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En Utopie

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thomas more
Thomas More (Morus)

Bien souvent il n’y a pas de lecture plus actuelle que les vieux bouquins. Je ne pense pas vous blesser en supposant, cher lecteur, que vous ne faites pas votre lecture quotidienne de l’Utopie du vieux Thomas Morus, l’ami d’Erasme et de Guillaume Budé, le chancelier d’Angleterre que Henri VIII fit décapiter parce qu’il ne voulait pas se soumettre au dogme anglican naissant.

Aussi trouverez-vous sans doute profitable le clair petit livre que M. Edmond Privat consacre au Chancelier décapité (Les éditions Victor Attinger),dans lequel sont résumées les généreuses rêveries auxquelles s’abandonnait le vieux philosophe en l’an de grâce 1516.

Dans l’île où règne le roi Utopus, c’est le bonheur parfait. On y pratique déjà le communisme. Les portes n’ont pas de serrures, car il n’y a pas de voleurs.

Les Utopiens élisent chaque année un Phylarque par trente familles; dix Phylarques élisent un Syphogrante et les deux cents chefs réunis choisissent le prince, nommé à vie, mais révocable s’il devient tyrannique. L’Assemblée des Syphograntes constitue le Parlement, mais on y ignore naturellement la démagogie. Aucune interpellation ne peut être discutée le jour où elle est déposée, parce que celui qui a parlé le premier jour sous l’impression du moment s’occupe trop souvent ensuite de préparer des arguments pour défendre et maintenir ses propos inconsidérés plutôt que d’étudier ce qui est vraiment utile à la communauté, préférant ainsi faire du tort ou mettre des bâtons dans les roues à l’intérêt général plutôt que de voir perdre ou diminuer son propre prestige.

Les Utopiens ne travaillent que dix heures par jour, pour éviter la surproduction; les marchés leur permettent de s’approvisionner, gratuitement, bien entendu, car c’est le régime du troc qui fonctionne, la monnaie n’existant pas en Utopie.

L’or et l’argent sont universellement méprisés, puisqu’ils n’ont aucune valeur d’échange; on emploie ces vils métaux à faire des chaînes et des pots de chambre. Bien plus, une des punitions infamantes consiste à obliger le coupable à porter des anneaux d’or aux oreilles. Quant aux perles et aux pierres précieuses, elles servent de jouets aux enfants.

Comme tous les Utopiens sont vertueux, il n’y a que peu de lois, car pour un peuple aussi avancé, quelques-unes suffisent. Ils n’ont pas à s’empêtrer dans un réseau inextricable de textes contradictoires; la justice est également simplifiée, car ces sages excluent et bannissent toute espèce d’avocats, notaires, avoués ou autres coupeurs de cheveux en quatre et rusés compères. Chacun s’explique directement avec le juge et les procès y gagnent ainsi en clarté ce qu’ils perdent en longueur.

Au point de vue international, les Utopiens se méfient des traités et des alliances. Ils savent, en effet, par une longue expérience, qui dure encore, que tous ces traités ne sont que chiffons de papier.

En cas de difficultés diplomatiques, les Utopiens font preuve d’un grand modernisme; ils appliquent des sanctions économiques, cessant tout échange de produits avec le voisin turbulent. Si ce moyen ne suffit pas, ils se résignent, à leur corps défendant, à la guerre, mais ils se gardent bien de la faire eux-mêmes, n’ayant aucun goût pour cette chose très bestiale. Ils se contentent de fondre leurs pots de chambre pour acheter des mercenaires, professionnels et amateurs des plaies et bosses.

En vérité, je vous te dis, le royaume d’Utopie n’est pas de ce monde.

Georges Mongrédien. « Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques. » Paris, 1936.

Assise présidentielle

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taftUne grosse nouvelle nous est apportée par le Courrier des Etats-Unis

Le fauteuil présidentiel s’est effondré sous le poids de M. Taft. Le fardeau du pouvoir est devenu de plus en plus lourd depuis le 4 mars. Il est vrai que M. William Howard Taft est habitué à des accidents de cette nature, car les fauteuils ne sont pas en général fabriqués pour porter  des poids de 240 livres. Aussi le président se méfie-t-il, en principe, de tous les sièges. 

Avant de leur confier sa personne, M. Taft les examine d’un œil expert. Il procède ensuite par voie de… tâtonnements, ne donnant tout son poids que progressivement. Au moindre craquement suspect, il se lève et change de siège. 

M. Taft, le vingt-septième président américain, avait la plus grande confiance dans le fauteuil qu’il vient de briser. C’était un soutien éprouvé sur lequel le président croyait pouvoir compter… et s’asseoir. 

Encore une illusion qui s’en va !

« Le Signal de Madagascar et dépendances. » Tamatave, 1909

Le choix d’une femme

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femme_idealeDernièrement, un journaliste adresse cette réflexion piquante aux jeunes gens :

Quand une jeune fille vous plaît, avant de la demander en mariage, faites votre possible pour la surprendre à la cuisine, ce qui sera d’un bon augure déjà; et si elle ne s’excuse pas, si elle n’est pas honteuse d’être surprise à de vulgaires travaux, soyez assuré qu’elle possède un jugement sain.

Arrangez-vous pour assister à une sortie qu’elle fera un jour de mauvais temps : si elle s’enveloppe soigneusement d’un waterproof, si elle se coiffe d’un chapeau de la saison passée, cette femme ne vous ruinera pas en robes, ni en chapeaux.

Si vous la voyez arranger sans affectation des fleurs dans un vase, redresser le faux pli d’un rideau, disposer les sièges et les meubles d’une façon commode et gracieuse, cette femme aime l’intérieur, ne courra pas les bals et fêtes, sera la gardienne du foyer.

Epousez, mon cher, épousez cette femme-là les yeux fermés si vous la rencontrez.

« Le conteur vaudois. » Lausanne, 1894.

Fille de prince… et balayeuse

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burgtheaterUn journal de Vienne , le Neus Wiener Journal, vient de révéler la petite histoire suivante, qui fait quelque bruit dans la haute société :

Le feu prince Guillaume de Montenuovo , fils de l’ex-impératrice Marie-Louise et du comte Neipperg, donc demi-frère du roi de Rome, avait eu lui-même , hors mariage , une fille qui compte aujourd’hui une cinquantaine d’années.

Quoique fille de prince, elle fut malheureuse pendant toute sa vie. Elle avait six ans quand son père mourut, et à partir de ce moment ce fut la misère car la famille de Montenuovo voulut toujours ignorer cette « irrégulière ».

Il y a une dizaine d’années la pauvre femme obtint une place de balayeuse au Burgtheater de Vienne. Ces jours derniers on l’a congédiée pour « raisons d’économie ». Or, fait remarquer le Wiener Journal, le régisseur des théâtres impériaux viennois, second chambellan de l’empereur François-Joseph, n’est autre que le prince Alfred de Montenuovo, le propre neveu selon nature de la pauvre  balayeuse maintenant sur le pavé.

« Le Nouvelliste. » 1904.

Un affamé

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j_micheletJules Michelet, le gavroche parigot qui atteignit la célébrité, eut des périodes bien pénibles durant sa rude adolescence. Tourmenté par ses camarades d’école, efflanqué comme un poulain mal nourri, il excitait aussi bien la pitié que les rires. 

Dans la cave humide de la rue de Bondy, qui servait à ses parents d’imprimerie, il gelait quotidiennement et stoïquement en assemblant ses « petites lettres de plomb ». Mais, plus que le froid, la faim le tenaillait sans répit. 

Et j’avais seize ans ! s’écria-t-il plus tard avec amertume; l’âge où  la croissance rapide rend le besoin d’une nourriture abondante plus impérieuse qu’à aucun moment de la vie.

Lorsqu’il arrivait que sa grand-mère lui remît quelque menue monnaie, il avait fort envie de se précipiter dans une boulangerie; mais l’orgueil le retenait :

Mais comment trahir ma pauvreté en mangeant mon pain sec devant mes camarades ? D’avancé, je me voyais exposé à leurs rires, et j’en frémissais… 

Aujourd’hui, il conclut avec superbe :

Cette indigence née de la persécution, fièrement, noblement supportée par les miens, fait ma gloire. Alors, elle me semblait une honte, et je la cachais de mon mieux. Terrible respect humain ! 

« Lisez-moi Historique. » Paris, 1935.

Féminisme au harem 

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thailandeLe jeune roi de Siam Maha Wagirawoud a 704 femmes. Et chaque jour, il risque de voir augmenter la population de ce harem fantastique, car une antique loi siamoise oblige le roi à épouser toute jeune fille qui s’offre à lui en mariage. 

C’est ainsi que, dans son palais, s’est glissée récemment une jeune Siamoise, élevée par un officier anglais, qui, par suite de son éducation, est devenue une ardente suffragette. Elle n’a pas tardé à faire parmi ses compagnes une active propagande féministe, elle a fait des adeptes.

Les sept cents épouses de l’infortuné roi de Siam sont en révolution.

« L’Homme libre : journal quotidien du matin. » Paris, 1913.

Shimooka le sorcier

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renjoM.Shimooka Renjō, le doyen des photographes japonais, vient de mourir à Tokyo. Une photographie hollandaise apportée par un navire lui révéla le nouvel art dont l’Europe venait d’avoir la primeur.

Renjō fut émerveillé de la ressemblance et de la netteté des portraits et se rendit en Amérique pour s’initier à la photographie. Revenu à Tokyo (qui s’appelait alors Yeddo), il s’adonna avec passion à la pratique de cet art. Mais l’exercice n’en fut pas tout d’abord sans danger, car la photographie fut considérée comme une invention diabolique, assimilée à la sorcellerie et défendue par le Shogun.

Heureusement, la police ferma les yeux et tous les hauts fonctionnaires défilaient en cachette devant l’objectif de Shimooka Renjō. Depuis cette époque, le Japon a beaucoup changé.

« L’Écho du merveilleux. » Paris, 1914.
Photo : https://ameblo.jp/itaru-ohyama/entry-12372213397.html