Le Père Six-Heures 

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vidocqLes habitués d’un des plus humbles restaurants de la rue Saint-Jacques connaissaient de longue date un vieillard à barbe blanche, au crâne dénudé, âgé de près de quatre-vingts ans, qui, depuis plusieurs années, prenait ses repas dans cet établissement. On l’avait surnommé le Père Six-Heures parce que, tous les soirs, quelque temps qu’il fit, il faisait son entrée dans le restaurant, à six heures précises.

Il portait des vêtements usés et rapiécés, mais d’une extrême propreté; il dépensait onze sous à son déjeuner et dix-huit à son dîner, jamais plus, jamais moins. Quelquefois seulement, en hiver, par exemple, il lui arrivait de rester dans son lit une partie de la journée, et de supprimer ainsi le repas du matin. Alors il ajoutait à son dîner habituel une cerise à l’eau-de-vie : c’était son régal favori.

Sombre, taciturne, il n’adressait jamais la parole à personne. Les consommateurs qui le rencontraient journellement au restaurant le prenaient pour un de ces avares sans entrailles dont la seule jouissance consiste à amasser des pièces d’or, et ils n’avaient pas pour lui tous les égards que l’on accorde généralement aux gens de son âge.

Le vieillard faisait semblant de ne pas entendre les sarcasmes qu’on lui adressait, et, dès que son repas était terminé, il saluait poliment tout le monde et sortait sans rien dire.

Or, avant-hier, il n’a pas paru à son restaurant, ce qui a fait penser aux gens de l’établissement qu’il lui était arrivé quelque malheur. En effet, il était arrivé quelque chose au Père Six-Heures il était mort.repasC’est en inventoriant ses papiers que l’on a appris son véritable nom, et que l’on a eu l’explication de sa conduite. Le Père Six-heures était un ancien banquier, M. L… fixé dans une petite ville du centre de la France. Des pertes à la Bourse, et puis un procès l’avaient ruiné. Des débris de sa fortune, il lui était resté une rente viagère de 900 francs par an, avec laquelle il était obligé de subvenir à tous ses besoins. On comprend maintenant l’économie qu’il était contraint d’observer.

Après la perte de son procès, M. L… avait été condamné correctionnellement à une très forte amende, et c’est pour ne pas effectuer ce payement, qui complétait sa ruine, qu’il était venu se cacher à Paris, où il espérait se dérober à toutes les recherches. Il en fut ainsi, en effet, pendant quelque temps, puis on mit le fameux Vidocq à ses trousses, et il fut bientôt pris.

C’est pour cette arrestation que Vidocq imagina une supercherie restée célèbre.

M. L… réfugié au fond de Vaugirard, n’avait confié le secret de sa retraite qu’à un ami sûr, M. Constant, rue de l’Arbre-Sec, chez qui il faisait adresser ses lettres. Vidocq, connaissant cette circonstance, se présenta chez M. Constant déguisé en facteur des Messageries, et portant un sac d’argent qu’il ne pouvait, dit-il, laisser qu’à M. L… en personne. Il n’était pas là. Le prétendu facteur s’en alla. Seulement, il laissa son adresse M. Pomejean, facteur, rue de Poissy, 10.

Le lendemain, M. L… était rue de Poissy.

 Je viens chercher l’argent que vous avez à me remettre.
— Vous êtes bien M. L… ?
— Certainement; voilà des papiers.
— C’est parfait, dit Vidocq; eh bien, alors je vous arrête.

« Le Petit journal. » Paris, 6 avril 1868.

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