La Bible des fous

Publié le Mis à jour le

saint_jeromeEn 1516, raconte l’Allgem Anzeiger, à l’imprimerie Singrierner, de Vienne, travaillait un compagnon imprimeur du nom de Andreter. Il devint père d’une charmante fillette, à laquelle il donna le prénom de Thérèse. Toute jeune, elle s’intéressa au métier paternel et y devint très habile. 

Puis, elle se maria avec un compositeur qui avait travaillé dans le même atelier que son père et qui, ensuite, s’était mis à son compte à Augsbourg, dans le duché de Bavière. Le nom de cet infortuné ne nous est pas parvenu. 

Sa femme prit part à ses travaux et sa maison devint, peu à peu, très florissante. Thérèse avait des qualités, mais aussi un grand défaut : elle était quelque peu légère et d’un caractère fort indépendant. Elle prétendait que les femmes devaient avoir les mêmes droits que les hommes, ce qui prouve qu’il y a quatre cents ans la théorie des revendications féminines existait déjà.  

C’est d’ailleurs cette prétention qui causa sa perte, en même temps qu’elle fut pour son mari une source de difficultés et de déboires. Femme impérieuse et vindicative, elle lui en fit voir — comme on dit — de toutes les couleurs. Voici quel fut son dernier exploit : 

Son mari s’était chargé de l’impression d’une Bible. Le travail avait été composé, corrigé, revu et minutieusement vérifié. Satisfaite, l’autorité ecclésiastique avait donné son visa pour le tirage; on allait enfin le commencer. Le brave imprimeur était ravi et, en bon mari, il fit part à sa compagne de l’heureuse nouvelle.  

Celle-ci, en parcourant une des épreuves, s’arrêta tout à coup sur un passage de la Genèse, où il est dit que la femme sera soumise à son mari et que celui-ci la dominera (Moïse, I, chapitre III, verset 16). Elle en fut exaspérée ! La nuit, profitant du sommeil de son mari, elle se leva sans bruit pour aller modifier le texte biblique : « Und er soll dein Herr sein », « Et il sera ton maître »,  et elle lui substitua le texte suivant : « Und er soll dein Narr sein », ce qui, en bon français, veut dire : « Et ton mari sera ton bouffon ». 

Ce bel exploit accompli, la perfide créature s’en fut se coucher, son mari dormant toujours. 

L’impression eut lieu, la Bible tirée et vendue à un certain nombre d’exemplaires. Quelques jours après, ce fut un grand scandale, l’autorité ecclésiastique, qui était des plus intransigeantes en ce temps-là, fit aussitôt appréhender le malheureux imprimeur, qui fut jeté en prison en attendant l’instruction de son procès. Tous les exemplaires furent recherchés pour être détruits; un seul échappa aux recherches. Il est parvenu jusqu’à nous. 

Pendant ce temps, Thérèse, le visage calme, continuait ses travaux. L’infortuné mari allait être jugé et brûlé comme un hérétique, sinon pendu haut et court, quand il fut sauvé par son apprenti. Cet enfant couchait dans un coin de l’atelier, ce qui lui avait permis d’être le témoin muet et inaperçu de la fraude de sa patronne. Tenaillé par le remords et pris de pitié, il demanda à parler aux juges, auxquels il confessa ce qu’il avait vu. Sur-le-champ l’imprimeur, qui n’avait cessé de protester de son innocence, fut remis en liberté, tandis que la coupable prenait sa place dans la geôle. 

Finalement, elle fut condamnée à être fouettée en place publique et à la prison perpétuelle, où elle mourut à un âge avancé. 

C’est donc à elle que l’on doit la « Bible des fous » (die Narrenbibel) dont l’exemplaire est unique et dont la valeur est inestimable. Les bibliophiles qui désirent la voir, se rendent à la bibliothèque de Wolfenbuttel, dans le duché de Brunswick, où permission leur est donnée de la feuilleter avec tous les égards dus à sa rareté. 

« Le Pêle-mêle. » Paris,  21 janvier 1912.

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2 réflexions au sujet de « La Bible des fous »

    theatrealtair a dit:
    juillet 14, 2019 à 4:32

    Voilà une virago de la plus belle eau ! L’auteur en oublia la divine Xanthippe, qui nous permit d’accéder à la philosophie de son malheureux époux.

    Aimé par 1 personne

    fanfan la rêveuse a dit:
    juillet 15, 2019 à 7:52

    Bonjour Gavroche,
    Courageuse la p’tite dame car elle s’est attaqué à un très gros poisson…
    Depuis rien n’a changé, religieusement la femme porte toujours autant de responsabilités… Une façon comme une autre de maîtriser la gente féminine en inculquant la culpabilité depuis le plus jeune âge…
    Belle semaine Gavroche ! 🙂

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