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Des puces et un sultan

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Les puces de la marquise

naturalisteLe marquis de Bourlley, mort l’an dernier, a laissé à sa femme une collection d’insectes vraiment rares et que tous les savants voudraient posséder.

Comment M. Bourlley, le fameux naturaliste s’y prit-il pour séduire la marquise ? Il serait indiscret de le rechercher : toujours est-il qu’elle le rendit le plus heureux des hommes en lui offrant un couple de puces géantes de Patagonie, espèce devenue introuvable à présent.

M. Bourlley a fait mettre sous globe l’inestimable cadeau, qui figure maintenant dans son salon, à la place d’honneur, avec, en lettres énormes, cette inscription.

Ces puces m’ont été données
Par Mme LA MARQUISE DE BOURLLEY.

« Mon dimanche. » Paris, 4 janvier 1903.

Un souverain bien gardé

controleLe sultan Abd-ul-Hamid a une terreur folle d’être assassiné. Aussi aucun souverain n’est-il mieux gardé que lui. Un Allemand en a fait l’expérience à ses dépens.

Lorsque ce sujet de Guillaume débarqua à Constantinople, les employés de l’octroi aperçurent dans une des malles du voyageur un guide Bædeker. Ils le confisquèrent sans hésitation. Le lendemain, le livre fut restitué à son propriétaire, mais en piteux état. Une centaines de pages en avaient été arrachées : toute la partie traitant de Constantinople.

Notre Allemand se rendit incontinent à la censure pour demandes des explications. On le reçut avec une obséquiosité tout orientale, et on lui fit remarquer (admirez la logique de ce raisonnement) qu’il n’était pas possible qu’on laissât entre les mains de personne une description de Constantinople, car ne pourrait-on pas utiliser un plan détaillé de cette ville pour approcher plus facilement le sultan et attenter à sa vie ?

« Mon dimanche. » Paris, 4 janvier 1903.

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Jazz « The Three Little Bops »

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Les toiles d’araignées  dans les étables

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araignée-toile_luneC’était autrefois un usage général, en Vendée, de ne jamais toucher aux toiles d’araignées dans les étables. Cette coutume, peu à peu abandonnée çà et là, mais encore en vigueur  dans un grand nombre de villages, était fondée sur la croyance populaire que les toiles d’araignées retiennent le mauvais air et préservent le bétail des maladies contagieuses. 

Il se peut qu’il n’y ait là qu’un préjugé sans fondement, mais est-il bien vrai que la présence de ces toiles d’araignées soit aussi néfaste que le prétendent, messieurs les professeurs d’agriculture… en chambre ? Ce qu’il y a de certain, c’est que les cultivateurs du Haut-Bocage sont, en grande majorité, demeurés fidèles à l’antique coutume, et que c’est précisément dans cette partie de la Vendée que s’élève le plus beau bétail. D’où je serais tenté de conclure que cette croyance populaire, comme tant d’autres en apparence ridicules, ne mérite point les anathèmes des soi-disant savants, toujours un peu trop portés à nier — a priori — ce qui leur paraît inexplicable : il y a tant de faits que la Science (avec un grand S) est impuissante à expliquer et qui n’en sont pas moins des faits ! 

En tout cas, s’il n’est pas permis d’affirmer que les toiles d’araignées dans les étables retiennent le mauvais air, on peut tenir pour certain qu’elles retiennent les mouches, et j’aime à croire que si les bœufs et les vaches pouvaient parler, ce ne serait pas pour s’en plaindre ! 

« La Vendée historique. » Luçon, 5 octobre 1908.

Château Lafite

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chateau-lafiteÉvoquant le souvenir de voluptés exquises, ce seul nom de Château Lafite fait éclore un délicieux parfum sur les lèvres, des rubis dans les verres et la joie dans les cœurs. Pour raconter ce vin royal il faudrait un livre et pour le célébrer un poème. 

Le premier propriétaire de ce cru fameux entre tous fut, en 1355, le Damoiseau Jean de Lafite. Plus tard, sous Louis XIV, le précieux domaine appartint au président de Ségur, joliment appelé le « Prince des vignes ». Puis vint, de 1785 à 1793, M. de Pichard, président au Parlement de Guienne, comme propriétaire envié de l’aristocratique vignoble; condamné par le tribunal révolutionnaire de Paris, il fut guillotiné et ses propriétés confisquées et vendues au profit de la nation. Une compagnie hollandaise acquit Château Lafite

C’est en 1868, à la barre du Tribunal de la Seine, que ce domaine fut acquis par le baron James de Rothschild. Il est ensuit devenu la propriété des barons Alphonse, Gustave et Edmond de Rothschild. Tel qu’il était entre les mains du président de Ségur, voici bientôt deux siècles, tel il passa aux mains du baron James de Rothschild en 1868. Tel il est encore aujourd’hui, pas un pied de vigne n’ayant été ajouté depuis lors, à la séculaire et invariable contenance de Lafite. 

Le Lafite, répudiant toute mésalliance, s’est fièrement confiné dans son domaine originel à l’instar de ces vieilles familles qui s’enferment jalousement dans la noblesse immaculée de leur blason. L’une des caractéristiques du Lafite, c’est qu’il ne devient un vin incomparable qu’après quinze ou vingt ans de bouteille; alors seulement se développent les merveilleuses qualités de finesse et de bouquet qui le distinguent entre mille. 

Un mot, s’il vous plaît, sur les plus grandes réussites des années actuellement existantes dans le commerce, les caves des amateurs ou sur les cartes des restaurants. 

1870 représente la plus grande année, celle qui, peut-être, réunit le plus complètement les qualités de ce nectar. Les années 58, 64, 68, 69, sont magnifiques de richesse et de vigueur, de moelleux, de bouquet vraiment incomparable. Les 71 et 74 se distinguent par la délicatesse de l’arôme et la finesse d’une saveur sans rivale. Enfin, le 75 peut être qualifié de Grande bouteille. Avec ses 28 ans d’âge et de grade aussi vénérable que glorieux, il est actuellement à point. Les 93 et 95, années à retenir et donnant les plus douces promesses, continueront la gloire immortelle du Château Lafite

Chaque année la Ville de Paris offrait à Louis XIV du Chambertin, rosée favorite du Roi Soleil. Son médecin Fagon lui conseilla le Lafite et lui en fit goûter. Dès lors Louis XIV en fit son vin ordinaire. 

Louis XVIII aurait renoncé à ses fameuses Côtelettes Martyre plutôt que de ne pas les arroser d’un vieux Lafite. Et son ministre, M. de Martignac, aussi fin gourmet qu’éminent orateur, avait toujours dans sa bibliothèque une bouteille de Lafite faisant vis-à-vis à une terrine de Nérac embaumant la truffe. 

Prisonnier à Amboise, l’émir Ab-el-Kader tombe assez gravement malade, et dans le régime que lui prescrit le médecin figure un Château Lafite dont le pieux musulman n’eut qu’à se louer. 

 Ah ! disait-il avec autant de reconnaissance que d’admiration, si Mahomet eût connu les vertus bienfaisantes de ce divin breuvage, il n’aurait peut-être pas défendu le vin dans le Coran. 

On sait que, dans les grandes mêlées parlementaires. M. Thiers avait coutume de remplacer le classique verre d’eau de la tribune par un verre de ce cru célèbre. Faut-il s’étonner qu’il eut tant d’esprit ! 

Tous les hommages rendus au Château Lafite ne sauraient rien ajouter à son mérite et à sa valeur. N’est-il pas, lui aussi, un éminent personnage, un grand Seigneur, un roi ! 

Baron de Vergt. « Almanach des gourmands. » Paris, 1904.
Photo : lafite.com

Morts de peur

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peurLe premier roi de Prusse, Frédéric Ier, dormant un jour sur un fauteuil, fut tellement frappé par la visite inattendue de sa femme, Louise de Mecklembourg, tombée en démence et échappée des mains de ceux qui la gardaient, qu’il s’imagina voir en elle l’apparition de la femme blanche, dont la venue annonçait toujours la mort d’un prince de la maison de Brandebourg. A l’instant même il fut saisi d’une fièvre ardente, qui l’emporta au bout de six semaines, à l’âge de cinquante-six ans. 

Peuteman, peintre allemand du dix-septième siècle, mourut en 1651 de la frayeur qu’il ressentit en voyant remuer des squelettes agités par un tremblement de terre. 

Madame de Guerchi, fille du comte de Fiesque, mourut en 1672 pour avoir eu peur du feu. 

Le maréchal de Montrevel eut la malchance de voir une salière répandue sur lui dans un dîner officiel : la fièvre le saisit, bientôt et l’emporta, en 1716. 

Dans ses Souvenirs et Portraits, M. Halévy raconte la triste fin du charbonnier musicien Thomas Britton, fondateur du club musical en Angleterre, qui mourut deux jours après la sinistre plaisanterie d’un ventriloque qui prétendit lui annoncer sa dernière heure. 

« La Revue des journaux et des livres. » Paris, 13 février 1887.
En illustration : photo du film « Les Trois Visages de la peur« , de Mario Bava © Éditions Montparnasse.

Si vis pacem, para bellum

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prussiensIl y a décidément des officiers allemands qu’on ne prend pas sans vert. L’anecdote suivante en fait foi, que raconte le Vorwaerts, critiquant la discussion du budget de la guerre au Reichstag : 

Un soir de printemps de l’année 1887, l’esplanade de Metz était remplie d’officiers prussiens. Tous, très émus, regardaient un point brillant dans le ciel. Ce point brillant, selon ces officiers, c’était un ballon français qui, au moyen d’un projecteur électrique, étudiait les fortifications de Metz et, en particulier, les forts Prinz Friedrich Karl et Alvensleben

Un capitaine de pionniers prussien racontait avec importance à qui voulait l’entendre, qu’il avait calculé très exactement le lieu où se trouvait le ballon. C’était, assurait-il, un ballon captif. 

Or, en réalité, ce que ces officiers prenaient pour le projecteur d’un ballon, c’était simplement… la planète Vénus.  

Il y a des chiens qui aboient à la lune, des sauvages qui tirent des flèches contre le soleil : il y aura des artilleurs qui canonneront les planètes; et ce sera la guerre telle que l’a décrite le romancier Wells.

« Ma revue. » Paris, 19 mai 1907.

Un Samson moderne

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victor-matureSi le Samson de la Bible revenait parmi nous, il trouverait un homme digne de se mesurer avec lui. On va en juger par cette histoire authentique qui nous vient de Russie.

Il y a quelques semaines un colosse a révélé une telle force prodigieuse que l’omnipotente police russe a dû capituler devant lui. C’était à Wjathka. Un matin la porte du bureau de police s’ouvrait pour laisser entrer un groupe singulier : un colossal Arménien, du nom de Tambow, entouré de trois gerodewoï (agents). Ces derniers étaient, avec leur compagnon, d’une douceur incroyable pour qui connaît la manière de procéder habituelle à la police russe. Le chef de la sûreté demanda quelques renseignements et la scène suivante héroï-comique se déroula.

Les gerodewoï racontèrent que le géant faisant du tapage sur la voie publique, ils avaient voulu l’arrêter. Celui-ci posa sa main sur l’épaule d’un des policiers qui s’écroula sous la pression, en croyant sa dernière heure venue. Les autres agents voulurent venir au secours de leur collègue. Des passants furent réquisitionnés et tous ensemble se précipitèrent à l’assaut de l’Arménien. Ce dernier les laissa s’agripper à ses vêtements, l’empoigner aux jambes, aux bras, au cou. Puis, en souriant, il se secoua et moujiks et policiers (ils étaient quinze) allèrent rouler dans la poussière.

C’était là un échec que la police ne pouvait supporter. Un des agents sortit son revolver et le braqua sur le géant, sommant celui-ci de se rendre et de mettre fin à sa rébellion. Tambow empoigna l’arme et en souriant placidement fit un anneau du canon d’acier. Il rendit l’arme à son propriétaire en disant d’un air badin :

Tire maintenant si tu peux.

Finalement, il consentit à suivre les agents au bureau de police. Le commissaire ordonna qu’il fût enchaîné. Les chaînes de fer qui se trouvaient dans le poste furent apportées. Le géant se laissa faire bien tranquillement et ne fit pas le plus petit geste de révolte contre les agents tremblant de peur, sachant bien le risque qu’ils couraient si leur adversaire avait perdu son calme. Finalement, quand il fut bien lié, Tambow dit doucement au commissaire :

Ta chaîne m’a l’air d’être faite en fil.

Il n’avait pas fini de prononcer ces mots que d’un léger effort il avait rompu la chaîne de fer en cinq morceaux.samsonOn décida alors de fermer la puissante porte du poste et de le tenir ainsi prisonnier, mais il fit observer qu’il était capable d’enfoncer en quelques instants la porte la plus solide.

Tout le monde était curieux de voir s’il ne se vantait pas et le commissaire le mit au défi d’ouvrir cette porte. C’est alors que le géant appuya son épaule contre l’huis cadenassé et ferré, s’arc-bouta contre les travées de pierre qui en quelques secondes s’écroulèrent pendant que la porte était jetée bas dans un fracas formidable. « Voilà ! » dit simplement le bon géant au commissaire qui commença à le traiter avec respect.

Que faire d’un tel homme ? On ne pouvait le tuer puisqu’au fond, il n’avait commis aucun crime. Un tapage d’ivrogne, même aux yeux d’un policier russe, n’est pas un délit qui mérite la peine de mort. On ne pouvait pas non plus l’arrêter puiqu’il avait montré que sa force venait à bout des plus solides chaînes et cachots.

Le commissaire eut alors une idée originale. Sans hésiter, il demanda au colosse s’il était disposé à entrer aux services de la police qui, en Russie, a souvent besoin d’auxiliaires puissants. Le délinquant accepta de bonne grâce et aujourd’hui Tambow est gerodewoï à Wjatka où il est particulièrement respecté de la population et encore plus de ses supérieurs et pour cause.

Le géant arménien devenu policier russe mesure deux mètres trente-deux. Sa structure est parfaitement proportionnée à sa taille. La force extraordinaire de ce Samson moderne prouve qu’en plus sa santé est excellente.

René Boismont. « Mon bonheur. » Paris, 19 juin 1910.
Illustration : Victor Mature, « Samson et Dalila. » Cecil B. DeMille, 1949.