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Pourquoi les grenouilles…

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adam-eveOr donc, l’oeuvre de la création était parachevée.

Au milieu de l’Ether infini, les astres roulaient leurs orbes immenses; la terre était créée; des ténèbres profondes jaillissait sous le souffle d’un Dieu l’éblouissante clarté qui donne la vie aux créatures.

Les oiseaux aux plumes étincelantes glissaient en chantant dans les airs, les poissons aux écailles d’argent s’agitaient au milieu des ondes, et sur l’élément solide se jouait une multitude infinie d’animaux.

L’arbre de la science n’avait pas encore montré ses fleurs pernicieuses et Adam, notre premier père, le maître de l’Eden, possédait l’éternelle tentation aux formes voluptueuses; la chair de sa chair, cette créature céleste pétrie du sang de l’homme à l’image du péché : la femme !

La clarté radieuse du jour chassait de ses rayons les ombres de la nuit d’hymen. Les oiseaux, autour du berceau de lianes d’où s’était échappé le grand cri de la conception du monde, commençaient leurs hymnes de joie et d’amour.

Eve la blonde sentait en elle une vie nouvelle, et, les cheveux flottants sur ses blanches épaules et qu’une fleur décorait déjà, belle de sa majestueuse beauté, elle fixa ses yeux profonds et fatigués dans le regard d’Adam.

Adam, avec un bon sourire, prit dans sa main puissante la délicate main de sa compagne et fit à la reine de son cœur les honneurs de ce lieu de délices.

Fascinés et ravis de tout ce qui se passait autour d’eux, car l’amour transfigure, foulant aux pieds les verts tapis de mousse, ils commencèrent une longue promenade qui ne fut qu’une suite d’enchantements, et donnèrent à chaque plante et à chaque animal le nom qu’ils devaient avoir.

De la terre jusqu’aux cieux passait à travers l’espace le bruit harmonieux de la nature en œuvre. Sous les pas de ce couple charmant, les fleurs s’entr’ouvraient en silence et laissaient s’échapper comme un encensoir les ivresses infinies de leurs mystérieux parfums.

Eve, comme toutes les femmes, éprise des sons et des couleurs, sentait son jeune cœur déborder devant les notes de cet orgue divin et le chatoiement multicolore des fleurs !

Ils allaient tous deux au gré de leurs désirs, dans ce lieu d’éternelle joie, donnant à toute chose le premier baptême, et les fauves aux yeux jaunes les reconnaissaient pour maîtres et venaient leur baiser les pieds.

Le soleil terminait à l’occident sa marche circulaire, lorsqu’ils arrivèrent aux confins du paradis. Là, s’étendait un vaste lac dans lequel se déversait le fleuve Phison, celui qui coule au pays de Hévilah dans un lit de bdellion et d’onyx, et dont les eaux roulent des pépites d’or.

Près de ce lac, couvrant de ses rameaux une large étendue du sol, se dressait le géant des végétaux, le baobab monstrueux que cinquante bras humains n’auraient point embrassé. Assis au pied de cet arbre le Créateur contemplait son œuvre de six jours.

Le fleuve était tranquille, et, dans ce lieu désert, pas un chant d’oiseau ne se faisait entendre, et pas une feuille ne bruissait aux caresses du vent, la vie terrestre semblait avoir déserté le bord de ce gouffre bleu.

Devant cette effrayante immobilité, Eve parut hésiter; mais, coquette déjà, elle s’approcha de l’onde transparente, et contempla amoureusement son beau corps aux formes angéliques, dont la silhouette se reflétait au fond des eaux. Elle eut un moment d’orgueil et de vanité; ce fut là son premier péché, puis, s’approchant encore pour contenter ses yeux, elle mit avec un geste délicieux et discret le bout de son pied rose dans la nappe couleur du ciel. Alors la vision s’effaça. Surprise par la froideur de l’onde et la disparition subite de son image, elle jeta un cri, un long frisson parcourut tout son être; tremblante et peureuse, elle vint se jeter dans les bras de son époux, et tous deux se tinrent longuement embrassés.

Remise de sa frayeur, Eve prêta l’oreille et, devant l’énigmatique silence des eaux, son cœur eut la poignante appréhension de la mort et du néant, et la première larme parut au bord de sa paupière.

Dieu, qui voulait ses créatures heureuses, vit combien était défectueux ce grand miroir d’azur, puisque son silence effrayait la plus parfaite d’entre elles, et, prenant à ses pieds une pincée de terre gluante et verdie par les eaux, il se mit à créer avec ce limon un nouvel être animé.

Soudain un grand bruit se fit entendre. Un millier de grenouilles vertes peuplèrent tout, à coup la masse des eaux et se mirent à chanter les louanges de l’Eternel.

Fatigué par l’oeuvre immense de la création, le Créateur s’était endormi au milieu de son dernier enfantement, laissant glisser dans l’eau profonde un batracien encore inachevé.

En entendant ce bruit harmonieux, Eve comprit que son vœu était exaucé; joyeuse, elle se baissa et prit de sa main mignonne la chanteuse des eaux; elle l’offrit à son époux et tous deux la regardèrent curieusement.

A ce moment, notre mère sentit dans ses flancs le premier acte de vie du genre humain, et, retournant la grenouille, elle fit voir en riant à Adam… qu’il lui manquait quelque chose !

Alors on entendit deux longs baisers, le Créateur se réveilla, il parut heureux de son œuvre malgré son imperfection et résolut de la laisser ainsi, puisqu’elle contentait nos premiers parents.

Voilà pourquoi les grenouilles n’ont pas de queue !

Charles Pitou. « La Revue des journaux et des livres. » Paris, 1887.

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La bouteille de Corton

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ashantis tribuSe trouvant chez les Ashantis, le vaillant explorateur Marie-Joseph Bonnat assiste un jour à l’étonnante et pittoresque procession des Fétiches : figures extravagantes, monstres affreux, têtes de singes, queues de reptiles, mâchoires de fauves, griffes d’oiseaux, pierres bizarres, racines étranges, objets les plus disparates et les plus singuliers.

Le roi lui-même, vêtu de ses plus riches coquillages, porte dans une corbeille de jonc le plus puissant et vénéré de ces fétiches.

bonnatTrès intrigué, Bonnat jette un regard curieux sur la corbeille et, à sa grande stupéfaction, il constate que le grand fétiche est une bouteille (des plus civilisées) portant cette étiquette, parfaitement lisible encore : Vieux Corton.

Comment se trouvait-elle là, dans un coin de l’Afrique sauvage, cette vieille bouteille de France ? Après l’avoir bue sans doute, le roi nègre l’adorait, lui adressait de ferventes prières, la consultait dans les cas graves et difficiles. De cette bonne fiole bourguignonne il avait fait un fétiche de premier ordre,  peut-être en reconnaissance de la douce ivresse qu’elle lui avait donnée. 

« Almanach des gourmands. » 1904.

L’innocent porte-bonheur

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chaïm soutineParmi les croyances et superstitions populaires les plus invétérées dans la tradition vendéenne, il en est un grand nombre, je le reconnais, qui semblent prêter surtout au ridicule; mais combien d’autres, par contre, gracieuses et touchantes dans leur naïveté, pourraient être proposées comme autant de leçons de morale et d’édification !… Telle est, par exemple, celle de l’« innocent » porte-bonheur…

Partout et dans tous les temps, même chez les nations les plus civilisées, même dans les milieux les plus raffinés, l’être privé de raison a été et est encore, généralement, un objet de mépris dont on semble avoir honte et qu’on s’efforce de dissimuler, soit en l’internant dans une maison de santé, soit en le séquestrant à domicile. Jamais on ne le laisse se produire au dehors; il est considéré comme ne comptant pas, comme n’existant pas, et, pour ne point avoir à en rougir, on le condamne à un isolement cruel qui en fait une sorte de mort vivant…

Tout autre est la conduite du peuple vendéen à l’égard de cet infortuné déshérité…

D’abord, on se garde bien de lui donner la brutale appellation d’idiot, cruellement consacrée par le langage officiel. Avec une délicatesse vraiment touchante, les bonnes gens de Vendée ont substitué à ce terme méprisant l’un des mots les plus sympathiques de notre dictionnaire, le mot innocent, pris dans le sens rigoureusement étymologique : in, négatif; nocens, qui nuit, qui est coupable…

Puis, loin de punir ce pauvre innocent, cet être qui n’est pas coupable, non seulement on lui laisse une entière liberté mais on l’entoure d’affection et de soins. A la maison l’ « innocent » est, de la part de chacun, l’objet d’attentions toutes particulières : père et mère, frères et  sœurs lui réservent leurs meilleures caresses. Au dehors, il est respecté de tous et choyé des étrangers eux-mêmes. 

Et la raison en est que, d’après la croyance populaire, la présence d’un « innocent » porte bonheur dans une famille… 

Superstition ? — Soit !… mais je donnerais volontiers cent maximes philosophiques, au choix, pour la touchante leçon de morale qui se dégage de cette superstition-là !… 

 « La Vendée historique. » Luçon, 1908.
Peinture de Chaïm Soutine.

Du rôle de la main droite dans les conventions

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foireNous trouvons dans un savant travail lu par M. Maximin Deloche à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, ce curieux passage relatif aux origines du « Topez-là » :

Il ne faudrait pas voir une simple figure dans l’engagement par la main, qui devint plus tard, sous le régime de la féodalité, le symbole de l’hommage-lige rendu par le vassal à son suzerain. Ce qui fut plus tard un symbole, un détail de cérémonial, constituait primitivement un acte de la plus haute importance et de la dernière efficacité. A vrai dire, cet acte seul pouvait valider l’engagement; c’était quelque chose comme la signature apposée aujourd’hui au bas d’un contrat.

Chez les Allemands, les Bavarois et les Lombards, on souscrivait une lettre ou une charte par la simple apposition de la main ou des mains des parties en instance, des témoins ou des magistrats. On faisait ou l’on confirmait une vente ou une donation en touchant l’acte de ses mains, en se pressant la main, ou bien en frappant d’une main dans la main droite d’une autre personne. Ce mode est encore aujourd’hui en vigueur parmi les populations de nos campagnes les plus attachées aux vieilles traditions. Aucun marché ne se conclut sur un champ de foire en Normandie, sans que l’acheteur et le vendeur se soient, réciproquement et avec le plus grand sérieux, frappé dans la main.

« Almanach du Musée universel. » Paris, 1874.

L’homme aux cent lits

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alexandreOn comprendra par ce qui suit que nous n’avons pas le droit de troubler la quiétude de ce citoyen anglais, en livrant son nom à la publicité.

Richard W…, faute d’argent, ignora les douceurs du traversin durant les plus belles années de sa jeunesse. Devenu vieux et millionnaire, il amuse toute l’Angleterre par son amour fou de lit et de ses accessoires. Une simple pile de matelas bien dodus lui semble plus plaisante à voir qu’un quarteron de jolies filles.

Dans sa maison, le lit règne sur tous et sur toutes choses. Lit à colonnes, dans la chambre à coucher. Au salon, lit Louis XVI, œuvre de Boule ! Lit Empire au beau milieu de la salle de réception ! Lits romains dans la salle à manger ! Lits sommaires de bénédictins dans la bibliothèque ! Lits dans les water-closets ! Chaque acte de la vie, prétend cet excentrique, doit s’accomplir au lit de manière à n’exiger qu’un minimum de dépense de forces.homme litIl ne réserve pas aux seuls humains les jouissances du lit. Les chiens, les chats, les singes, les cochons d’Inde trouveraient chez lui de fort riches couchettes s’il daignait les admettre dans son logis. Mais il n’aime que le lit. Et de la cave au grenier, ses domestiques sont les humbles serviteurs du lit, tapant les mols oreillers, tirant les courtepointes, étalant des draps blancs comme lis, bordés de fines dentelles.

Les valets doivent, chaque jour, défaire et refaire toutes les couches imaginées par leur maître. Naturellement Richard W… reste au lit pour payer ses fournisseurs, recevoir ses amis, se raser, et faire ses mouvements de gymnastique…

Il a préparé soigneusement son dernier lit : un cercueil ample, solide, capitonné de satin blanc. Et il va tous les matins tâter de la main les rondeurs d’édredon qui lui feront plus doux le repos de la nuit sans fin.

« Mon dimanche : revue populaire. » Paris, 1902.
Illustration : « Alexandre le bienheureux. » d’Yves Robert, 1968.

La légende du fer à cheval

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boxeLes boxeurs sont sur le ring, dans leur coin respectif. Le moment est venu de « chausser les mitaines ».

Mais avant, chaque manager va vérifier les bandages et les gants de l’adversaire, afin de s’assurer qu’ils ne contiennent aucune partie métallique susceptible de décupler la force des coups assénés. C’est pour éviter, comme disent parfois en plaisantant les Américains, le « fer à cheval ». Cet examen est une mesure de prudence. Mais il est aussi la suite normale d’une vieille habitude qui remonte aux premiers âges de la boxe à mains gantées.

Comment naquit cette habitude ? Quel pugiliste, dans les temps lointains, se rendit coupable, le premier, d’introduire une pièce de métal dans ses gants ? Plusieurs journalistes sportifs d’outre-Atlantique ont tenté d’éclaircir ce mystère. Mais aucun d’entre eux n’est parvenu à découvrir une explication satisfaisante. Il est hors de doute en effet qu’il serait absolument impossible à un boxeur de glisser subrepticement un fer à cheval dans son gant.

Il est vraisemblable toutefois que la méfiance s’est accrue depuis un match mémorable qui se déroula à New York, une quinzaine d’années avant la guerre.

La rencontre opposait (pour une bourse de dix dollars !) Fiddler Neary à Johnny Files. Au cours d’un vif échange Johnny décocha à toute volée un swing à son antagoniste. Sous la violence du coup le gant de la main droite s’ouvrit, un morceau de plomb s’en échappa et alla atteindre l’arbitre à la paupière. Le pauvre referee absolument knock-out s’abattit sur le tapis. On l’emporta. Il demeura sérieusement malade pendant plusieurs semaines, et on crut longtemps qu’il resterait borgne.

Cette fin de combat inattendue souleva, comme on peut le penser, un scandale énorme. Les autorités de l’Etat de New York parlèrent même d’interdire la pratique du « noble art ». Mais, graduellement, tout rentra dans le calme et l’on oublia ce honteux incident.

Reconnaissons d’ailleurs que c’est là un cas isolé et que les boxeurs témoignent toujours, à ce point de vue, d’une loyauté à laquelle il convient de rendre hommage.

F. Estèbe. « Almanach des sports. » Paris, 1926.
Illustration : salle de l’Albert Hall de Londres. Match entre Tommy Burns et Joe Beckett. Agence Rol, 1920.

Colères

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vera cruz

Concordat

Les colères de Napoléon étaient terribles, mais souvent étudiées. L’homme savait jouer des effets de terreur qu’il produisait pour arracher à ses interlocuteurs des acquiescements difficiles.  On se souvient de la scène qu’il fit au pape, qu’il avait amené à Fontainebleau, pour l’obliger à signer le concordat. Pendant une heure, il se montra séduisant et persuasif. Le pontife ne dit rien et laissa tomber ce seul mot : Comediante !napoleon pape concordatAlors l’empereur explosa et, pendant une heure, tonna. Le pape l’écouta sans mot dire et laissa encore tomber un mot : Tragediante ! 

Prétexte

C’est une colère qui valut à la France l’Afrique du Nord. Le dey d’Alger, recevant notre ambassadeur, qui le pressait de régulariser ses relations avec le royaume, s’emporta et le gifla avec son éventail (ou avec un chasse-mouches, selon une autre version).affaire de l'éventailPour venger cet affront, Louis-Philippe décida la conquête. C’est ainsi que l’Algérie devint française.

Colère et calcul

Raimu, qui témoigne en ce moment à la Comédie-Française une patience d’Ange, fait au studio une scène à l’heure. Tout lui est prétexte pour s’emporter : une porte qui ferme mal, un curieux qui glisse un œil sur le plateau.raimuCes colères, souvent savantes, lui procurent une tranquillité que les autres artistes ne peuvent obtenir par gentillesse, en même temps que maintes concessions de ses producteurs. 

Acteurs dans la bagarre

Il est des acteurs, qui trouvent dans la colère la meilleure expression de leur tempérament.gabin cagney beeryJean Gabin a exigé longtemps, par contrat, une colère par film, pour qu’il pût faire valoir tous ses effets. De même, James Cagney, le cogneur, refusait de jouer dans une production si le scénario ne comportait pas une bagarre. Wallace Beery s’est fait une spécialité de rôles colériques. Sa première fureur cinématographique avait fait doubler son contrat. Dans la vie c’est le plus doux des hommes. 

Honorable colère

Le général de Gaulle est célèbre pour ses colères froides. Elles lui suggèrent des mots terribles.charles de gaulle discoursMais les colères de de Gaulle sont des manifestations de caractère. Jamais le président du gouvernement provisoire ne s’irrite contre les choses ou les événements. Il a connu, pendant les quatre ans de sa lutte obstinée des traverses innombrables et les contretemps les plus agaçants. Ses avions sont tombés en panne, pendant des journées entières, alors qu’il était impatiemment attendu. En face du mauvais sort ou de l’adversité, de Gaulle conserve toujours un calme imperturbable. Il ne se met en colère que contre les hommes faibles, incapables ou perfides.

Le chef du gouvernement est un monsieur « pas commode ». Mais ses emportements ou ses ressentiments sont toujours ceux d’un homme.

« La Femme : hebdomadaire illustré des femmes de la libération nationale. »  Directrice Lucie Aubrac; rédactrice Eliane d’Orniel. Paris, 1946.