D’un goût douteux…

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livresUn amateur de maroquinerie excentrique, dédaigneux de la peau de chagrin, du cuir de Russie et du galuchat, s’est procuré on ne sait comment un carré taillé dans le derme qui revêtait encore le râble de Henri Pranzini le jour de son exécution.

Il a confié ce lambeau de cuir humain à un habile mégissier qui, moyennant la somme assurément modique de quinze francs, s’est chargé de le lui rendre transformé en un élégant porte-cartes qu’on dirait revêtu du vélin le plus satiné, le plus moelleux à l’œil… Entre nous, je soupçonne que cet amateur n’a été que le mandataire d’une des adoratrices du supplicié, qui va célébrer, devant cet objet d’un érotisme funèbre, des rites de deuil et d’amour rappelant ceux que les dames syriennes célébraient en l’honneur d’Adonis.

La peau humaine s’est prêtée (bon gré, mal gré), plus d’une fois, à ces usages symboliques. Qu’on se rappelle la peau du juge prévaricateur que Cambyse fit écorcher vif et dont la dépouille, teinte de pourpre, servit à capitonner le fauteuil dans lequel les successeurs de ce magistrat indigne durent rendre la justice. Qu’on se rappelle encore la peau de ce chef des Hussites, lann Ziska, dont il ordonna de faire un tambour après sa mort, voulant, au delà du trépas, continuer à conduire ses soldats à la victoire.

Donnons également un souvenir à ce fervent admirateur de l’abbé Delille, de l’habile versificateur qui traduisit Virgile en alexandrins et qui passa pour le plus grand poète de son temps : une gloire en toc pour notre génération réaliste ! Ce fanatique de Delille se faufila, on ne sait comment, dans la pièce où avait lieu l’opération de l’embaumement du « Virgile français ». Il déroba, sur la poitrine et le mollet du défunt, des plaques de son épiderme soulevé par les sinapismes. Puis il fit préparer cette relique par un naturaliste et l’introduisit, sous une lame d’écaille translucide, incrustée en façon de médaillon, dans la reliure d’un magnifique exemplaire des Géorgiques traduites.

Ce dernier fait se passait en 1813, et il est bien connu des bibliophiles, ainsi que le nom de l’auteur de cet acte de bizarre fanatisme. Il s’appelait Amédée Le Roy et il était de Valenciennes.

« Le Pays : journal des volontés de la France. » Paris, 17 septembre 1887.

9 réflexions au sujet de « D’un goût douteux… »

    karouge a dit:
    février 23, 2020 à 6:03

    Cela m’évoque des souvenirs plus récents (sous le régime nazi)…

    Aimé par 1 personne

    Le Jardin Secrêt De Marguerite a dit:
    février 23, 2020 à 6:38

    je joins mon ressenti à ceux qui viennent de te répondre..même état d’esprit.bonne fin de journée.

    Aimé par 1 personne

    fanfan la rêveuse a dit:
    février 24, 2020 à 7:37

    Bonjour Gavroche,
    Glauque !
    Tenir un livre ayant de la peau humaine, quelle horreur…
    Bonne semaine Gavroche 🙂

    Aimé par 1 personne

    Trigwen a dit:
    février 27, 2020 à 2:10

    Un triste sire qui ne méritait que le mépris puisqu’il n’avait aucun respect pour les morts.
    Il me rappelle par ces faits les travaux orduriers qu’effectuèrent certains médecins nazis sous prétexte d’expériences et de recherches. On peut s’interroger sur le fait que des personnes aient pu lire le livre qu’il avait recouvert ainsi.
    D’un autre côté, celle qui voulut avoir un porte carte d’un supplicié parce qu’elle en était adoratrice relève du très mauvais goût.

    Aimé par 2 personnes

      Gavroche a répondu:
      février 27, 2020 à 4:43

      Effectivement, de bien « charmantes » personnes…

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