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L’herbe des sabres

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frederic mistralOn peut dire que l’air de Provence est tout imprégné de superstition. On la rencontre à tous les pas et sous toutes les formes, même sous celle des plantes. Il en est une que l’on appelle « l’herbe des sabres » : celui qui ose la transplanter meurt dans l’année. Frédéric Mistral possède, dans son poétique et fougueux jardin de Maillane, une touffe de cette herbe des sabres et il en racontait dernièrement la tragique histoire.

Il y a peu d’années, un paysan de Maillane, homme dans la force de l’âge et d’une superbe santé, vint lui dire qu’il avait découvert, dans des ruines, un pied de l’herbe des sabres, — laquelle, parait-il, est assez rare, —et il offrit au poète d’aller le lui chercher.

 Mais, objecta celui-ci, n’as-tu pas peur de mourir dans l’année ? 

Le brave homme se mit à rire. Il n’avait pas peur du tout. Et il arriva, quelques heures après, avec la mystérieuse plante, que l’on plaça au bon endroit.

 Eh ! bien, racontait Mistral, trois mois après, cet homme mourait aussi qu’un sabot se fend, comme l’on dit en Provence. Mais, ajoutait le Maître en souriant, ce n’est peut-être qu’une coïncidence. Cependant, poursuivait-il, cette plante a beau gagner du terrain, devenir très encombrante dans mon jardin, sentir mauvais (ce qui est une de ses particularités), ce n’est pas moi qui la ferai jamais arracher.

« Le Signal de Madagascar et dépendances. » Tamatave, 6 juin 1909.

La race la plus intelligente

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rencontreLes ethnologistes modernes offrent certainement un spectacle amusant lorsque, avec un seul crâne, deux tibias et un pot d’ocre pour barbouiller une carte, ils prétendent démontrer que les habitants de l’Irlande, d’une partie de l’Angleterre, de l’Italie, de l’Egypte et du Maroc appartiennent tous à un type d’humanité fort dépourvu d’intelligence.

La palme, cependant, doit être décernée à ce génie de l’Université de Princeton qui, grâce à on ne sait quelle épreuve compliquée, vient de découvrir qu’un Hollandais est beaucoup plus intelligent qu’un Autrichien et qu’un Turc l’est plus qu’un Italien Dans la liste des honneurs, les Italiens n’arrivent qu’avec le numéro 16. On demeure assez surpris lorsqu’on songe que durant deux siècles l’Italie a eu l’honneur de donner au monde plus de géants intellectuels et artistiques que le reste du monde.

Mais, sans doute, il y a quelque erreur grossière dans cette affirmation et c’est ainsi que l’Université de Princeton établirait la nationalité des grands hommes suivants :

Léonard de Vinci, l’homme le plus intelligent que le monde ait jamais produit, était un Turc; Michel-Ange était un Suédois; Christophe Colomb, né à Porktown, partit de New York pour découvrir Gênes; Dante était un Petit Prussien; Virgile un Hollandais et Bonaparte un Wallon.

« L’Écho annamite. » Saïgon, 26 février 1925.

Lettres perdues

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Dead Letter OfficeSavez-vous ce que deviennent, aux Etats-Unis, les lettres tombées au rebut ?

Celles qui proviennent du Canada, de la Grande-Bretagne, de la Suisse, du Sud-Amérique et de l’Australie sont, par suite d’une convention spéciale, jetées aussitôt au feu. La France, l’Italie, la Russie, l’Espagne, la Norvège, la Suède, le Danemark et la Belgique montrent pour la correspondance de leurs nationaux un peu plus d’intérêt : elles les réclament intégralement, et la Russie pousse même la sollicitude jusqu’à faire recommander ses retours.dead lettersLe pays qui fournit le plus de besogne au Dead Letter Office (bureau des lettres au rebut), est l’Italie. La raison en est à la fois curieuse et simple : l’Italien qui écrit à son compatriote émigré aux Etats-Unis néglige couramment d’affranchir sa lettre. Le destinataire, de son côté, ne se soucie guère de payer la double taxe. Il lui suffit généralement de reconnaître l’écriture de l’envoyeur et de lire le nom de la ville d’où provient la missive, et il en conclut que son correspondant se porte bien, et rend la lettre au porteur… sans la décacheter.

On ne saurait économiser plus sagement.

« Le Pays : journal des volontés de la France. » Paris, 8 octobre 1902.

The Kempters

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Avertissements

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bistroLe Journal des Débats signale une invention américaine. Elle est modeste et, peut-être, pratique.

Il s’agit de petites plaques émaillées à l’instar de celles où nos quincailliers inscrivent quelqu’une de ces invitations : Essuyez vos pieds, s. v. p. !  — Laissez la porte se fermer seule, etc., etc. Les Américains en ont étendu l’usage. Leurs quincailliers en vendent munies d’inscriptions s’appliquant à toutes circonstances possibles.

Il n’est pas rare de voir, cloués contre la porte d’entrée, les uns au-dessous des autres, tout un lot de ces avertissements péremptoires et familiers. Les gens très affairés préviennent leurs visiteurs par cette inscription : Aujourd’hui, j’ai de la besogne par-dessus la tête.

Ceux qui redoutent les tapeurs manifestent ainsi leur crainte par ces mots : Simpson prête de l’argent, moi pas. Or, Simpson, sachez-le, est à New York ce personnage précieux qu’à Paris on nomme « ma tante ». Enfin, sur le coffre-fort de certaines maisons de commerce, on peut lire l’inscription suivante :

Avis aux cambrioleurs. Ce meuble ne contient que des papiers sans valeur aucune pour vous. Nous déposons chaque soir notre recette du jour à la Banque. Epargnez notre coffre-fort. Dans le tiroir de la table du milieu, vous trouverez de la monnaie et des timbres-poste.

Un procédé analogue, avait été essayé naguère dans la salle de rédaction d’un journal parisien où, bien en vue, on avait affiché ce placard :

Les raseurs sont priés de ne pas moisir ici.

On finit par enlever la pancarte. Les plus importuns visiteurs ne croyaient jamais qu’ils fussent visés par cet avis dont ils riaient très fort…

Paris, 8 octobre 1902.

Une leçon

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Jonathan SwiftJonathan Swift, célèbre écrivain anglais, auteur des Voyages de Gulliver, était renommé pour son manque de générosité.

Un jour, un jeune domestique qui lui apportait souvent, de la part d’un de ses amis, des envois de fruits et de gibier et n’avait jamais rien reçu de lui pour sa peine vint, chargé comme de coutume d’un panier bien garni, frapper à la porte du docteur. Ce dernier ouvrit lui-même.

 Voici, dit le jeune homme, d’un air mal gracieux, un tas de choses que mon maître vous envoie.

Le docteur, froissé de l’air impertinent et des manières grossières du domestique, lui dit :

 Entrez, mon garçon, mais vous me paraissez assez mal appris. Je vais vous montrer comment on doit s’acquitter d’une commission avec politesse. Supposons que vous êtes le docteur Swift et moi le domestique…

Alors, ôtant son chapeau, le docteur salua le domestique et lui dit :

— Monsieur le docteur, mon maître vous envoie ce petit présent et vous prie de lui faire l’honneur de l’accepter.
— Très volontiers, mon garçon, répondit l’autre, dites à votre maître que je lui suis très reconnaissant de son attention… et prenez ce petit écu pour votre peine.

Le père de la cigarette

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Miles Hymane_fumeurUne plaque commémorative a été apposée récemment, paraît-il, sur la maison jadis habitée par Rodrigo de Jerez, à Ayamonte, en Espagne. Quel est ce personnage, et à quoi doit-il sa célébrité ?

La tradition veut que ce Rodrigue, moins connu que le Cid, ait été le premier fumeur d’Europe. A-t-il été vraiment le premier à faire sortir de jolis nuages gris-bleu de sa bouche ? Ne chicanons pas, et admettons tout ce qu’on raconte à son sujet : qu’il était un compagnon de Christophe Colomb, et que ce sont les Indiens qui lui ont appris l’art et la volupté de fumer. 

De retour en Espagne, il se fabriqua lui-même des cigarettes avec les feuilles de tabac qu’il avait rapportées. Les premiers qui le virent sortir la fumée de sa bouche et même de son nez crurent avoir affaire à un dangereux sorcier. Naturellement, il fut dénoncé à l’Inquisition et l’illustre Torquemada fit une enquête. Heureusement pour Rodrigo de Jerez, on reconnut que cette émission de fumée était naturelle et non diabolique…

Aujourd’hui, la Régie des tabacs d’Espagne rend hommage solennellement au père de la cigarette, au fondateur d’une industrie de plus en plus florissante. Voulez-vous savoir, en effet, quelle est la consommation du tabac dans le monde ? Voici quelques chiffres dont on m’assure l’authenticité :

En 1911, les Etats-Unis fabriquaient environ 10 milliards de cigarettes; en 1924, la production était passée à 71 milliards et en 1926, à 90 milliards. Dans tous les pays du monde, on constate un écart formidable entre la consommation d’avant-guerre et celle d’après-guerre. Pour les cigarettes seules, on est passé de 13 à 41 milliards en Angleterre, de 12 à 29 milliards en Allemagne, de 4 à 14 milliards en Italie, de 7 à 28 milliards au Japon, etc. Par rapport au nombre d’habitants, c’est l’Angleterre qui tient la tête, puis, chose curieuse, c’est l’Autriche, la petite et pauvre Autriche, qui vient en second. Les Autrichiens ont sans doute beaucoup fumé pour oublier leurs misères…

La cigarette triomphe dans le monde moderne, et les amateurs de cigares deviennent moins nombreux. Ce sont évidemment les femmes qui ont assuré la prééminence de la cigarette. Et  il est également incontestable que l’industrie du tabac a profité de la guerre et de toutes les perturbations politiques et sociales du monde. Interrogez les Russes : ils vous diront que jamais on n’a autant fumé chez eux que pendant la période de la famine, en 1921. On fumait pour s’étourdir, pour tromper l’estomac affreusement vide…

En vérité, Rodrigo de Jerez est un grand bienfaiteur de l’humanité !

André Pierre. »L’Européen : hebdomadaire économique, artistique et littéraire. » Paris, 5 février 1930.
Illustration : Miles Hymane.