Naturiana

Publié le Mis à jour le

paul_signacUne tentative inattendue et bizarre de colonisation va être tentée en plein centre de la France, dans cette honnête Auvergne que la sauvagerie relative de ses habitants ne prédestinait certes pas à cette expérimentation.

Au printemps prochain une colonie d’hommes, que la civilisation exacerbée à laquelle nous sommes parvenus répugne, va tenter un retour aux mœurs préhistoriques de l’âge de pierre, l’âge des cavernes, un retour à la nature. D’où le nom, au moins provisoire, de Naturiana donné à la future colonie. C’est un peintre, Emile Gravelle, qui s’est fait le protagoniste de cette singulière entreprise.

M. Gravelle a publié une petite brochure illustrée dans laquelle il expose ses théories. Cette brochure est tombée dans les mains d’un riche propriétaire du Cantal, M. A…, qui professe des idées très particulières sur l’organisation de la vie. M. A… est immédiatement entré en rapport avec M. Gravelle et lui a offert de mettre à sa disposition un champ d’expériences. M. Gravelle a accepté… Mais laissons lui le soin de nous expliquer ses vues et ses projets d’avenir.

« La France, nous dit M. Gravelle, compte environ 38 millions d’hectares de terrains habitables, soit un hectare par habitant. Je mets en fait que c’est amplement suffisant pour que si tous les Français revenaient à la vie primitive, ils soient parfaitement heureux, car un hectare de terrain abrite suffisamment d’animaux et fait pousser assez de légumes et de céréales pour nourrir son homme.

« Les cavernes, percées naturellement au flanc des rocs, constituent pour la nuit, un refuge présentant toutes les qualités d’hygiène voulues : demi-jour favorable au repos, agréable fraîcheur en été, température tiède en hiver. C’est la loi naturelle constatée par les savants géologues, Boucher de Perthes, Schmerling, John Lubbock, Louis Figuier, etc.

« Actuellement, nous sommes en pleine civilisation, aussi, sur 38 millions d’habitants qui forment la population de la France, nous en voyons 37 millions, de tous métiers et de toutes industries, qui peinent et qui suent pour obtenir le problématique résultat de manger tous les jours, et quelle nourriture !

« Avec la vie que nous allons mener, plus de surmenage ! »

M. A… abandonne à M. Gravelle la jouissance de 9 hectares de terrains accidentés et boisés qu’il fait actuellement entourer de simples poteaux plantés de distance en distance et reliés par des fils de fer. Il fait exécuter ces travaux sans donner d’explications à ses compatriotes, car il craint de les effaroucher en leur apprenant ses projets. C’est aussi la raison pour laquelle il a prié M. Gravelle de ne livrer à la publicité ni son nom, ni celui de la commune qu’il habite.

Quand tout sera prêt, seulement, les Auvergnats verront lâcher dans ce champ d’expérience des moutons, des bœufs… toute la collection des animaux domestiques, en un mot. On plantera des arbustes de toutes les essences, et les « primitifs » emménageront. Cela se passera au printemps de l’année prochaine. Quand nous disons que les « primitifs » emménageront, nous exagérons. M. Gravelle se rendra là-bas, avec quatre amis professant les mêmes opinions que lui et… cinq compagnes.

Les cinq couples se partageront les trois cavernes que recèlent les coteaux boisés des neuf hectares de terrains et y disposeront des fougères pour leurs couches. L’hiver, des peaux de mouton les abriteront du froid. S’ils veulent pousser la reconstitution de la vie primitive jusqu’à ses dernières limites, ils se contenteront également de peaux de mouton et de peaux de vache pour former leur garde-robe.

M. Gravelle, qui approche de la quarantaine et a mené pendant cinq ans la vie des gauchos, dans l’Amérique du Sud, a pris soin de nous informer que ses compagnons et lui appartiennent à la race blanche du centre de la France; ce sont de purs Celtes. L’un de ses amis est peintre céramiste, un autre est musicien, les deux derniers sont simplement des « sociologues ».

Leurs repas prévus sont de la plus extrême simplicité : des cuissots d’animaux, gibier, volailles et fruits de la saison; boissons fermentées faites avec des groseilles, des merises, des pommes, des grains de genièvre et d’anis broyés et macérés dans des poteries.

Les mauvaises langues ne vont-elles pas dire que c’est justement la perspective de ces repas savoureux et d’un doux farniente  qui a décidé de la vocation des « primitifs. »

« Le Pays : journal des volontés de la France. » Paris, 18 novembre 1894.
Illustration : Paul Signac.

9 réflexions au sujet de « Naturiana »

    francefougere a dit:
    février 24, 2020 à 7:19

    Beau tableau : ) anecdote pittoresque – Merci et amitiés 🙂

    Aimé par 2 personnes

    christinenovalarue a dit:
    février 24, 2020 à 7:45

    Sait-on comment l’expérience s’est terminée?

    Aimé par 1 personne

      Gavroche a répondu:
      février 27, 2020 à 4:46

      Aucune trace dans les journaux de l’époque… le « projet », certainement, ne s’est pas concrétisé…

      J'aime

    Trigwen a dit:
    février 25, 2020 à 2:04

    Encore un rigolo qui a voulu recréer le jardin d’Eden ! Il voulait que les « primitifs » vient dans des grottes et ce, en Auvergne ?
    Connaissait-il le climat hivernal de cette province en plein mois de décembre et janvier ?
    J’en doute sinon il n’aurait pas décrit les grottes comme tièdes en hiver. Je serais curieux de savoir combien de temps a duré cette expériences de doux dingues.

    Aimé par 2 personnes

      Le Jardin Secrêt De Marguerite a dit:
      février 25, 2020 à 10:14

      je ne dirai pas mieux que Trigwen bien qu’e le climat n’était pas le même à cette époque…belle journée…il n’y avait pas non plus les cuillères et les fourchettes juste des bâtons lol:)

      Aimé par 1 personne

      Gavroche a répondu:
      février 27, 2020 à 4:51

      Emile Gravelle s’est bien « calmé » par la suite, et je doute fort que cette « expérience » ait vu le jour… 🙂

      Aimé par 1 personne

    marinadedhistoires a dit:
    février 26, 2020 à 6:38

    Curieuse expérience, c’est sûr qu’on aimerait savoir ce que ça a donné…

    Aimé par 1 personne

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