Un bien mauvais esprit

Publié le Mis à jour le

tribunalNous trouvons dans une chronique du Musée des Familles cette curieuse anecdote : 

A l’hospice de Charenton, vient de mourir un homme que depuis de longues années la justice avait frappé d’une condamnation capitale et qui ne dut peut-être la prolongation de sa misérable existence qu’à une atroce plaisanterie. Il se nommait Roussot et son procès fut jugé en 1853 par le tribunal de la Seine. Il fit beaucoup de bruit. 

Roussot était un de ces abominables agents d’affaires, trop nombreux à Paris, qui exploitent la crédule confiance des pauvres diables à la recherche d’une position sociale et des plaideurs en détresse. Malgré toutes ses roueries, ce coquin ne parvint pas à gagner de quoi vivre; les clients étaient rares; maigres, les salaires. Réduit à l’extrémité, il résolut d’employer les grands moyens. Ayant fait la connaissance d’un vieillard nommé M. Demoury, il l’assassina pour lui voler son portefeuille. Bientôt arrêté, le coupable comparut devant le jury de la Seine. Ce meurtre avait vivement intéressé la population parisienne; aussi, le jour que les débats s’ouvrirent, il y eut au palais de justice chambrée complète. Pour donner plus de place à tous ces curieux, le président de la cour autorisa quelques-uns d’entre eux à se placer dans les bancs ordinairement réservés aux accusés. 

Parmi les personnes qui profitèrent de cette faveur se trouvait un nommé Planchet, garçon de bureau au journal La Presse; il fut assis immédiatement derrière l’accusé. Pendant tous les débats, Roussot, qui était un homme de forte carrure, se tenant la tête basse, Planchet ne voyait que son dos et son cou court, gras, formant un gros bourrelet de chair. Le garçon de bureau finit par ne plus pouvoir détourner ses yeux de ce cou; qui lui inspira l’idée d’une farce, et, au moment même où le président laissait tomber sur l’accusé une sentence de mort, Planchet trouva drôle de passer horizontalement le tranchant de sa main sur la nuque de l’accusé pour lui donner comme un avant- goût de son supplice. 

L’effet de ce contact fut terrible : Roussot tomba en avant, comme foudroyé. Les gendarmes, qui avaient vu le mouvement de Planchet, se saisirent de lui et relevèrent sa victime, se débattant et poussant de grands cris. 

Planchet, qui ne revenait pas de l’effet que son geste tragique avait produit et qui ne se croyait nullement coupable, fut condamné à deux ans de prison pour son acte d’inhumanité. 

Quant à Roussot, qui avait réellement cru sentir le froid du couperet, il était subitement devenu fou. On le transporta à Charenton, où il est resté trente ans sans un moment de lucidité. Il croyait que sa tête était tombée au pied du tribunal et s’emportait avec une véhémence furieuse contre une atroce barbarie qui l’avait privé du droit d’en appeler en cassation. 

Roussot vient de succomber à une fièvre cérébrale. Planchet a peut-être prolongé sa vie  de trente années. — Mais quelle vie ?…

« La Charente. » Angoulême, 5 mai 1883.

2 réflexions au sujet de « Un bien mauvais esprit »

    fanfan la rêveuse a dit:
    août 20, 2019 à 8:05

    Que voila une bien triste histoire…
    Bonne journée Gavroche !
    🙂

    Aimé par 1 personne

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