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L’esprit obligeant

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esprit

En l’An 1210, un bourgeois d’Epinal, nommé Hugues, fut visité par un esprit, qui faisait des choses tout-à-fait merveilleuses, et qui parlait à tout le monde, sans se montrer.

On lui demanda un jour son nom, et de quel lieu il venait ? Il répondit qu’il était l’esprit d’un jeune homme de Clésentine, village à sept lieues d’Epinal ; que sa femme vivait encore, et qu’il l’avait abandonnée, parce qu’elle avait eu trop de familiarité avec son curé.

Un autre jour, Hugues ayant ordonné à son valet de seller son cheval, et de lui donner à manger, le valet différé de faire ce qu’on lui commandait, parce qu’il s’occupait d’autre chose. Dans l’intervalle, l’esprit fit son ouvrage, au grand étonnement de tout le monde.

Un autre jour, Hugues, voulant se faire saigner, dit à sa fille de préparer des bandelettes. L’esprit alla aussitôt prendre une chemise neuve dans une autre chambre, la déchira par bandes, et vint ensuite la présenter au maître, en lui disant de choisir les meilleures.

Un autre jour, la servante du logis ayant étendu du linge dans le jardin, pour le faire sécher, l’esprit le porta au grenier, et le plia plus proprement que n’aurait pu faire la plus habile blanchisseuse.

Ce qui est fort remarquable, c’est que, pendant six mois qu’il fréquenta cette maison, il n’y fit aucun mal à personne, et ne rendit que de bons offices, contre l’ordinaire de ceux de son espèce.

Le fantôme veut ses 5 fruits et légumes

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peur

Le château d’Arcueil situé près de Paris dans la commune de ce nom appartenant au commencement de ce siècle à un vieux gentilhomme, M. le comte de Guise. Il y passait la plus grande partie de l’année et se reposait des longues fatigues qu’il avait éprouvées, à l’armée de Condé, pendant les guerres de l’émigration.

A la fin de l’année 1809, pendant le court séjour qu’il faisait à Paris, M. de Guise fut attaqué d’une violente maladie; il n’avait auprès de lui que ses domestiques, car il était veuf sans enfants; mais on fit promptement prévenir madame d’Ambly, sa sœur, qui habitait les environs de Bordeaux, et cette dame obtint de son mari de venir s’établir chez son frère jusqu’à ce qu’il fût guéri. Elle arriva à Paris accompagnée d’Eugénie, sa fille unique, âgée de treize ans, et pendant trois mois elle prodigua les soins les plus empressés, les plus attentifs à M. de Guise, pour qui elle avait une vive affection.

Ce dévouement fut enfin récompensé; au commencement de juillet, le mal céda, et le malade entra en convalescence; il voulait de suite se rendre à Arcueil, le médecin le lui défendit, l’air et l’eau de ce pays ne lui convenant pas encore; au contraire, il conseilla à madame d’Ambly, dont la santé était altérée par de trop longues fatigues, d’aller y séjourner quelques semaines. M. de Guise exigea que cette ordonnance fût exécutée par sa sœur, et, vers la fin de juillet, elle se rendit à Arcueil avec sa fille Eugénie, une femme de chambre qu’elle avait amenée de Bordeaux et un domestique de son frère, garçon simple, crédule et prêt à s’effrayer de tout. A l’arrivée de madame d’Ambly, le jardinier et sa femme, qui occupaient un petit bâtiment voisin du pavillon principal, s’empressèrent de la mettre en possession de toute la maison. Elle voulut aussi voir le jardin, le verger, le potager qui étaient considérables; elle les trouva dans le meilleur état; les fruits, les légumes étaient magnifiques et en grande abondance.

Le soir venu, elle remarqua que sa femme de chambre avait l’air fort inquiète. Ayant eu quelque ordre à donner au domestique, elle le fit venir et fui trouva le visage effrayé, enfin à neuf heures, lorsqu’elle dit à sa fille d’aller se coucher dans un cabinet contigu à sa propre chambre, Eugénie vint en pleurant supplier sa mère de la laisser passer la nuit avec elle, parce que seule elle mourrait de frayeur. Madame d’Ambly demande la cause de cette crainte subite; Eugénie répond en sanglotant que toute la maison est dans l’effroi, parce que depuis deux mois il revient dans le jardin un spectre, un Malabri, qui se promène entouré de flammes et traînant des chaînes. Eugénie avoue tenir cette nouvelle de la femme de chambre qui l’a apprise de la jardinière. Madame d’Ambly démontra à sa fille combien cette frayeur était ridicule; néanmoins, comme Eugénie tremblait toujours, elle la fit coucher dans son lit. Aussitôt qu’elle la vit endormie, elle appela ses domestiques et, sans explication aucune, fit fermer devant elle avec soin les portes extérieures, en prit les clefs et donna ordre à ses gens de se retirer immédiatement dans leurs chambres qui avaient vue sur la cour; elle monta ensuite chez elle et éteignit sa lumière, mais ne se coucha pas.

A minuit, elle aperçut une flamme qui approchait avec vitesse de la maison, et bientôt elle distingua quelque chose qui lui parut un homme couvert de longues draperies blanches; ce que l’on apercevait de la tête ressemblait à un épouvantable groin. Le fantôme courait en traînant une chaîne et en agitant de chaque main un flambeau; venu près de la maison, il poussa trois gémissements et disparut tout à coup avec un piéger bruissement. Quelques instants après, madame d’Ambly crut voir dans l’obscurité le fantôme qui s’approchait de la maison, vers une porte dérobée qui n’avait pas de verrous en dedans, mais qu’elle avait fermée avec une barre; elle entendit agiter cette porte qui ne s’ouvrit pas. Une demi-heure s’écoula, puis madame d’Ambly entendit frapper trois coups, et au même instant le revenant parut au loin; il parcourut le jardin dans tous les sens, en poussant des cris plaintifs, et il vint de nouveau disparaître au pied de la maison. Le reste de la nuit se passa tranquillement. Pendant l’une et l’autre apparition, aucun des chiens (il y en avait trois) ne fit entendre d’aboiement.

Le lendemain, dès cinq heures, madame d’Ambly était dans les jardins ; elle remarqua que les plus beaux fruits, les plus beaux légumes avaient disparu; puis en passant sous les fenêtres de la cuisine, qui étaient ouvertes, elle entendit la jardinière se plaindre aux domestiques d’avoir été tourmentée toute la nuit, ainsi que son mari, par le Malabri. Ceux ci lui répondirent qu’ils n’avaient rien entendu. Pendant le jour, madame d’Ambly ne parla à personne de ce qu’elle avait vu, mais, à dix heures du soir, elle alla recevoir à la grille extérieure et introduisit secrètement M. de Guise, qu’elle avait prévenu, par un exprès. Il fit venir aussitôt les domestiques, et les envoya dans leurs chambres, avec ordre de n’en sortir que s’ils entendaient crier; puis il alla s’établir sans lumière dans un salon d’été, qui avait sortie sur le jardin par la porte dérobée dont nous avons parlé. Il ne mit pas la barre de cette porte.

A minuit, même manège que la veille; le fantôme parcourut le jardin en courant, en criant, en agitant des flammes; il vint près de la maison, et M. de Guise le vit éteindre subitement les deux torches qu’il tenait à la main, en les plongeant dans un baquet d’eau qui sans doute ne se trouvait pas là par hasard. Il entendit mettre une clef dans la serrure de la porte dérobée, qui s’ouvrit et donna entrée à quelqu’un. La porte fut refermée, et le nouvel arrivé gagna doucement un corridor du premier étage, et se mit à le parcourir en gémissant d’une manière lugubre, et traînant une chaîne avec grand bruit. M. de Guise avait suivi le revenant; il le laissa gémir quelques instants, puis marcha vers lui et le saisit par ses vêtements.

Le revenant eut sans doute grand’peur, car il poussa de grands cris et demanda miséricorde. A ce bruit, les domestiques, madame d’Ambly et sa fille arrivent avec des lumières, et l’on aperçoit, à genoux devant M. de Guise, le jardinier tout tremblant et affublé d’une manière fort grotesque : il était coiffé d’un crâne et d’une mâchoire de cheval, drapé d’un vieux drap sale, et ceint de la chaîne du chien de basse-cour. Cet attirail, vu de près, était plus risible qu’effrayant, aussi les domestiques avaient- ils bonne envie de se moquer du fantôme; mais M. de Guise, qui voyait là, tout autre chose qu’une plaisanterie, menaça le jardinier de le conduire chez le magistrat, s’il ne lui expliquait à l’instant ce qu’il venait faire chez lui au milieu de la nuit, et quel motif il avait de chercher à effrayer toute une maison. Craignant l’effet de ces menaces, le jardinier avoua que la maladie de M. de Guise lui avait fait espérer qu’il profiterait de toute la récolte du jardin; que la venue de madame d’Ambly lui enlevant cet espoir, il avait, d’accord avec sa femme, tenté de l’effrayer pour lui faire quitter Arcueil.

M. de Guise chassa de chez lui ce domestique infidèle, et vainement Eugénie demanda-t-elle sa grâce.

« Histoires et anecdotes des temps présents »   M. G. de Cadoudal, V. Sarlit, Paris, 1863.

Il est venu me dire adieu

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 fantôme

Je passais mes vacances à la maison, je demeurais avec mon père et ma mère, non pas ici, mais dans une autre vieille résidence de famille, dans le Mid-Lothian, construite par un ancêtre au temps de Marie, reine d’Ecosse, et appelée Inveresk House.

Ma chambre à coucher était une vieille pièce curieuse, longue et étroite, avec une fenêtre à un bout et une porte à l’autre. Mon lit était à gauche de la fenêtre et regardait la porte. J’avais un frère qui m’était bien cher (mon frère ainé), Oliver; il était lieutenant dans le 7ème Royal Fusiliers.
Il avait à peu près 19 ans et il se trouvait à celte époque, depuis quelques mois, devant Sébastopol. J’entretenais une correspondance suivie avec lui.

Un jour, il m’écrivit dans un moment d’abattement, étant indisposé ; je lui répondis de reprendre courage, mais que, si quoique chose lui arrivait, il devait me le faire savoir en m’apparaissant dans ma chambre où, petits garçons encore, nous nous étions si souvent assis, le soir, fumant et bavardant en cachette. Mon frère reçut cette lettre (comme je l’appris plus tard) lorsqu’il sortait pour aller recevoir la sainte cène ; le clergyman qui la lui a donnée me l’a raconté.

Après avoir communié, il alla aux retranchements, d’où il ne revint pas ; quelques heures plus tard, commença l’assaut du Redan. Lorsque le capitaine de sa compagnie fut tombé, mon frère prit sa place, et il conduisit bravement ses hommes. Bien qu’il eût déjà reçu plusieurs blessures, il faisait franchir les remparts à ses soldats, lorsqu’il fut frappé d’une balle à la tempe droite. Il tomba parmi les monceaux d’autres ; il fut trouvé dans une sorte de posture agenouillée (il était soutenu par d’autres cadavres), 36 heures plus tard. Sa mort eut lieu, ou plutôt il tomba, peut-être sans mourir immédiatement, le 8 septembre 1855.

Cette même nuit, je me réveillai tout d’un coup. Je voyais en face de la fenêtre de ma chambre, près de mon lit, mon frère à genoux, entouré, à ce qu’il me semblait, d’un léger brouillard phosphorescent.

Je tâchai de parler, mais je ne pus y réussir. J’enfonçai ma tête dans les couvertures ; je n’étais pas du tout effrayé (nous avons tous été élevés à ne pas croire aux esprits et aux apparitions), mais je voulais simplement rassembler mes idées, parce que je n’avais pas pensé à lui, ni rêvé de lui, et que j’avais oublié ce que je lui avais écrit une quinzaine avant cette nuit-là. Je me dis que ce ne pouvait être qu’une illusion, un reflet de la lune sur une serviette ou sur quelque autre objet hors de sa place. Mais lorsque je levai les yeux, il était encore là, fixant sur moi un regard plein d’affection, de supplication et de tristesse. Je m’efforçai encore une fois de parler, mais ma langue était comme liée ; je ne pus prononcer un son.

Je sautai du lit, je regardai par la fenêtre et je m’aperçus qu’il n’y avait pas de clair de lune : la nuit était noire et il pleuvait serré, à en juger d’après le bruit qu’on entendait contre les carreaux; je me retournai, et je vis encore le pauvre Oliver : je fermai les yeux, marchai à travers l’apparition et arrivai à la porte de la chambre. En tournant le bouton, avant de sortir, je regardai encore une fois en arrière. L’apparition tourna lentement la tête vers moi et me jeta encore un regard plein d’angoisse et d’amour. Pour la première fois, je remarquai alors à la tempe droite une blessure d’où coulait un filet rouge. Le visage avait un teint pâle comme de la cire, mais transparent ; transparente était aussi la marque rouge. Mais il est presque impossible de décrire l’apparence de la vision.

Je sais seulement que je ne l’oublierai jamais. Je quittai la chambre et j’allai dans celle d’un ami, où je m’installai sur le sofa pour le reste de la nuit; je lui dis pourquoi. Je parlai aussi de l’apparition à d’autres personnes de la maison ; mais, lorsque j’en parlai à mon père, celui-ci m’ordonna de ne pas répéter un tel non-sens, et surtout de n’en rien dire à ma mère.

Le lundi suivant, il reçut une note de Sir Alexandre Milne annonçant que le Redan avait été pris d’assaut, mais sans donner des détails. Je dis à mon ami de me le faire savoir, s’il voyait avant moi le nom de mon frère parmi les tués et les blessés. Environ une quinzaine plus tard, il entra dans la chambre à coucher que j’occupais dans la maison de sa mère, à Atholl Crescent, Edinburgh.

Je lui dis, l’air très grave :

« Je suppose que vous venez pour me communiquer la triste nouvelle que j’attends. »

Il répondit :

« Oui. »

Le colonel du régiment et un officier ou deux, qui avaient vu le cadavre, confirmaient le fait que l’apparence du corps s’accordait très bien avec ma description. La blessure mortelle était exactement là où je l’avais vue. Mais personne ne put dire s’il était vraiment mort tout de suite. Son apparition, dans ce cas, devait avoir eu lieu quelques heures après sa mort, car je l’avais vue quelques minutes après 2 heures du matin.

Quelques mois plus tard, on renvoya à Invcresk un petit livre de prières et la lettre que je lui avais écrite. Les deux objets avaient été trouvés dans la poche intérieure de la tunique qu’il portait au moment de sa mort ; je les ai encore.

Témoignage du Capitaine G. F. Russell Calt, Coatbrige.

« Les phénomènes psychiques occultes: état actuel de la question. » (2e édition revue, corrigée et augmentée), par le Dr Albert Coste, Editions G. Masson & C. Coulet, 1895.

La poissonnière et l’étameur

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C’était à la fin de l’été, au moment où les jours diminuent de longueur, et où, cependant, il fait encore chaud, les poissonnières étaient à la fin de leur vente et cherchaient à se débarrasser à tout prix de leur poisson, qui menaçait d’être avarié avant le lendemain.

Or, un pauvre diable d’étameur napolitain vint à la poissonnerie pour acheter son souper, et il s’approcha humblement d’une revendeuse pour lui marchander du poisson.

Au lieu de lui laisser une modeste petite friture pour quelques sous — ce qui eût été dans les prix ordinaires — la marchande eut la mauvaise pensée d’exploiter l’inexpérience du pauvre diable, en matière de fraîcheur du poisson et du prix qu’on peut y mettre raisonnablement ; de sorte qu’elle choisit un lot de pièces avariées et lui en demanda une somme relativement élevée.

L’étameur, très gêné, essaya de marchander ; il comptait et recomptait d’un air indécis les quelques sous de cuivre qu’il avait dans les mains. Mais la marchande né voulut pas démordre de ses prétentions, de sorte qu’elle exigeait la sortie d’une pièce blanche.

Le combat qui se livrait dans l’esprit de l’acheteur était visible, et la marchande le suivait d’un oeil d’observation malveillante, lorsqu’enfin rétameur parut prendre une décision définitive. Après de longues hésitations, il sortit une vieille bourse de cuir, en tira une pièce de cinq francs d’argent, et la tendit à la marchande. Celle-ci, persuadée qu’elle avait réussi à tromper son client, se hâta de la changer et de lui en rendre la monnaie, après s’être payée grassement de son poisson avarié.

Le marché terminé notre homme s’en alla. La marchande l’accompagna de mille lardons qu’elle disait à mots couverts, pensant que l’étameur ne comprenait pas la portée de ses paroles. Mais à chaque plaisanterie, qui avait d’ailleurs le don de faire rire aux éclats les voisines, notre homme répondait entre ses dents d’un air sournois :

«  Es o cambio que t’espero ! — C’est au change que je t’attends ! »

En effet, le lendemain matin, notre marchande, qui avait bien ri du bon tour qu’elle croyait avoir joué à un naïf, sortit sa pièce blanche pour la montrer triomphalement à ses voisines et constata avec une douloureuse stupéfaction qu’elle était fausse.

On devine que les rieuses ne furent plus de son côté ; et elle comprit alors, à ses dépens, la portée de ces paroles jusque-là incomprises par elle : « Es o cambio que t’espero ! »

Bérenger Féraud

Un fantôme bien vivant

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Un certain Robert Bruce, Ecossais, était, en 1828, à l’âge de trente ans environ, capitaine en second sur un navire marchand faisant le trajet entre Liverpool et Saint-Jean-du-Nouveau-Brunswick.

Un jour, on était dans les eaux de Terre-Neuve, Robert Bruce assis dans sa cabine, voisine de celle du capitaine, était absorbé dans des calculs de longitude ; pris d’un doute sur l’exactitude des résultats qu’il avait obtenus, il interpella le capitaine, qu’il croyait dans sa cabine: « Quelle solution avez-vous ? » lui cria-t-il. Ne recevant pas de réponse, il tourna la tête et crut apercevoir le capitaine dans sa cabine, occupé à écrire. Il se leva et s’approcha de l’homme qui écrivait à la table du capitaine.

L’écrivain leva la tête et Robert Bruce aperçut un personnage absolument inconnu, qui le regardait fixement. Bruce monta précipitamment sur le pont et fit part au capitaine de ce qu’il avait vu. Ils descendirent ensemble: il n’y avait personne; mais sur l’ardoise, qui se trouvait sur la table du capitaine, ils purent lire ces mots , écrits d’une main étrangère: « Gouvernez au Nord-Ouest. »

On compara cette écriture à celle de tous les autres passagers; on alla jusqu’à faire des perquisitions, mais sans aucun résultat. Le capitaine, se disant qu’il ne risquait que quelques heures de retard, ordonna de tenir au nord-ouest.

Après quelques heures de navigation, ils aperçurent les débris d’un vaisseau pris dans les glaces; ayant à bord l’équipage et quelques passagers en détresse.

C’était un navire parti de Québec, à destination de Liverpool, emprisonné dans les glaces depuis quelques semaines. La situation des voyageurs était désespérée. Quand ils eurent été recueillis à bord du navire sauveteur, Bruce, à son grand étonnement, reconnut dans l’un d’eux l’homme qu’il avait vu dans la cabine du capitaine. Ce dernier pria l’inconnu d’écrire sur l’autre côté de l’ardoise ces mêmes mots: « Gouvernez au nord-ouest. » L’écriture était identiquement la même !

On apprit que, dans la journée vers midi, ce voyageur était tombé dans un profond sommeil, et qu’en se réveillant, une demi-heure après, il avait dit : « Aujourd’hui nous serons délivrés. » Il avait vu en songe qu’il se trouvait sur un autre navire qui venait à leur secours; il fit même la description de ce navire, et, à son approche, les voyageurs n’eurent pas de peine à le reconnaître. Quant à l’homme qui avait fait ce rêve prophétique, il lui semblait connaître tout ce qu’il voyait sur le nouveau navire; mais comment cela était-il arrivé, il n’en savait rien.

« Revue des études psychiques » Paris, 1901.

L’homme aux mains sanglantes

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guillotine

Le samedi 25 avril 1857, mourait, à Noyon, un vénérable vieillard de 84 ans, François-Joseph Desmorest. C’était un bonhomme que l’estime générale entourait. Chacun, dans Noyon, aimait cet octogénaire doux et bon.

Vivant pauvrement d’une maigre retraite, il faisait chaque jour une petite promenade à travers la ville, où tous le saluaient. Il s’arrêtait pour regarder d’un oeil attendri les jeux des petits enfants qui, candides et confiants, se groupaient volontiers autour du vieillard. Ses mains tremblantes se posaient paternellement sur leurs têtes blondes, comme en un geste auguste de bénédiction. Un pâle sourire éclairait son visage lorsque, le soir venu, il voyait des amoureux enlacés, vivant leurs beaux rêves d’avenir.

Aussi, lorsque François-Joseph Desmorest trépassa, tout Noyon suivit son cercueil. Le journal de la ville, L’Ami de l’Ordre, consacra à sa mémoire un touchant article nécrologique, reproduit quelques jours après par les feuilles du chef-lieu d’arrondissement. Pourtant, Desmorest n’avait pas toujours été entouré de cette sympathie. En un temps, il avait été considéré avec répugnance; on s’était détourné à son passage; on avait reculé à son approche; il inspirait alors un instinctif sentiment d’aversion et d’horreur. Desmorest avait été bourreau ! Fils d’un exécuteur des hautes oeuvres de l’ancien régime, alors que Noyon était siège d’une juridiction criminelle, Desmorest avait paru, tout d’abord, éprouver une certaine hésitation à suivre la carrière paternelle. Enfant encore, il s’était fait soldat.il avait servi comme canonnier dans les premières années de  la Révolution. Mais voici qu’en 1792, il avait abandonné l’armée pour devenir l’un des aides de Sanson. Etrange chose que celle-là. A une époque où l’armée ouvrait, toutes grandes, à ses enfants, les portes de la gloire, un jeune homme la quittait pour se faire valet de bourreau !

On se reporte, malgré soi, à ce qu’écrivait Joseph de Maistre : « Le bourreau se trouve partout, sans qu’il y ait aucun moyen d’expliquer comment; car la raison ne découvre dans la nature de l’homme aucun motif capable de déterminer le choix de cette profession… Qu’est-ce donc que cet être inexplicable qui a préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et même honorables qui se présentent en foule à la force ou à la dextérité humaine, celui de tourmenter et de mettre à mort ses semblables ? Cette tête, ce coeur sont-ils faits comme les nôtres ? Ne contiennent-ils rien de particulier et d’étranger à notre nature ? Pour moi, je n’en sais pas douter. Il est fait comme nous extérieurement; il naît comme nous; mais c’est un être extraordinaire, et pour qu’il existe dans la famille humaine, il faut un décret particulier, un Fiat de la puissance créatrice. Il est créé comme un monde… »

Desmorest, qui aurait pu être un de ces admirables héros des armées de la République, avait préféré à l’uniforme du soldat, la souquenille hideuse du valet de guillotine. Chaque jour, il accomplissait son terrible office. Il seconda Sanson le père puis Sanson le fils dans leur besogne meurtrière. Il aida à l’exécution des nobles, des prêtres, des religieuses, de tous ceux que lui envoyait le tribunal révolutionnaire. Le sang « d’un roi », celui « d’une reine jaillirent sur lui et, peut-être « éclaboussèrent son visage. Puis les victimes changèrent. La guillotine réclamait chaque matin un sang nouveau : les dieux avaient soif. Après les royalistes, ce furent les républicains qui se proscrivaient entre eux et, les uns après les autres, allaient à la mort. Impassible, Desmorest guillotinait toujours; girondins, hébertistes, dantonistes, venaient tour à tour donner leurs têtes en suprême holocauste. Puis, ce fut le tour de Robespierre lui-même, agonisant déjà d’une atroce blessure. Et l’échafaud repu, un moment se reposa.

Puis le sang recommença à couler, plus lentement; les derniers Montagnards expirèrent, Babeuf fut sacrifié. La guillotine semblait lasse et, lorsque, en prairial an VI, Desmorest avait cessé son office auprès de Sanson, elle chômait. Desmorest fut alors nommé exécuteur des hautes-oeuvres dans les Alpes-Maritimes. Il y resta seize ans. Le comté de Nice ayant été rendu au roi de Sardaigne, Desmorest fut pourvu d’un autre poste et envoyé comme exécuteur dans la Loire, à Montbrison, puis dans la Corrèze, à Tulle. Vers 1825, il prit sa retraite et vint vivre à Noyon, avec sa famille, d’une petite pension que les changements de 1830 et de 1848 réduisirent successivement. Noyon accueillit l’ancien bourreau sans enthousiasme. Mais, peu à peu, on s’était accoutumé à voir cet homme circuler à travers la ville. Et puis on sut que cet ancien exécuteur portait, sous sa rude enveloppe, un cœur accessible à la bonté. Ses mains, qui avaient versé indifféremment le sang de l’innocent et celui du coupable, avaient su se tendre vers les malheureux. Desmorest avait eu compassion de ceux qu’il immolait. Il n’avait jamais craint, au risque de se compromettre à des yeux soupçonneux, de rendre aux condamnés les menus services qu’ils réclamaient de lui à leur dernière heure. Un souvenir, une pensée, une boucle de cheveux à transmettre à un être aimé, Desmorest acceptait ces missions et, dans une certaine mesure, l’aide de Sanson devenait un consolateur. Selon le mot de Balzac, le froid couteau d’acier, lui-même,eut du coeur.

Aussi, on en arriva, dans Noyon, à absoudre le bourreau de la sinistre mission qu’il avait accomplie. Les passions humaines, l’esprit de parti même y aidèrent. Plus d’un Noyonnais pardonna à Desmorest d’avoir été l’un des bourreaux de Madame Elisabeth, parce qu’il avait été aussi celui de Robespierre. Certains lui pardonnèrent l’exécution de Charlotte Corday, parce qu’il avait abattu aussi la tête jeune et ardente de Saint-Just. Petit à petit, le bourreau retraité s’était trouvé accueilli des uns et des autres et l’on finit même par aimer à le rencontrer. Il savait raconter de si dramatiques histoires ! On l’écoutait faire le récit des événements terribles auxquels il assista. Il narrait avec complaisance la mort d’un Danton ou d’un Camille Desmoulins. Le bonhomme en arriva même à embellir ses récits. Son imagination ajoutait encore à la réalité et il exagérait parfois la part qu’il avait prise à l’exécution de tant de personnages illustres.

Desmorest acheva ainsi sa vie dans le calme et la paix, et comme l’écrivit L’Ami de l’Ordre : « La sympathie publique n’a pas fait défaut aux derniers jours de sa vieillesse qu’il avait su rendre respectable. » A 84 ans, Desmorest entrait dans l’éternel repos et, à jamais, se croisaient sur sa poitrine ses mains qui, si longtemps, s’étaient empourprées de sang vermeil.

 « Chroniques du pays d’Oise, Les sentiers du passé. » J. Mermet, Impr. du Progrès de l’Oise, Compiègne, 1927.