deux ans se sont écoulés et la planète nous revient. Elle va passer encore au plus près de la Terre dans la nuit de mercredi à jeudi prochain. Le moment est donc arrivé où le docteur Robinson tient à prouver qu’il a raison. 

Après d’innombrables démarches auprès des autorités du Post Office, il a enfin obtenu que la station de T. S. F. de Rugby, la plus puissante de celles se trouvant en territoire britannique, envoie un message dans l’infini au prix commercial de 1 shilling 6 pence le
mot. Le radiotélégramme sera expédié à 3 h. 15 du matin sur une longueur d’ondes de 18.500 mètres. Il sera répété à 2 h. 30. La réponse des Martiens est attendue environ 8 minutes plus tard sur la longueur d’ondes de 30.000 mètres. Mais comment les Martiens
comprendront-ils un message qui leur parviendrait en signaux Morse ou en anglais ? Le docteur Robinson a prévu l’objection. Grand adepte de la télépathie, qui lui fut enseignée jadis par Mahatma l’Hindou, il est entré, à maintes reprises, en communication avec ses collaborateurs martiens il y a même parmi eux une collaboratrice et il a pu prévenir ceux-ci de l’heure à laquelle il ferait son envoi radiotélégraphique. 

robinson docteurAfin de ne pas être accusé de supercherie lorsque le message qu’il attend en réponse lui parviendra, il a demandé aux opérateurs martiens de changer un mot ou deux dans le texte qu’ils renverront et il a poussé la complaisance jusqu’à leur dicter la phrase qu’ils devront toujours en signaux Morse et en anglais sans doute réexpédier vers la Terre. C’est ainsi que si M. Robinson envoie: « Salut de la terre à Mars », ses collaborateurs planétaires répondront « Salut de Mars à la Terre ». La seule crainte qu’ait le docteur, c’est que la réponse de Mars, qui doit être envoyée, comme on l’a vu plus haut, sur 30.000 mètres de longueur d’ondes, ne soit pas entendue sur notre monde où les stations équipées pour recevoir sur une telle longueur sont peu nombreuses. Aussi demande-t-il que la station La Fayette, près de Bordeaux, consente à écouter jeudi prochain entre 2 h. 15 et 2 h. 45. 

Depuis qu’il est venu me voir, le docteur Robinson s’est laissé complaisamment interviewer par de nombreux journalistes. Après leur avoir annoncé l’expérience qu’il va tenter, il leur a dévoilé maintes choses qu’il m’avait cachées. C’est ainsi qu’il leur a dit :

Je peux converser avec les Martiens aussi facilement qu’avec vous. D’ailleurs, je me suis rendu sur Mars. Mon corps éthéré a voyagé en 4 minutes depuis la Terre jusqu’à la planète, c’est-à-dire une vitesse aussi grande que celle de la lumière. 

Ce voyage inusité n’a pu être effectué que grâce à un petit appareil que le docteur appelle un « psychomotormètre » et qui a la forme d’une croix de Malte maintenue sur un pivot vertical, comme l’aiguille d’une boussole. Cet instrument fait la liaison entre l’esprit et la matière; c’est ainsi qu’il permet à M. Robinson de rester en communication permanente avec une Martienne nommée Oomaruru, ce qui, dans la langue de la planète, veut dire « La Bien-Aimée »… Cette charmante représentante du sexe faible martien a pu envoyer son portrait au docteur Robinson qui, en le montrant à la ronde, explique que les habitants de la planète sont plus grands que les hommes terrestres. Ils ont des oreilles énormes, vivent dans des maisons tout comme les Terriens, possèdent des avions, des autos et des chemins de fer et ils ont poussé si loin l’« électroculture » que trois pommes suffisent à nourrir un   Martien pendant une journée entière. 

Amateurs de T.S.F., à vos postes ! sur 30.000 mètres de longueur d’ondes. 

« Le Matin. » Paris, 22 octobre 1928.

 

Sans-filistes, la nuit prochaine le docteur Robinson lance un appel aux Martiens 

 

message marsA vos postes, avec le sourire. C’est demain, que, sous le signe de Oomaruru, « la Bien-Aimée », la Martienne aux longues oreilles, le docteur Manfield Robinson tentera d’inaugurer officiellement la correspondance intersidérale, ainsi que nous l’avons annoncé. 

Désireux d’associer tous les amateurs sans-filistes à cette expérience dont il serait au moins aventureux de pronostiquer le succès, M. Robinson leur rappelle que c’est décidément dans la nuit de mardi à mercredi qu’il enverra successivement, à 2 h. 15 et à 2 h. 30, le même message qu’il adresse aux Martiens, par, le poste de T.S.F. de Rugby et sur une longueur d’onde de 18.500 mètres. 

La réponse qu’il espère sera envoyée, dit-il, par la planète Mars, sur une longueur d’onde qui peut varier de 30.000 à 32.000 mètres et doit mettre huit minutes pour arriver à la Terre. Les personnes soucieuses de capter ce sensationnel message radio sont donc invitées à ne pas bouger, de leur poste d’écoute entre 2 h. 15 et 2 h. 45.

Il est bien permis de présager que cette demi-heure d’expectative ne sera pas dépourvue de gaieté !

« Le Matin. » Paris, 23 octobre 1928.

Le silence des Martiens

De notre correspondant particulier. Londres, 24 octobre. 

Les Martiens n’ont pas répondu à Mister Robinson, mais il ne se décourage pas malgré le scepticisme de sa femme.

« Si j’étais le plus grand comique du monde, je n’aurais pas mieux réussi à faire rire mes contemporains. »

Ces mots, prononcés par l’homme grave et sérieux qu’est le docteur H. Mansfield Robinson, m’ont accueilli ce matin au seuil du petit bureau d’avoué de la Cité où j’étais allé lui demander le résultat de ses expériences de la nuit dernière. Sans fausse honte, il continue :

« Cela a été un échec, je n’en disconviens pas, mais il y a à cela des raisons que je vais vous expliquer. Ne me croyez pas découragé ? En véritable John Bulle que je suis, j’ai la peau d’un pachyderme. Qu’on rie de moi autant qu’on voudra, rira bien qui rira le dernier. »

Un coup de téléphone interrompt ce monologue, qui ne m’avait pas encore permis de placer une parole. Je profite de cette diversion pour me faire montrer la lettre officielle envoyée, ce matin, à l’ami des Martiens par les autorités du general post office. Et tandis que mon interlocuteur discute avec son correspondant invisible les opérations de la nuit qui vient de s’écouler, je note hâtivement sur mon carnet les phrases principales du document émanant de M. F. W. Phillips, secrétaire de l’administration des P. T. T. Anglais.

Le poste de Rugby a envoyé votre radiotélégramme sur une longueurd’onde de 18.740 mètres. Celui-ci a été expédié à deux reprises une première fois entre 2 h, 15′ 37″ et 2 h. 18′ -26″, et une seconde fois entre 2 h. 30′ 35″et 2 h. 32′ 32″.

Le poste de Saint-Albans a, sur vos instructions, écouté entre 2 h. 15 et 2 h. 45 sur une longueur d’onde de 30.000 mètres. Aucun signal n’a été perçu. On a bien entendu quelques bruits, sons doute dus à des perturbations atmosphériques comme il s’en produit lorsqu’on travaille sur de grandes longueurs d’onde, mais rien n’a pu être interprété comme étant un message quelconque.

Et M. Phillips, a signé cela : « Votre obéissant serviteur. »

Mais M. Robinson, raccrochant son récepteur, se tourne à nouveau vers moi :

« Vous avez lu ? Cet échec ne me surprend pas. Si le post office avait consenti à envoyer mon message « Salut de la Terre à Mars » sur 30.000 mètres, je suis sûr que les ondes auraient pu percer les couches épaisses de l’atmosphère, et que nous aurions aujourd’hui le message-réponse que j’attendais.

Mais, vous savez que qu’est une ad-im-nis-tra-tion. Les fonctionnaires, d’abord, ont refusé de faire l’expérience à la date que j’aurais préférée, c’est-à-dire dimanche dernier. De plus, ils ont voulu émettre à 2 heures du matin, au lieu de 4 heures, moment de beaucoup préférable, et, enfin ils ont choisi eux-mêmes une longueur d’onde, insuffisante de moitié.

J’ajouterai que je n’ai même pas été autorisé à aller écouter moi-même à Saint-Albans. Prévoyant donc l’échec, j’avais demandé au professeur A. M. Low, le célèbre homme de science anglais, de me permettre d’écouter avec lui dans son laboratoire de Chiswick, près de Londres. De 2 heures à 5 heures ce matin, nous sommes restés près d’un haut-parleur qui nous a donné, à l’heure prévue, une série de signes incohérents, des traits et des points, dépourvus de sens, qui se terminaient cependant par la lettre « L » en Morse, deux fois répétée.

J’avoue ne pas comprendre ce message si c’en est un, il me faudrait des confirmations que me donneront peut-être les sans-filistes français et américains, ainsi que les navires en mer, mais j’en doute fort, car mes collaborateurs martiens m’ont fait savoir, par télépathie, qu’ils ont vainement écouté, la nuit dernière, et que rien ne leur est parvenu. Ils ne semblent d’ailleurs pas contents d’avoir été dérangés pour rien.

Je suis prêt à recommencer, et puisque les autorités de mon pays ne sont pas sincèrement désireuses de m’aider, je voudrais faire appel à la France par la grande voix du Matin. Qu’on me permette d’envoyer sur 30.000 mètres un nouveau message par le poste La Fayette, à la Croix-d’Hins, et surtout qu’on écoute avec soin et sans scepticisme. Nous aurons alors, je crois pouvoir l’assurer, la réponse que le monde attend. »

message pour mars

Le professeur A. M. Low, mis en avant par le docteur Robinson, a déclaré de son côté que, s’il avait accepté d’installer un puissant appareil de réception et d’attendre les résultats, c’est qu’il a pour principe de ne jamais laisser passer une occasion d’étude.

« Autant que je sois à même de juger, expliqua-t-il, nous n’avons reçu aucun message. Les chances de succès étaient d’ailleurs des plus problématiques. Nous avons entendu quelques bruits très indistincts qui ont pu être produits par une foule de causes, et j’ai noté, vers 3 heures, pendant une période de quatre minutes, une série de points et de traits dont j’ai donné copie au docteur Robinson qui va chercher à en tirer une signification. Il a d’ailleurs essayé, devant moi, de déchiffrer les signaux à l’aide de « son code martien », mais sans y parvenir. Surtout ne répandez pas l’idée que d’essayer d’entrer en communication avec Mars était ridicule. Au contraire, ce l’eut été de ne pas saisir l’occasion de suivre de près semblable expérience. »

L’énorme publicité donnée par la presse londonienne aux expériences du Dr Robinson a produit dans tout le pays un grand mouvement de curiosité. La plupart des journaux de Londres, qui n’ont naturellement pas pu donner ce matin la moindre nouvelle sur le résultat de la transmission à Mars, ont publié des articles sur le mode sarcastique.

Le grave Times lui-même prend à partie, dans un éditorial, les autorités postales de Mars dont il soupçonne l’honnêteté, ajoutant que si par un hasard quelconque les Martiens répondaient d’une façon hargneuse, cela, sans aucun doute, ferait faire un grand pas à la participation américaine à la Société des nations, les Terriens devant forcément s’unir contre le danger nouveau que serait pour notre planète les relations tendues avec celui des corps célestes qui apparaît le plus civilisé en dehors du nôtre.

Il est à noter toutefois qu’il y a ici au moins une personne qui n’a pris aucun intérêt aux essais de communication interplanétaire et cette personne c’est… la propre femme du Dr Robinson.

Quand les journalistes se sont présentés ce matin à la maison qu’elle habite dans le village de Roydon, Mme Robinson a déclaré :

« Si vous venez m’interroger au sujet de ces histoires de Mars, ce n’était pas la peine de vous déranger. Je vous assure que tout cela est une stupidité. Je ne sais pas si mon mari a envoyé son message, car je n’ai pas voulu que notre maison serve à ces expériences absurdes. Je n’ai pas de temps à perdre avec ces bêtises. »

« Le Matin. » 25 octobre 1928.

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2 réflexions au sujet de « Le projet du docteur Robinson »

    theatrealtair a dit:
    juin 24, 2019 à 7:39

    Nom d’un homme ! Bouvard et P2cuchet étaient un et Un anglais !!!!

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    Aldor a dit:
    juin 25, 2019 à 8:12

    Quelle histoire ! Merci.

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