Auteur : Gavroche

Kleptomanie 

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jean-béraudOn instruit en ce moment à Londres un curieux procès de kleptomanie dont une dame Minnie Howard est l’héroïne, si l’on peut s’exprimer ainsi.

Cette dame, qui appartient au meilleur monde et qui a 50,000 francs de rente, estpossédée de la manie du vol, auquel elle se livrait dans des conditions particulières. Très luxueusement vêtue, couverte de bijoux et d’une tenue parfaite, elle avait l’habitude d’assister à tous les grands mariages dont elle voyait l’annonce dans les journaux, non seulement à la cérémonie religieuse, mais elle suivait les invités a la demeure des mariés. Elle prenait place au lunch où au repas de noce, et profitait de l’occasion pour faire main basse sur les bijoux et l’argenterie de préférence et, à défaut d’objets de ce genre, sur les éventails de prix, ombrelles à pomme d’or, chapeaux de la bonne faiseuse, etc.

C’est au mariage d’une jeune fille du West End, le plus riche quartier de Londres, qu’elle a été prise sur le fait, s’étant approprié trois épingles enrichies de diamants, déposées un instant sur une cheminée, et ayant troqué son chapeau contre celui d’une des plus élégantes invitées. La disparition des épingles ayant été signalée aussitôt, les maîtres de la maison firent appeler discrètement un policeman, qui interrogea les personnes présentes sur leur identité. Miss Minnie Howard, inconnue aux deux familles, fut arrêtée et, dès que le fait fut connu, de nombreuses plaintes furent déposées contre elle.

La perquisition pratiquée à son domicile a permis de découvrir pas mal des objets réclamés, et mystérieusement disparus dans des noces. L’avocat de Miss Howard veut plaider la kleptomanie aiguë, qui atténue beaucoup la responsabilité.

Jules Gondry Du Jardinet. Paris, 22 juillet 1896.
Peinture de Jean Béraud.

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Une réclame  

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cyclesCette publication émane d’un fabricant de bicyclettes et elle est ainsi conçue : 

Je livre une machine de première qualité et un costume de cycliste gratuitement à toute personne qui versera un centime. Cependant l’acheteur doit s’engager à payer pendant quinze jours de suite le double de la somme qu’il aura payé la veille, c’est-à-dire le premier jour un centime, le deuxième jour deux centimes, le troisième jour quatre centimes, et ainsi de suite.  

Or, sans être grand calculateur, on peut compter que ces versements successifs produiraient la somme de trois cent vingt-sept francs soixante-sept centimes.

Cette réclame, au moins originale, nous l’empruntons à un journal allemand. Nous la livrons telle quelle à l’ingéniosité de nos fabricants. 

« Journal du dimanche. » Paris, 1896.
Illustration : Publicité Humbert Cycles.

Telle une fable

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scierieUn habitant de la commune de Vielle, arrondissement de Saint-Lary, dans la vallée d’Aure, département des Hautes-Pyrénées, avait acheté d’un paysan un peuplier qu’il destinait à envoyer à la scierie, pour faire des planches.

Le 15 juillet dernier, l’arbre ayant été placé dans le chantier de la scierie, on remarqua qu’un corps dur s’opposait au travail de la scie. Pour connaître la cause de cette résistance, on fendit l’arbre, et l’on trouva dans le milieu plusieurs pierres au-dessous desquelles était une boîte de plomb renfermant une somme de plus de 9000 fr. en pièces d’or de 48 liv. à l’effigie de Louis XIV. 

Voici l’origine que l’on s’accorde à donner à ce trésor. Un paysan de Vielle se rendit il y a quatre-vingts ans à Auch pour y recueillir l’héritage d’un de ses parents qui était chanoine de cette ville. A son retour, on remarqua que cet homme ne fit aucune  acquisition, et qu’il n’augmenta pas sa dépense. Ayant eu des discussions sérieuses avec son fils, il ne voulut pas probablement le faire jouir de la somme qu’il avait rapportée. Il la cacha dans cet arbre, et il mourut sans avoir pu ou sans avoir voulu faire connaître le lieu où il avait caché son trésor. Cependant on se rappelle que dans sa dernière maladie il disait à son fils :

« Si tu n’étais pas aussi mauvais sujet, tu cultiverais les arbres comme moi. Ta fortune y est attachée. »

L’habitant de la commune de Vieil qui avait acheté l’arbre et qui l’avait présenté à la
scierie, a recueilli le trésor, cependant le propriétaire du fonds dans lequel l’arbre a été acheté en réclame une portion. La discussion va être portée devant les tribunaux qui prononceront. 

PS : Nous avons recueilli cette anecdote comme offrant un joli sujet de vaudeville , et ressemblant d’ailleurs à une fable charmante de La Fontaine, qu’on n’a jamais mise au théâtre. 

« Journal des théâtres, de la littérature et des arts. » Paris, 1820.

Une guillotine en gage

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guillotineAu moment où la popularité de M. Anatole Deibler atteint son apogée et où M. Clemenceau lui-même prend ombrage de cette rivalité politique, il n’est pas sans intérêt de rappeler quelques anecdotes concernant les « bourreaux ».

Nul ne se souvient aujourd’hui de l’affaire Samson, en 1847. Henri-Clément Samson était le dernier d’une illustre famille d’exécuteurs. D’une moralité déplorable, ce fonctionnaire avait gaspillé un patrimoine important. Il se trouvait à bout de ressources et vivait d’expédients. Harcelé par ses créanciers, il fut enfermé à Clichy. Alors, dans la crainte légitime de perdre sa place, Samson s’avisa d’un procédé ingénieux. Comme il n’avait pas le sou pour désarmer ses féroces créanciers, il porta simplement la guillotine chez l’un d’eux et la plaça en gage. 

Mais voilà que, quelques jours après, il reçut l’ordre de procéder à une exécution. Henri-Clément Samson courut chez le créancier, réclama son instrument, supplia, menaça. En vain, le créancier demeura inflexible. 

L’affaire dut suivre son cours. Le garde des sceaux, informé, dut payer les trois ou quatre mille francs nécessaires pour dégager la guillotine. Mais le dernier des Samson fut révoqué et remplacé par l’Alsacien Heinderech. 

« Le Signal de Madagascar. » Tamatave, 1909

La guérison du prince hindou 

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lourdesAvez-vous lu la triste et touchante histoire de ce prince ceylanais qui quitta son île pour venir se faire guérir en France ? Il avait une maladie incurable, incurable à Ceylan. Sous les palmiers de son île natale, près des fleurs des tropiques, ses jours étaient condamnés. 

Il se décida à venir dans notre maussade climat septentrional pour regagner la santé. Vous croyez peut-être qu’il avait entendu parler de la Faculté de médecine de Paris, qu’on lui avait vanté dans son île lointaine les grands médecins qui opèrent sur les rives de la Seine. 

Non, le prince ceylanais quitta Ceylan pour demander la guérison à Notre-Dame de Lourdes. Le renom des miracles accomplis dans la piscine de Lourdes s’est étendu jusque dans les eaux de l’océan Indien. Le prince apprit que, quand tout était perdu, il restait encore pour les catholiques un espoir suprême, celui d’obtenir la guérison par la grâce de Notre-Dame. 

Sans doute il n’était pas catholique. Il ne savait pas très bien ce qu’était cette puissante Notre-Dame, ni son fils Jésus qui a rempli l’histoire occidentale de son nom. Mais qu’importe ! Notre-Dame peut sauver même un infidèle. Et puis, s’il faut être croyant pour obtenir son intercession, ce prince hindou ne faisait-il pas un acte admirable de foi en quittant ses dieux et son pays pour venir au pied des Pyrénées prier la Vierge ? 

Cette histoire émouvante ne paraît pas être de notre temps. Il semble qu’elle soit détachée d’un livre très ancien avec de belles enluminures, de la Légende dorée de Jacques de Voragine. Cette histoire n’est pas de notre temps. Aussi le prince hindou n’a-t-il pas été guéri. Il est mort à Béziers après un pénible voyage. 

Dans d’autres temps, il eût obtenu la grâce demandée. Et le peintre aurait fait une belle miniature représentant : La guérison d’un prince hindou

Et les cœurs pieux auraient été édifiés. 

Claude Anet. « Gil Blas. » Paris, 1909.

Avec le nez

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haydn-mozartMozart, dont la Flûte enchantée ravit les mélomanes, aimait parfois à faire de petites farces. Un jour (c’est aux Annales qu’est empruntée l’anecdote), Haydn se trouvait avec Mozart, son jeune et déjà triomphant rival. L’auteur de Don Juan lui dit :

Maître, je parie que vous ne parviendrez pas à exécuter un morceau que j’aurai écrit.

Haydn tient le pari en souriant.

Voici, reprend Mozart, après avoir achevé d’écrire.

Haydn se met au clavier, place la musique devant lui et laisse courir ses doigts. Le peu de difficulté du morceau l’étonne. Mais, tout à coup :

Hé ! qu’est ceci ? J’ai mes deux mains employées, l’une touche à gauche, l’autre à droite et il y a une note à faire vibrer au milieu. Personne au monde ne peut jouer ça ! C’est une erreur !

Mozart s’amuse de la perplexité de l’exécutant, qui s’est levé. Il s’assied à la place restée vide et reprend le morceau à la première mesure, continue sans s’inquiéter, attend le passage impossible pour Haydn, baisse un peu la tête, appuie le nez sur la touche du milieu et poursuit sans encombre.

Alors, Haydn s’avoue vaincu et, donnant une pichenette au jeune Wolfgang :

Je vois, mon cher ami, que vous nous mènerez tous par le bout du nez.

Duguay-Trouin le corsaire

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dugay-trouin-corsaireUn soir de juin 1711, à la nuit tombante, un adolescent regardait les navires contenus dans le port de Brest. Sept vaisseaux de guerre et huit frégates dormaient sur les eaux calmes.

Nul ne connaissait la destination de cette escadre, placée sous les ordres d’un capitaine de vaisseau René Duguay-Trouin, célèbre corsaire. Lorsque minuit tinta, l’adolescent sauta dans une barque amarrée près du quai et se mit à ramer. Enfin, le jeune homme toucha la proue dorée d’un navire nommé le Lys. Une minute après, il se trouvait sur le pont désert. Une écoutille s’offrit à lui et il s’y engouffra.

Le lendemain, l’escadre mettait à la voile. Une demi-heure plus tard, un gabier vint avertir le capitaine qu’un jeune homme avait été trouvé à fond de cale. Ce fut dans la « grand’chambre » que Duguay-Trouin fit comparaître le passager clandestin. Interrogé, le jeune garçon déclara se nommer Jean de Raucourt. Son plus vif désir était  d’accompagner le valeureux capitaine, dont il connaissait le but. Avec lui, il voulait pénétrer dans Rio-de-Janeiro. La ville brésilienne était, en effet, l’objectif de l’escadre, mais le secret avait été bien gardé, aussi le capitaine, surpris, interrogea :

Qui es-tu pour en connaître tant ?
— Mon père était sous les ordres du capitaine Du Clerc, l’année précédente. S’il a été tué là-bas, je veux le venger, s’il vit encore je veux le retrouver.

Cette réponse expliquait tout. Il y avait un an, en effet,Du Clerc avait tenté d’investir Rio-de-Janeiro. Il avait péri dans le combat et les soldats survivants se trouvaient prisonniers et soumis aux tortures. Emu, le capitaine lui permit de demeurer à son bord.

Le 12 septembre, l’escadre se déployait au large de Rio-de-Janeiro. Par un premier trait d’audace, Duguay-Trouin força l’entrée du port. Il parvint à ranger ses vaisseaux, hors de portée des canons, sous les murs de la ville. Pendant les jours suivants, il fit débarquer ses troupes de choc à la Praïa-das Moças, à deux mille à l’ouest de la ville. Le commandant du Magnanime, le chevalier de Courserac, enleva le fortin de l’Ile des Cobras et établit une batterie à la pointe de Nossa-Senhora-da-Sauda. Jean avait demandé et obtenu la faveur de participer à cette action. Alors, le siège de la ville commença.

Le 18, les occupants du fort des Bénédictins firent une sortie que les Français repoussèrent. Le 20, un tambour s’avança jusqu’aux remparts, pour remettre au Gouverneur un pli de Duguay-Trouin. Celui-ci sommait D. Francisco de Castro-Morais de se rendre. La proposition ayant été refusée, le bombardement recommença. Le 21, l’assaut fut donné à l’anse Valangro.dugay-trouinMais, pendant la nuit, une violente tempête s’était déchaînée. Les assiégés en avaient profité pour fuir la cité et se réfugier dans les montagnes avoisinantes. Les troupes françaises pénétrèrent donc dans une ville presque déserte. Ce fut en proie à la plus vive émotion, que Jean s’élança, l’un des premiers, dans Rio-de-Janeiro. Bientôt, Jean comprit que, perdu dans la foule des soldats, il lui serait impossible d’explorer la prison. En toute hâte, il retourna au quartier général de Duguay-Trouin qui venait d’être établi au couvent des Jésuites. Là, un à un, le capitaine fit comparaître devant lui les six cents prisonniers survivants de l’expédition Du Clerc.

Jean dévisageait tour à tour les malheureux. Soudain, il poussa un cri de joie. Il venait de retrouver son père, le capitaine de frégate de Raucourt. Mais des clameurs et des lueurs attirèrent bientôt l’attention du corsaire et de ses officiers. Malgré des ordre sévères, une partie des captifs délivrés, ivres de vengeance, pillaient la ville. Aussitôt, Duguay-Trouin fit mettre fin aux désordres. Mais une armée portugaise, rassemblée à quelque distance, était, attendue par les vaincus comme une dernière ressource. Duguay-Trouin marcha résolument au-devant d’elle, la réduisit à l’inaction par l’énergie de son attitude et traita en maître avec le Gouverneur.

La rançon de la ville fut fixée à une somme de 610.000 cruzades, 5.000 caisses de sucre, de nombreuses têtes de bétail, ainsi que des ballots de coton, de tabac, de café, des peaux de loutres, du cuir et du bois. Sans compter des coffres contenant des diamants et d’autres pierres précieuses. Le tout formait trente millions. Les richesses furent réunies à la base du fort de la Miséricorde et l’on commença à en dresser l’inventaire, ce qui fut de toute cette expédition le travail qui sembla le plus rude au corsaire.

Alors, pendant que sous ses yeux défilaient ces merveilleuses richesses, Duguay-Trouin  dit à Jean, qui se trouvait a ses côtés :

De tout ceci, je ne vois qu’une chose : ces joyaux, cet or seront par le roi convertis en armées, en vaisseaux. Ces hommes, ces navires seront pour la France et lui permettront sans doute d’obtenir la fin de la guerre. La paix sauvera des milliers de vies humaines…

Et Jean, qui venait de vivre l’une des aventures les plus splendides de notre histoire, prit la main du héros et la porta respectueusement à ses lèvres.

« Le Journal de Toto. » Paris, 1937.