Un miracle

Publié le Mis à jour le

loterieEt l’on dit que la chance est aveugle !

Cette fois, du moins, elle a bien vu clair. Et elle a su placer au bon endroit le gros lot de la Loterie de la Presse. Ce sont, vous le savez, deux ouvriers lillois, chargés l’un et l’autre de famille, qui ont empoché le million, il y a un célibataire, il est vrai, mais celui-là même a cinq frères et sœurs auxquels il va pouvoir assurer une honnête aisance.

Les gagnants s’appellent François G…, ouvrier peintre, père de cinq enfants, et Georges M…, ouvrier mouleur en cuivre.

Le premier, François G…, quand la peinture en bâtiments chômait, s’en allait bravement à travers les rues de Lille, poussant devant lui une petite charrette pleine de menu bois, en criant :

 Via du p’tit bois cassé, deux sous la « bouse*»

Son beau-frère, Georges M…, habile ouvrier mouleur en cuivre, sérieux et rangé, donnait à ses heures de loisir, aux enfants du quartier, la comédie avec des marionnettes. Car Lille a encore son guignol. Des- rousseaux, le poète lillois, l’a chanté dans sa « Ganchon dormoire » : le P’tit Quinquin, dont la renommée a passé les limites du Nord. Pour endormir « chin p’itit garçon qui n’ faisot qu’ braire », la « pauv’ dintellière lilloise » lui promet, entre autres plaisirs, de le mener aux marionnettes :

Nous irons dins l’ cour Jeannette à Vaques
Vir les marionnettes, comme te riras
Quatre! l’entendras dir’ un doup’ pou’ Jacques
Par l’ polichinelle qui par l’ maga…
Y l’ dira merci
Vet’ comme on ara du plaisi.

Un « doupe », c’est un liard, un sou, en patois de Lille, et Jacques est le comique des marionnettes. C’est le personnage légendaire, dont les saillies et tes bons mots patois, prononcés avec le pur accent du terroir, mettent en gaieté toute la salle.

La comédie se donne dans une chambre ou dans une cave. Le directeur est, à la fois, le caissier, le contrôleur, l’imprésario et l’acteur. Parfois, comme M…, il confectionne lui-même ses marionnettes, Et la place coûte un sou ! Le voilà, le vrai théâtre populaire !

Tels sont les deux heureux gagnants. Nul ne les jalouse de leur bonne fortune. Dans les deux petites maisons sans étage, au rez-de-chaussée en contre-bas du sol, qu’ils occupent allée de la Vieille-Aventure, à Lille ce ne fut, vendredi dernier, qu’un défilé de complimenteurs et d’amis heureux.

C’est là que le million est venu trouver les deux beaux-frères, dont un François G…, n’a su que tout dernièrement l’achat fait par sa femme, de moitié avec son frère, du fameux billet. Chacun avait mis dans l’affaire, en cachette, dix francs, péniblement économisés. C’était un placement de père de famille, pourtant.

Et dame Fortune, n’est-ce pas ? mérite d’être avec eux complimentée…

*Mot qui veut dire panier, en patois du Nord. 

« Les Annales politiques et littéraires. » Paris, 10 décembre 1905.
Illustration : « Le Petit journal. » Paris, 13 août 1905.

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