La mort d’un quaker  neurasthénique 

Publié le Mis à jour le

ombreLes détracteurs de notre temps sont des aveugles et des hommes de mauvaise foi. Ils  nous accusent de manquer d’énergie et de sang-froid, et, s’ils ne citent point les temps antiques pour nous prouver notre lâcheté, c’est que la plupart d’entre eux ont oublié l’histoire ancienne. Ainsi Montaigne, mais plus savant, ne se lassait pas de citer les Romains, pour convaincre ses contemporains qu’il ne fut de courage qu’aux derniers jours de la République.

Que les ombres de Mucius Scœvola, de Brutus, de Cassius et de Pétrone, aux beaux gestes, se voilent : un Américain des Etats-Unis leur donne une leçon de courage. Et le récit de sa mort prouve qu’il faut plus de force d’âme à un pieux neurasthénique pour disparaître qu’à un conjuré maladroit ou à un général vaincu pour sortir d’une situation sans issue.

Leichtenfeld, citoyen de Berwick, en Pensylvanie, découvrit un matin que la vie lui était insupportable. Incontinent, il forma le projet de se donner la mort. Mais on n’habite pas en vain la partie des Etats qui porte le nom du pieux William Penn. Leichtenfeld était quaker et neurasthénique : terrible situation ! En se suicidant, il encourait la colère de Dieu, et les flammes de l’enfer; en continuant de vivre, il souffrait mille morts. Quel Romain soutint jamais un tel combat ?

Leichtenfeld avait-il lu Shakespeare ? Il se souvint, peut-être, fort à propos de la mort de Cassius après la bataille de Philippes, quand les dernières troupes de la République venaient de succomber avec honneur. Le drame de Jules César put lui fournir une solution au problème de sa fin. Cassius, ayant peur de ne point se frapper avec assez de force, donne à l’un de ses affranchis l’ordre de le tuer. Je pense que ce grand exemple dicta à Leichtenfeld sa conduite.

Il résolut, ne pouvant se donner la mort, sans être condamné aux flammes éternelles, de la recevoir de quelqu’un dont il paierait ce terrible service. Je passe sur la recherche de l’homme : elle dut être pittoresque et angoissante comme un conte de Villiers de l’Isle-Adam. Enfin, pour 30 dollars, un malheureux se chargea de la besogne. Leichtenfeld l’avait trouvé dans un bar. Il lui donna un revolver chargé. Ils sortirent ensemble. Le lendemain, on trouva le corps du quaker criblé de balles.

Ainsi, Leichtenfeld, âme pieuse et dégoûtée de vivre, concilia son goût de la mort et sa religion. Montaigne eût aimé ce geste et l’eût longuement commenté. Notre temps connaît encore des combats cornéliens et des gestes antiques. 

Swing. « Gil Blas. » Paris, 11 janvier 1914.

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