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Un sinistre bon mot

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Le roi Henri VIII d’Angleterre, ce tyran qui fit couler tant de sang, ayant appris que l’évêque John Fisher venait d’être élevé au cardinalat en récompense de sa fidélité au Saint-Siège, s’écria :

Le pape peut lui envoyer le chapeau de cardinal, mais je ferai en sorte qu’il n’ait pas de tête pour le porter !

Le cruel souverain tint parole : l’évêque fut décapité. 

« Le Petit Français illustré. » Paris, 1891.

Histoire des poupées

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Victor Hugo, de la mort duquel on a célébré, en 1935, le cinquantenaire, ne les avait pas négligées.

« La poupée, a écrit Hugo dans les Misérables, est un des plus et en même temps un des plus charmants instincts de l’enfance féminine. » 

Et il complétait sa remarque : 

« Soigner vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, dorloter, endormir se figurer que quelque chose est quelqu’un, tout l’avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l’enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée. »

La coutume des poupées a de fort lointaines origines. 

Dans l’Egypte, la Perse et la Grèce antiques, les petites filles s’amusaient déjà avec des poupées en bois, en os, en ivoire ou en terre cuite. On a retrouvé de ces jouets dans des sépultures d’enfants (on enterrait les fillettes, avec leurs joujoux favoris) et on en peut voir, aujourd’hui, en plusieurs musées, et notamment au Louvre. 

A Rome, l’usage voulait que les jeunes filles nubiles allassent porter leurs poupées aux autels de Vénus. 

Au Moyen Age, l’usage des poupées fut certainement conservé, mais on ne possède pas, de cette époque, d’objets qui puissent fournir un témoignage direct. Tout au plus a-t-on découvert, dans de rares manuscrits, des reproductions graphiques de quelques poupées médiévales. 

Du quinzième au dix-septième siècle, les petites bonnes femmes de bois prennent une importance nouvelle : elles deviennent les propagandistes de la mode française. Ce sont des poupées soigneusement habillées et parées qui vont faire connaître à l’Europe entière les subtilités vestimentaires des dames de la cour de France. L’histoire a enregistré quelques célèbres envois : la poupée adressée par Isabeau de Bavière à sa fille Isabelle d’Angleterre, la poupée offerte par Anne de Bretagne à Isabelle de Castille. 

Ce mode de représentation de la haute couture fut longtemps en honneur. 

Pendant la guerre de la succession d’Espagne, alors que Français et Anglais se battaient avec acharnement et conviction, une convention spéciale fut signée qui autorisait l’entrée en Angleterre des figurines annonciatrices de la dernière mode de Versailles. 

A cette époque, les corps des poupées n’étaient pas moulés mais modelés à la main et avec minutie. 

Ce fut surtout du quinzième au dix-septième siècles que les poupées de bois, de cire ou de carton-pâte tinrent le rôle qui est aujourd’hui donné aux femmes-mannequins des grands couturiers. 

Pourtant, en 1852, Natalis Rondot pouvait encore écrire dans le Magasin pittoresque :

« Les ouvrières parisiennes, n’ont pas de rivales pour l’habillement de la poupée, elles savent, avec une prestesse et une habileté merveilleuse, tirer parti des moindres morceaux d’étoffe pour créer une toilette élégante. Le mantelet, le casarecka et la robe d’une poupée d’un franc sont la reproduction fidèle et correcte des modes nouvelles, et dans ces costumes chiffonnés avec tant de coquetterie, l’habilleuse ne se montre pas seulement excellente lingère, couturière ou modiste : elle fait preuve, en même temps, de goût d’ans le choix des tissus et le contraste des couleurs. Aussi la poupée est-elle expédiée dans les départements et souvent même à l’étranger comme patron de modes. Elle est même devenue un accessoire indispensable de toute exportation de nouveautés confectionnées et il est arrivé que faute d’une poupée, des commerçants ont compromis le placement de leurs envois. Les premiers mantelets vendus dans l’Inde furent portés sur la tête, en mantille, par les dames de Calcutta, la poupée modèle arriva enfin et l’erreur fut reconnue. »

Aux Indes, les poupées indigènes tiennent, en vertu d’anciennes coutumes, un autre emploi. Elles sont l’objet d’une sorte de culte, on veille à la tenue de leur logement, on organise des cérémonies en leur honneur, on a même célébré en grande pompe des mariages de poupées. 

Si la France, depuis longtemps, s’était placée au premier rang pour l’habillement des poupées, la suprématie dans la construction même des figurines revenait à l’Allemagne. 

En 1862 un fabricant nommé Jumeau créa véritablement l’industrie de la poupée française. En peu de temps l’exportation fut organisée. 

En Angleterre, des industriels s’intéressèrent également à la question. 

Ainsi, la poupée qui était déjà jouet d’enfant et instrument de publicité devint le motif d’une fabrication prospère. Aujourd’hui, les fillettes ont encore des poupées mais les femmes majeures en ont aussi : poupées richement peintes et somptueusement parées, qui trônent sur les fauteuils, les lits et les divans. 

Des dames de lettres parlent très sérieusement de l’âme de leur poupée… 

Laissons là ces futilités et ce fétichisme. 

Rien n’est plus émouvant, au fond, que la malheureuse gosse qui étreint avec passion la poupée de pauvre, la poupée faite de vieux chiffons roulés, découpés et ficelés, la poupée rudimentaire sans doute, mais enrichie de tous les dons de l’imagination et de la poésie enfantines. 

Marcel Lapierre. « Almanach des coopérateurs. » 1936.

L’écrivain de la rue

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Le Journal des Débats déplore la disparition d’un des types les plus étranges du vieux Paris, dont le quartier général était surtout place Maubert, l’écrivain public : 

C’était ordinairement un vieillard, homme instruit assez souvent, mais que des revers avaient jeté dans le besoin. Il était possesseur d’une belle main, faisait des vers au besoin et était apte à exécuter une page d’écriture en bâtarde, en coulée, en ronde, en anglaise, en gothique. Il réussissait à main levée les traits les plus hardis et ornait de fleurons tortillés les quatre angles des feuillets de papiers. 

Les clients et les clientes de l’écrivain public variaient selon les quartiers. 

Les prix de rédaction variaient selon le sujet, selon le genre, c’est-à-dire qu’il y avait un prix pour la prose, un autre pour la poésie. 

Comme on le pense bien, l’écrivain public devenait le confident des révélations les plus étranges. Il se faisait l’instrument de gros scandales, s’associait à de petites scélératesses, arrondissait le chiffre du carnet des dépenses de la cuisinière qui faisait danser l’anse du panier, et se faisait le complice de l’amoureux qui correspondait avec la femme de son  ami. 

Afin de gagner la confiance de tous, et comme garantie de sa discrétion, l’écrivain public plaçait au centre de la vitrine de sa cahute un écriteau portant ces mots : Au tombeau des secrets

On lisait, il y a plusieurs années, le quatrain suivant sur la devanture d’un écrivain public établi depuis le commencement du siècle rue Montmartre, contre l’Eglise Saint-Eustache :  

Ma bonne plume! ô toi que l’on convie
A griffonner à tort ou à raison,
Noircis ton bec pour me gagner la vie,
Noircis ton bec pour noircir le fripon. 

La paternité de ce quatrain est attribuée au chansonnier-vaudevilliste Désaugiers. 

« Gil Blas. » Paris, 1880.
Illustration : Henry Monnier, 1829.

La saint Glin-Glin

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Parmi les saints du calendrier, plusieurs ont été inventés de toutes pièces. D’ailleurs, leurs historiens (les hagiographes, comme on les appelait au Moyen Âge) ont été les premiers à en convenir. De leur temps la « Vie des saints » s’appelait La Légende dorée. 

L’origine de ces personnages est curieuse parfois. Ainsi saint Martin vient de aster marinus (astre marin), qui était le génie protecteur des navigateurs romains. Vers la même époque, venu le jour de l’an les Romains se souhaitaient une « perpétuelle félicité » , ce qui, en latin, se dit perpétuam felicitatum. Plus tard, le jour de l’an ayant changé de date et le latin tombant en désuétude, on fit de ces deux mots deux noms propres : Perpétue et Félicité

Quant à saint Glin-Glin… c’est un saint plus récent, mais qui, lui, a été « authentifié » par un jugement si nous en croyons l’anecdote suivante rapportée par un almanach du siècle précédent. 

Il y avait alors un débiteur facétieux qui avait promis à son créancier de le rembourser à la saint Glin-Glin. Ce débiteur, comme beaucoup de ses pareils, se faisant tirer l’oreille, fut cité devant le tribunal compétent. Là le juge, facétieux lui aussi, déclara que saint  Glin-Glin n’était pas un personnage imaginaire. Sa fête tombait le 1er novembre, fête de la Toussaint, c’est-à-dire de tous les saints connus ou inconnus, et le débiteur fut condamné à payer. 

Paya-t-il, c’est moins sûr, mais ceci, comme dit Kipling, c’est une autre histoire. 

« Almanach des coopérateurs. » Limoges, 1936.

Tout pour les maigres

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Le peuple peuple dit volontiers : « Tout pour les gros ». Rien n’est plus inexact. Ce sont les maigres qui ont la meilleure part dans cette vie. Henri Béraud l’a bien montré dans son inoubliable Martyre de l’Obèse. Mais il n’avait point prévu la nouvelle avanie qu’on se prépare à faire subir aux pauvres gras. 

Figurez-vous qu’une compagnie aérienne vient de décider que ses voyageurs ne paieraient plus un prix uniforme, comme autrefois, mais seraient taxés d’après leur poids. Il n’est pas juste, dit-on, d’admettre au même tarif une mauviette qui pèse à peine cinquante kilos, avec les os, et une importante matrone qui charge l’appareil de deux ou trois quintaux, et dont le transport coûte par conséquent deux ou trois fois plus d’essence et d’huile. Et dorénavant, avant de prendre place dans la cabine, les passagers devront se soumettre à la formalité du pesage, tout comme leurs malles. 

Considéré en soi, ce petit fait n’a guère d’importance. Mais c’est un premier pas vers une profonde modification de nos habitudes. Bientôt, en effet, cet exemple venu de haut sera suivi par les diverses entreprises de transports à la surface, compagnies de chemins de fer, T. C. R. P., etc. Devant chaque arrêt d’autobus, une bascule automatique tendra, les bras aux aspirants-voyageurs. Et au lieu de l’appel traditionnel : « … 708 ! 709 ! Plus qu’une place en première ! 710 ! Allez roulez ! » nous entendrons : « 150 kilos ! Y a-t-il deux personnes qui fassent ensemble 150 kilos ? 70 et 80 ! Ça va. Complet maintenant. Enlevez, c’est pesé ! » Et, pour le même trajet, on verra la femme payer soixante-dix centimes, et son mari quatre-vingt.

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais, il me semble qu’il y a là quelque chose d’offensant pour l’espèce humaine, qui se trouvera ainsi ravalée au rang de simple marchandise. Sans doute, les automobilistes vous diront que dans les garages, le prix des places est proportionnel à l’ « encombrement » de la voiture. Mais nous ne sommes pas des machines. Sans doute aussi, on vous citera l’exemple des dancings, où les personnes sveltes dansent gratis, cependant que les grosses dames sont obligées de recourir aux coûteux services des professionnels. Mais ce n’est que par un abus de langage que la danse peut-être comprise parmi les transports en commun. 

Au demeurant, si l’on veut rompre avec le vieux principe de l’égalité, on pourrait s’y prendre autrement. Il me vient à l’esprit un système qui serait infiniment plus juste : pourquoi, au lieu de taxer l’embonpoint qui est un don gracieux de la nature, et non une conquête de la volonté, pourquoi, dis-je, les services publics ne s’attacheraient-ils pas plutôt, pour établir leurs échelles de tarifs, aux qualités morales des voyageurs. 

Ce serait un moyen de contribuer à l’amélioration de la race humaine, en punissant le vice et en récompensant la vertu. Il n’est pas équitable en effet que je paye ma place dans le Nord-Sud, moi qui suis bon, aussi cher que vous, lectrice, qui êtes rosse. (La preuve que vous l’êtes, c’est que vous vous moquez, en ce moment, de mon projet.) Je ne désespère pas de voir un jour, si Dieu me prête vie, cette réforme réalisée. 

Georges-Armand Masson. « La Femme de France. » Paris, 1927. 

Une bonne âme

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Notre siècle n’est pas si athée ni si méchant qu’il en a l’air. Chaque fois qu’il y a une noble infortune à soulager, ne trouve-t-on pas M. le baron Taylor ? En organisant la loterie du Vase d’argent, il a eu pour but unique de tendre une main généreuse aux artistes malheureux. Cette loterie me remet en mémoire une simple histoire, bien touchante parce qu’elle est vraie. 

Un jour, une pauvre femme pâlie par la misère et les chagrins se présente chez M. le baron Taylor, tenant dans ses bras un petit enfant de trois mois. 

 Monsieur, lui dit la malheureuse mère en lui tendant la chère petite créature, je viens à vous parce que mon enfant a froid, que je suis trop malade pour l’allaiter, et qu’on m’a dit que jamais, jamais vous ne repoussiez le malheur. 

M. Taylor regarda la jeune femme. Elle avait une de ces physionomies douces et honnêtes qui inspirent l’intérêt. 

 Vous êtes veuve ? lui demanda-t-il avec bonté.
— Non, monsieur le baron, reprit la pauvre femme en pâlissant encore davantage et en baissant les yeux.
— Mais cet enfant a un père ?… 

Deux larmes glissèrent des yeux de la pauvre mère. 

 Voyons, mon enfant, ayez confiance en moi, dites-moi tout. A mon âge on est presque un confesseur. 

Alors la jeune femme lui raconta qu’elle avait été séduite et abandonnée par un homme marié. Cet homme était riche, qu’il ne voulait rien faire pour son enfant, qu’il savait pourtant bien être à lui. 

 Donnez-moi son nom, son adresse, je le verrai, dit l’excellent homme. Mais en attendant je ne puis garder ce petit enfant-là. Il faut le mettre en nourrice. Je m’en charge provisoirement. 

Le lendemain, le baron va trouver le père, lui parle de la pauvre abandonnée et du petit enfant avec des paroles remplies de bonté, d’indulgence et de délicatesse exquises. 

 Mais, Monsieur, je suis marié.
— Je le sais, aussi viens-je seulement vous prier de faire quelque chose pour ce pauvre petit, en payant ses mois de nourrice. 

Le père se récria, fit des objections et demanda combien il fallait donner par mois. 

— Trente francs, reprit M. le baron Taylor.
— Trente francs, c’est impossible. Je ne puis faire que vingt francs.
— Je vous remercie toujours pour si peu, dit le noble cœur, moi je ferai les dix autres francs. 

Et le baron s’en alla avec celle simplicité calme et digne des âmes qui sont habituées à faire le bien. 

Vicomtesse De Renneville. « La Lorgnette. » Bordeaux, 1855.

Le cheval du corbillard

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La veille de sa mort, le jeudi, Me Paillet assistait au service de M. Jacquemin , ancien avocat à la Cour de cassation et chef du contentieux à la préfecture de la Seine.

La cérémonie dura une heure et demie, et Me Paillet accompagna le corps jusqu’au cimetière. Un ami lui demanda comment il allait :

Assez mal , répondit-il, je ne suis pas content de ma santé.  

A ce moment le cheval du corbillard se cabra, on eut beaucoup de peine à le maintenir.

Est-ce que par hasard , reprit Me Paillet, ce gaillard-là, aurait des actions dans l’entreprise des Pompes funèbres !  

C’est peut-être le même cheval, qui, trois jours plus tard, l’a conduit au cimetière. 

Journal parisien, 1955.