Auteur : Gavroche

Le sorcier de Chavigny

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paranoiakÀ Chavigny, village de la commune de Faverolles (Loir-et-Cher), il vient de s’en passer une bien bonne.

Un cultivateur ayant son fils atteint de tuberculose et dont l’état, malgré les soins du médecin, allait toujours en s’aggravant, fit venir d’Indre-et-Loire, pour le soigner, un devin, qui ne put l’empêcher de mourir.

Aussitôt arrivé, celui-ci s’écria :

 Je vois ce que c’est : un sorcier a jeté un sort à votre fils; heureusement pour vous, j’ai le pouvoir de le conjurer.
— Seulement, ajouta-t-il, je prévois que le sorcier reviendra dans le village, vers le coucher du soleil, et, à la première personne qu’il rencontrera, jettera le même sort.

Voilà pourquoi, pendant plusieurs semaines, à Chavigny, vers le coucher du soleil, vous n’auriez pas rencontré âme qui vive. Toutes les portes étaient closes.

On se barricadait chez soi et si un étranger venait à. circuler à cette heure fatidique, blottis craintivement derrière le rideau, on se chuchotait à l’oreille, bien bas :

 C’est le sorcier !

« L’Écho du merveilleux . » Paris, 15 mai 1901.
Illustration : « Paranoïak »  D. J. Caruso, 2007.

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Tubes

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gaston_lagaffeNous exprimions, hier, l’espoir de voir les automobiles s’agrémenter de moteurs à musique. Un ingénieur américain va nous donner satisfaction… ou à peu près.

Ce savant homme a imaginé un système de tubes sonores qui, convenablement placés dans le châssis du teuf-teuf, émettent sous l’influence du vent, les sons les plus harmonieux. Double avantage. Le touriste, enveloppé d’accords célestes, ne s’ennuie plus de la solitude ni du grincement de sa machine; il chauffe en beauté.

D’autre part, il n’a plus à se préoccuper de signaler au public son approche par des appels de trompe rauques et discordantes. A l’encontre des sirènes dont les chants harmonieux entraînaient vers la mort les matelots charmés, les chauffeurs nous sauveront désormais la vie par leurs divins concerts.

A moins toutefois que cette nouvelle musique, trop ravissante pour les oreilles humaines, n’arrête au beau milieu des routes les promeneurs extasiés et ne les écrase à coups de points d’orgue.

« Gil Blas. » Paris, 19 août 1906.
Illustration : Gaston Lagaffe, de Franquin.

Dévoré par les rats

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ratsUn simple fait divers : un soir de cette semaine, dans le quartier de la Butte-aux-Cailles, un vieux chiffonnier, le père Jérôme, rentre absolument ivre dans l’infect taudis où il vit seul au milieu de détritus immondes.

Le lendemain, sa porte reste close, tandis qu’autour de la cabane isolée, c’est un hideux va-et-vient de rats énormes. Le sol en paraît grouillant. Les voisins arrivent à disperser la terrifiante procession de ces monstrueux rongeurs; puis ils pénètrent dans le taudis et reculent épouvantés devant l’horrible tableau qui frappe leurs regards. Le vieux chiffonnier a été dévoré par les rats.

Ça et là, près du corps affreusement déchiqueté, des lambeaux d’habit, des débris de chair, des flaques de sang. Le désordre de la misérable chambre, une table renversée, une chaise brisée, un buffet défoncé, une terrine en morceaux, attestent la suprême résistance du vieillard contre la légion de ces voraces assaillants. Le malheureux n’est sorti de son ivresse que pour entrer dans la mort.

Le sort affreux du père Jérôme dont le plus grand défaut, paraît-il, était de trop « lever le coude » a consterné les rares voisins de sa misérable retraite. C’était un brave homme de joyeuse humeur, serviable, estimé, aimé.

Sa mort terrible rappelle l’épouvantable aventure de Jean Madine, l’un des gardiens de Montfaucon. Elle fut contée devant moi par le préfet de la Seine, le baron Haussmann.

C’était une veille de Noël. Retardé, ce soir-là, dans son inspection quotidienne, ce Madine se trouve tout à coup prisonnier dans les cours immenses et silencieuses. Par mégarde les portes ont été fermées sur lui

La nuit arrive, est arrivée. Il est seul. II appelle au secours, mais sa voix se perd dans ces solitudes. Qui donc pourrait l’entendre ? Deux cours vastes et complètement désertes se succèdent au delà de celle où le malheureux se trouve enfermé. Impossible de franchir les hautes murailles, impossible d’ébranler les portes massives. L’obscurité se fait complète et des flocons de neige, violemment poussés par un vent glacé, blanchissent le sol. Nul bruit, si ce n’est, au loin, les cloches qui égrènent sur Paris leurs joyeux carillons.

Comme un fou, Madine s’élance vers la porte, la frappe, la pousse, la secoue, l’ébranle, mais c’est en vain ! Elle résisterait aux efforts de vingt hommes. Le gardien appelle, crie, crie encore. Les cloches seules y répondent. Sous le ciel noir et bas, la neige tourbillonne et s’entasse, se glace en tombant.

Tout-à coup, un frôlement bizarre, mystérieux, frappe son oreille. Il se tourne, il regarde : de tous cotés arrivent des nuées de rats, piquant la neige de taches noires, taches immondes et vivantes qui courent, glissent, fourmillent, entourent le gardien affolé. Il les sent grimper le long de ses jambes, de ses cuisses, sur son dos, sur sa poitrine, sur ses bras, sur ses mains. Près de lui est une échelle ; il l’a saisit et l’enlève avec une vigueur d’hercule que centuple le péril extrême. Il l’appuie contre le mur et s’élance sur les barreaux qui fléchissent sous le poids de son corps et se brisent… L’échelle tombe et, d’ailleurs, elle n’atteindrait pas les deux tiers de la muraille. A chaque instant, la troupe, famélique des rats augmente, se presse, se renforce, se bouscule, s’excite. Madine en est couvert…

A quoi pourraient lui servir et sa jeunesse et sa bravoure et sa vigueur ? D’un bout de la cour à l’autre, ce sont des flots vivants qui ondulent, se succèdent, se poussent, montent toujours. Je ne sais quelle mer grouillante et sombre, ponctuée de têtes frémissantes, de corps palpitants, de gueules avides, de queues sordides, de museaux pointus. Le gardien essaie de fuir, d’appeler au secours, mais il suffoque, il tremble, il chancelle et ses pieds glissent sur les bêtes entassées…

Et du reste où irait-il ? Est-ce que l’on sort de Montfaucon ? Soudain, par un suprême effort,il secoue cette lèpre grimpante, cette masse acharnée qui l’accable et l’étreint, le déchire, le ronge. Puis, affolé, couvert de sang, les habits en lambeaux, les chairs déchiquetées, ruisselantes, il bondit en faisant un écart prodigieux comme s’il espérait changer les chances de la lutte en portant plus loin le théâtre du combat.

Peine inutile ! Déception cruelle ! La bande affamée des rats reste, comme un seul crochet, rivée à ses chairs et, en grappes hideuses, le long des reins, pendent les opiniâtres assaillants. C’est à peine si, entre deux cris d’intolérable souffrance Madine parvient à arracher de sa poitrine un des rats le plus acharné qui le ronge.

Mais voici, qu’à ce moment où tout est perdu, le gardien aperçoit au pied du mur une barre de fer, son salut peut-être. Il fait un bond et, de ses deux mains vigoureuses, la saisit. Et c’est avec une ardeur désespérée qu’il s en défend contre l’invasion qui monte toujours plus grouillante et plus avide. Si Madine fait un pas en frappant avec sa massue, tout recule. S’il fléchit tout se précipite à l’assaut

Il lutte, lutte encore; puis, il tombe et disparaît sous un tertre vivant, fourmilière gigantesque de corps velus, de têtes, de pattes, de queues et de museaux barbouillés de sang qui se pressent et se confondent en une masse horrible.

Le lendemain, on trouva le squelette du gardien gisant à côté de la barre de fer et, tout autour, une trentaine de rats monstrueux qu’avec une vigueur surhumaine Jérôme Madine avait assommés. A ce squelette adhéraient quelques fragments de chair, pareils aux dents rouges d’une scie.

Moins dramatique et moins long sans doute, mais épouvantable aussi le supplice du vieux chiffonnier de la Butte-aux-Cailles qui vient, après une vaine et intrépide résistance, d’être dévoré par les rats.

Fulbert Dumonteil.

« Le Chenil. » Paris, 1er décembre 1904.

Les singes aéronautes

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2_singes_ballonLâchez tout ! Pauvres singes ! eux aussi, ils ont voulu monter en ballon et aller faire une promenade sentimentale au milieu des nuages et des oiseaux !

Lâchez tout ! Le ballon monte et flotte dans l’espace; on surplombe les montagnes, on passe les fleuves, on a les forêts et les villes à ses pieds.

C’est charmant.

Mais tout à coup survient la tourmente; les cordages crient et se rompent, l’aérostat pirouette comme une toupie dans l’air. Alors nos bêtes-aéronautes se cramponnent aux cordages flottants et s’entrelacent comme deux noyés. Celui-ci fait une horrible grimace aux nuées, celui-là regarde avec effroi la terre qui s’éloigne toujours et qui s’évanouit.

Une catastrophe se devine et il est facile de prévoir que nos personnages lâchant tout vont faire une cabriole suprême dans l’espace. Bientôt, leurs cadavres velus et difformes porteront l’effroi dans les populations en tombant sur la place d’un village ou le long de quelque rivière. Les bonnes femmes se signeront dévotement à deux lieues à la ronde et l’on parlera longtemps autour du foyer de ces deux diables tombés du ciel.

Lâchez tout ! Pauvres singes ! comme il eût mieux valu rester à gambader sur la terre et dire : Ne lâchez rien.

« La Petite presse. » Paris, 2 mai 1866.

Progrès

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Bien plus fort !

evanouisOn a fait grand bruit, ces jours derniers, autour d’un canon électrique d’une très grande portée. On a parlé également d’un autre canon électrique d’une extraordinaire puissance et inventé par un de nos pasteurs pour assurer à jamais le règne de la paix dans le monde. La fin justifie les moyens.

Mais ces inventions ne sont rien à côté de celle d’un médecin, autrichien si nous ne faisons erreur, qui préconise un obus d’un genre tout à fait nouveau, « l’obus somnifère ». Cet obus contiendrait un fluide qui, au moment de l’explosion du projectile, se dégagerait à l’état de gaz, et dont l’action, embrassant une zone très étendue, aurait pour effet de plonger dans le sommeil tous les êtres vivants.

Des régiments entiers pourraient être ainsi soudainement endormis pendant deux ou trois heures : on en profiterait pour les désarmer, et le but de la guerre serait, de cette façon, atteint sans effusion de sang, sans même que la santé des belligérants eût à en souffrir, car l’inhalation du nouveau gaz ne déterminerait aucun accident permanent.

La guerre parle sommeil, telle est donc la belle découverte du docteur autrichien.

« Le conteur vaudois. » Lausanne, 18 avril 1908.

La publicité chez le coiffeur

barbierUn coiffeur ingénieux et qui a compris le parti que l’on pouvait tirer aujourd’hui de la toute puissante publicité, vient d’observer que ses clients, quand ils se font raser ou tailler la barbe, avaient nécessairement la tête levée et le regard porté vers le plafond de la pièce.

Or, qu’y a-t-il à voir au plafond ? Rien, absolument rien que du blanc…

Prochainement, sans doute, nous verrons donc, tandis que le rasoir ou la tondeuse se promèneront sur nos joues, au lieu du nez du coiffeur ou de la blancheur immaculée du plafond, d’aimables invitations en faveur du savon X, de la voiture automobile Y ou de la plage Z.

« Annales africaines. » Alger, 4 juin 1926.

Les anciens voyaient-ils les mêmes couleurs que nous ?

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peintreUne telle question peut et doit même paraître absurde. Elle mérite cependant d’être examinée, et la réponse semble ne pas devoir être celle que nous sommes d’abord portés à y faire.

Un oculiste allemand, le docteur H. Magnus, s’est demandé si l’organe de l’œil a toujours eu, dans l’espèce humaine, la même finesse, la même délicatesse d’impression qu’aujourd’hui, et si les hommes, à toutes les époques, ont perçu les couleurs du prisme ainsi que les perçoit l’homme moderne. Sa conclusion est que les hommes primitifs, dans leur état grossier, n’ont que des perceptions confuses des couleurs et même ne les perçoivent pas toutes. Ainsi, les anciens ne voyaient que trois couleurs au lieu de sept dans le prisme, et les Sagas du Nord ne comptent également que trois couleurs dans l’arc-en-ciel. Les plus lumineuses, celles qui agissent avec le plus d’intensité sur l’œil, sont le rouge, l’orange et le jaune; le bleu, l’indigo et le violet sont d’une faible intensité; le vert occupe un rang intermédiaire.

Or, dans toute l’antiquité, il n’est pour ainsi dire question que du rouge et du jaune. Selon Pline, les peintres n’employaient que ces deux couleurs avec le noir et le blanc pour leurs plus grands effets. Les étoffes les plus estimées étaient teintes en rouge et en jaune. Le sentiment de la couleur verte n’existe, pour ainsi dire, ni dans la littérature sanskrite ni dans Homère, qui pour décrire les vertes campagnes emploie des épithètes se rapportant à une autre couleur.

Un savant, nommé Geiger, prétend avoir constaté que ni dans les poèmes du Rig-Véda et dans l’Avesta, ni dans la Bible ni dans les poésies d’Homère, ni dans le Coran, ni dans les monuments de l’ancienne littérature finnoise et Scandinave, on ne trouve trace du bleu; il n’y a pas de mot pour désigner cette couleur. Ainsi, il aurait existé des peuples pour qui la verdure n’était pas verte et le ciel n’était pas bleu. Encore aujourd’hui, les habitants de la Birmanie distinguent difficilement le bleu d’avec le vert. William Ewart Gladstone, helléniste confirmé et admirateur des œuvres d’Homère, est arrivé, paraît-il, aux mêmes conclusions que l’auteur allemand, relativement au sens des couleurs à l’époque homérique. Homère, suivant M. Gladstone, ne connaissait que le rouge, le jaune, le blanc et le noir.

II faut ajouter que les conclusions du professeur allemand et de l’ex-ministre anglais sont vivement contestées, bien que les observations qu’ils ont faites relativement au sens de la vue puissent s’appliquer à tous les sens qu’on trouve obtus et rudimentaires chez les populations non cultivées.

« Almanach de France et du Musée des familles. » Paris, 1879.
Illustration : https://www.trictrac.net

La dame à la clef

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edmund-blair-leightonIl est mort à Versailles une dame russe qui parut tout un hiver dans les salons de Paris, en 1848 et 1849, et que l’on avait surnommée la dame à la clef.

Retirée à la campagne, près de Versailles, elle y est décédée l’année dernière, à l’âge de quarante-cinq ans. Elle y vivait dans la plus complète solitude. On prétend que son mari, beaucoup plus âgé qu’elle, venait la voir pendant une semaine ou deux, tous les six mois, et repartait on ne sait pour où. Tout était mystère, d’ailleurs, autour de la dame à la clef.

Au mois de février 1870, ce ne fut pas le mari qui arriva, comme d’habitude, ce fut une lettre qui annonçait sa mort. La veuve ne lui a survécu que de quelques jours. Elle s’est littéralement éteinte. On va jusqu’à supposer qu’elle s’est laissée mourir de faim.

Histoire ou légende, voici ce qu’on chuchotait sur son compte quand elle parut à Paris, jeune et belle. Elle n’avait alors que vingt-trois ou vingt-quatre ans. On se racontait que son mari l’avait surprise, dans une petite maison de campagne qu’il possédait aux portes de Moscou, au moment où elle fermait vivement une armoire.

Un domestique l’avait dénoncée à son mari.

L’Othello moscovite donna deux tours à la clef, la retira, puis il enjoignit à sa femme de sortir avec lui. Un briska de voyage attendait à vingt pas de la maisonnette. Plus morte que vive, la malheureuse obéit. Le mari, quand il l’eut installée dans la voiture et eut donné un ordre à voix basse au cocher, retourna sur ses pas et rentra dans la maison.

 Gardez cette clef, avait-il dit à sa femme; j’ai oublié quelque chose, je vais revenir.

Il revint, en effet. Mais du bas de la côte que redescendait la voiture, la pauvre femme put voir les flammes sortir par les fenêtres de la maison de campagne et commencer à l’envelopper.

Elle s’évanouit. Combien dura-t-il, cet évanouissement ? On ne sait. Mais, en reprenant ses sens, l’infortunée s’aperçut qu’elle avait au cou un collier d’or, sans fermoir, rivé, et auquel était suspendue la petite clef de l’armoire.

Elle voulut se tuer. Le mari la menaça, si elle donnait suite à sa résolution, de dévoiler sa faute, de flétrir à jamais sa mémoire, de faire rejaillir le déshonneur sur la famille de la coupable.

Il la condamna à vivre ! Elle dut se résigner.

Emmenée à Paris, son étrange bijou intrigua beaucoup les curieux. On fit mille conjectures, on jasa jusqu’à ce que, cédant aux prières de sa femme, son tyran consentit à la laisser vivre dans une modeste retraite, à la condition, cependant, condition qu’elle s’engagea sur serment à respecter, qu’elle n’attenterait pas à sa vie tant qu’il vivrait lui-même.

La mort du mari l’a rendue enfin libre; c’était depuis plus de vingt ans qu’elle languissait ainsi, ayant toujours devant elle le témoignage de son infidélité d’un jour.

« Almanach astrologique. » 1871, Paris.
Peinture : Edmund Blair Leighton.