Deux bossus

Publié le Mis à jour le

omnibus-bossusLes Petites misères de la vie humaine viennent de s’enrichir d’un supplice non encore décrit : Se trouver sur l’impériale d’un omnibus derrière un bossu. Non, je ne connais rien de si agaçant, de si irritant, de si mortellement ennuyeux que cet angle humain qui vous pique, vous vrille, et va sans cesse cherchant à creuser son trou entre vos omoplates. En vain  vous vous jetez à droite, à gauche, l’angle fatal vous suit et vous perfore, comme les coins de bronze dont Horace arme la Nécessité.

Maintenant, supposons qu’au lieu d’un homme droit comme vous et moi, ce soit un confrère en gibbosité que le hasard se plaise à adosser à un premier bossu, ce sera bien pis : nous aurons deux angles plus ou moins aigus, se frottant l’un contre l’autre sans pouvoir s’user.

Or, c’est précisément ce que le hasard s’était amusé à faire sur l’impériale de l’omnibus qui va de l’Odéon à Batignolles; il avait adossé à plaisir deux infortunés qui portaient à Montmartre deux petites buttes de plus. L’un des deux avouait et l’autre n’avouait pas.

Au bout de quelques minutes, celui qui avouait, M. Dupont, dit à celui qui n’avouait pas, M. Danglade :

— Pardon, mon cher confrère, vous serait-il égal de la mettre un peu plus à droite ? il me semble que nous en serions beaucoup mieux.
— La mettre quoi ?… répondit M. Danglade, je ne sais ce que vous voulez dire.
— Ah ! monsieur n’avoue pas. Pardon, mais, entre confrères, je ne vois pas d’affront; c’est parbleu votre bosse qui ferraille depuis un quart d’heure contre la mienne et que je vous prie de jeter à droite un tantinet.
— Monsieur, vous êtes un imbécile.
— Ce n’est pas probable, monsieur, puisque je suis bossu. Après cela, votre manière de prendre mon observation me fait croire qu’il peut y avoir une excep tion à cette règle consolante.
— Monsieur, vous m’obsédez, je n’ai que faire de votre conversation.
— Vous pourriez cependant y apprendre quelque chose, ne fût-ce qu’être poli : vous avez l’esprit encore plus mal fait que le dos.
— Monsieur, si vous ne cessez pas, je vais vous jeter en bas de l’omnibus.
— Vous !… parbleu ! cela m’amuserait infiniment; essayez un peu, je vous en défie.

M. Danglade essaya, mais, ne pouvant jeter en Bas M. Dupont, il jeta du moins son chapeau. Ce sur quoi M.Dupont lui allongea un soufflet, avec une de ces mains longues et osseuses, appendices ordinaires des gens de sa conformation. Les voyageurs, que cette discussion avait d’abord beaucoup amusés, intervinrent pour l’empêcher de tourner au tragique et séparèrent les combattants. L’omnibus arrêta; le conducteur rapporta le chapeau de M. Dupont.

En voilà un procès à l’horizon… Quelle cause amusante que celle de ces bossus, dont chacun prétend avoir le droit de son côté ! Le tribunal n’aura même pas la ressource de les renvoyer dos à dos.

« Journal de Fourmies. » Fourmies, 11 février 1877.

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