Nouvelles professions féminines

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colleuse d'affichesOuvrez l’œil, messieurs, car la concurrence de ces dames devient de plus en plus inquiétante.

Nous avions déjà les femmes médecins, avocats, bureaucrates, cireuses de bottes, cochères, et chauffeuses. Voici que sont apparues trois nouvelles adeptes de professions réservées jusqu’ici au sexe fort.

Pour citer d’abord celle qui a choisi la situation la plus élevée, qui sera la première aviatrice : Mme Thérèse Peltier, que l’aviateur Léon Delagrange est en train d’initier au maniement de l’aéroplane. En voilà une qui a de grandes visées !thérèse peltierBeaucoup plus modestes, les deux autres : elles ont simplement pris le pinceau (pas le même toutefois). Pour l’une, c’est du pinceau à colle qu’il s’agit, car madame est afficheuse. Affublée d’une blouse et d’un pot de colle elle couvre sans vergogne et sans scrupules les affiches posées par ses confrères masculins sur les murs de la capitale. On la regarde avec ébahissement, on l’accable de lazzis. Elle s’en fiche et elle affiche avec ardeur.

L’autre a pris le pinceau-badigeon, car elle est peintre en bâtiments. Je vous assure qu’elle y va de bon cœur.

« Nos lectures. » Paris, 1908.

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Simple erreur

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tribunalC’est délicieux. Vous allez dans la rue, nez au vent et crinière en bataille, lorsqu’un monsieur s’approche et, sans préambule, vous introduit dans le ventre le contenu de son revolver.

Des agents surviennent qui évacuent le coupable sur le commissariat et vous font transporter à l’hôpital dans le plus fâcheux des états.

En guise de stimulant, une âme charitable s’empresse de vous dévoiler que les munitions dont votre corps est empli sont entrées la par erreur et qu’elles étaient destinées à Paul, un vilain personnage qui couche avec une femme qui ne lui appartient pas. Entièrement consolé par cette révélation sensationnelle, vous vous prêtez de bonne grâce aux fouilles tentées par le chirurgien qui finit par mettre à jour la cargaison de projectiles.

Soulagé d’un gros poids, vous commencez à reprendre haleine, mais ce n’est pas pour longtemps. Les déchirures sont béantes et le lendemain vous expirez bien simplement sans sourciller.

avocatsPendant ce temps, votre meurtrier s’efforce de regretter son acte, songe à son épouse infidèle, s’étonne de la fragilité des vies humaines, puis choisit un avocat de grand talent, expert en l’art d’attendrir les jurés et susceptible d’arracher un acquittement salué par les acclamations d’un auditoire épris de justice.

Tout est ainsi dans l’ordre, n’est-ce pas ? et qui oserait protester ?

« Le Détective. »  Paris, 1928.

Récit d’un naufrage 

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bateauAux esprits chagrins qui se plaignent de la décadence de la langue française, nous recommandons la lecture attentive des lignes suivantes, extraites d’un roman récemment paru : 

« Une seconde détonation, plus sourde que la première, annonça qu’une deuxième machine venait d’explosionner. Aussitôt après la  stridulation de la sirène, les passagers à moitié endormis ou mal réveillés (sic), dans des accoutrements divers, bizarres, allant jusqu’à la nudité complète (resic), envahirent les couloirs. » 

(La Famille Guichemin, éditions Figuière.) Ce roman est dédié à M. Lucien Lamoureux, ancien ministre de l’Instruction publique. Nul doute qu’il songe à pourvoir l’auteur d’une chaire de littérature française, dans l’une de nos Facultés.

Quoi qu’il en soit, nous avons été extrêmement heureux d’apprendre que la nudité complète constituait un accoutrement. De la sorte, nous pourrons en boucher un coin aux nudistes. 

« La Revue limousine. » Limoges, 1930.

Un cheveu dans la soupe

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napoléon-joséphineNous sommes heureux de pouvoir consigner ici un fait inconnu jusqu’à ce jour, un fait qui a échappé même à M. Marco de Saint-Hilaire, l’éternel narrateur des faits et gestes du consulat et de l’empire. 

Cette fois la scène se passait dans les premiers temps de l’empire. Napoléon poussait jusqu’à l’adoration sa tendresse pour Joséphine, l’une des femmes les plus séduisantes de son époque, et qui joignait l’esprit le plus fin aux grâces et à l’abandon voluptueux d’une créole. Joséphine était la première femme qu’il eût aimée, et qui ne se rappelle comme on aime une première et peut-être une seule fois dans la vie !  

Le grand homme, au contraire d’Orosmane, ne donnait à son amour qu’une heure, celle du déjeuner, et le reste du jour était tout à l’empire. 

Il déjeunait donc en tête-à-tête avec Joséphine : un consommé, deux côtelettes et un fruit. Une aimable causerie, un tendre abandon et les pieds sur les chenets. Voilà les bons déjeuners. 

Un jour, le maître-d’hôtel, au moment de poser le consommé sur la table, aperçoit… oh ! horreur !… un cheveu nageant sur le bol. Le retirer, il n’était plus temps !… d’ailleurs, c’était provoquer l’attention, et le malheureux cheveu pourrait passer inaperçu…. Il fallait se résigner, attendre… que sait-on ?… une inspiration !… 

Mais le grand homme avait l’habitude de tout voir par lui-même, et, avec son œil de lynx, il voit le… Il lance un regard plus terrible que la foudre sur le pauvre maître-d’hôtel. « Qu’est-ce ? » L’inspiration fut aussi prompte : « Sire, c’est un cheveu de l’impératrice; je viens de le voir tomber. » 

A ces mots, l’orage fut calmé, le cheveu déposé sur une serviette, et l’empereur n’en trouva le consommé que meilleur. 

De retour à l’office, le maître-d’hôtel fut moins facile que son maître. On convoqua le ban et l’arrière-ban des cuisines. Il fallait découvrir le coupable, le punir, le chasser. La pièce de conviction était là, et fit reconnaître que le cheveu appartenait à un vilain marmiton roux. 

Dans ce temps-là, nous marchions à grands pas dans l’art de la flatterie et je suis étonné que, comme la chevelure de Bérénice, on n’ait pas consacré et fait placer dans l’Olympe le cheveu de l’impératrice. 

P. S. J’avais oublié de dire que Joséphine avait les cheveux d’un noir de jais. 

« La Gastronomie : revue de l’art culinaire ancien et moderne. » Paris, 1839.

Outrecuidance

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chêne et roseauM. Armand de Pontmartin raconte dans la Gazette de France une anecdote amusante de la vie de Lebrun, suivie de quelques très jolis vers de lui fort peu connus :

Il dînait un soir chez mademoiselle Mars avec un groupe d’artistes, de journalistes et de poètes. On parlait de l’incroyable  outrecuidance d’un jeune compositeur nommé Rossini, qui avait osé refaire le Barbier de Séville de Paisiello.

 A-t-on idée de cette-folie ? disait Berton.
— Je retiens d’avance une place au parterre des
Bouffes pour le siffler comme il le mérite, ajoutait Andrieux.

M. Lebrun, toujours habile à flairer le succès, essayait de défendre l’audacieux sacrilège.

 Voyons ! lui dit enfin la maîtresse de la maison, vous avez, mon cher ami, beaucoup d’esprit et de talent. Eh bien ! oseriez-vous refaire… par exemple… (elle chercha un instant) le Chêne et le Roseau ?…

M. Lebrun de-vint rêveur et ne parla plus que par monosyllabes. Une demi-heure après, il parut sortir de sa distraction, s’approcha d’une table, et crayonna les vers suivants :

— De mes rameaux brisés la vallée est couverte,
Disait au Vent du nord le Chêne du coteau;
Dans ton courroux, barbare, as-tu juré ma perte,
Tandis que je te vois caresser le roseau ?

— J’ai juré, dit le Vent, d’abattre le superbe
Qui me résiste comme toi,
Et de protéger le brin d’herbe
Qui se prosterne devant moi.
Avise aujourd’hui même à désarmer ma haine,
Ou j’achève aussitôt de te déraciner.
— Je puis tomber, reprit le Chêne,
Mais je ne peux me prosterner !

« Almanach de France et du Musée des familles. » Paris, 1874.

Le Livre d’or

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massénatLe Livre d’or était, dans plusieurs villes d’Italie, le registre officiel où se trouvait inscrit en lettres d’or le nom des plus illustres familles. Le plus célèbre était celui de Venise. Créé à la suite de la Révolution aristocratique, il devint dès lors dans cette république la source unique du patriciat et du pouvoir.

Le Livre d’or divisait la noblesse vénitienne en quatre catégories. Dans la quatrième étaient rangés les membres étrangers à qui la république donnait le titre de noble. On y comptait plusieurs familles françaises, dont, en première ligne, les Bourbons. 

En 1796, le Sénat vénitien ayant appris que Masséna marchait sur Vérone, dit à  Monsieur (devenu Louis XVIII) de sortir du territoire de la république. Ce prince habitant Vérone demanda que le Livre d’or lui fût apporté pour y rayer le nom de sa famille. 

Ce livre fameux fut détruit dans la guerre d’Italie, en 1797. Il n’en existe plus que la copie. Par extension, on donne le nom de Livre d’or aux ouvrages ou sont inscrits des  noms héroïques ou des faits dont on veut perpétuer le souvenir. 

« Nouveauté : modes, ouvrages, variétés, roman. » Paris, 1935.

L’Atelier

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gustave courbet« Je vais voir l’Exposition de Courbet. 
J’y reste près d’une heure et j’y découvre
 un chef-d’œuvre (L’Atelier) dans son
 tableau refusé; je ne pouvais m’arracher
 de cette vue. » (Journal d’Eugène Delacroix.)

Lorsqu’il exécuta, en 1855, cet immense tableau où il s’est représenté dans son atelier, Gustave Courbet avait trente-cinq ans. Ce Franc-Comtois, de stature athlétique, large d’épaules, était né dans une famille bourgeoise, mais qui, vivant sur son domaine, à Flagey, près d’Ornans, gardait en elle toute la sève de l’espèce paysanne. Sa carrure, sa force physique, un tempérament robuste, c’est à son milieu d’origine, c’est à sa race qu’il les doit.

A trente-cinq ans, donc, voici Courbet, tel qu’il se peint au centre de l’Atelier, … un immense tableau, 20 pieds de long, 12 pieds de haut, un tableau à sa mesure, dans lequel il a voulu mettre toutes sortes de choses, désirant confusément composer une grande  scène, mais désirant surtout montrer, figurer, peindre ce qui constituait son monde du moment, ses amis, ses clients, des personnages d’Ornans et d’ailleurs, tous représentés comme on les voit et comme ils sont, défi à ceux qui raillent son goût du commun, son « réalisme ».

Extasiés alors du sourcil à l’orteil, 
Effarés, étonnés, prenant pour le soleil 
La chandelle à deux sous que Margot leur allume, 
Ils cherchent l’ébauchoir, la brosse ou la plume.
………………………………………………………………………………..
Au lieu d’êtres humains, ils font des animaux
Encore non classés par les naturalistes :
Excusez-les, Seigneur, ce sont des réalistes !

Ainsi se moque, en vers médiocres, Théodore de Banville. Courbet riposte :

 Ce tableau-là leur fera voir, s’écrie-t-il, que je ne suis pas encore mort, et le réalisme non plus, puisque réalisme il y a. 

L’Atelier était exposé, ces temps-ci, dans une galerie ouverte au public (1). On s’est précipité pour le voir. Nous en publions une belle reproduction

Voici d’abord, Courbet lui-même au centre : 

 Moi, dit-il, peignant avec le côté assyrien de ma tête.

Lui-même, content de lui, impétueux, insouciant.

Un jour, me racontait l’autre soir Albert André,un des amis les plus fidèles d’Auguste Renoir et qui tenait l’histoire du peintre de Gagnes, lui-même, un jour de vernissage Renoir et Claude Monet traversant le Salon à la première heure, tombent sur Courbet qui, debout, regarde un de ses tableaux :

 Eh bien, monsieur Courbet, dit un des deux jeunes peintres, eh bien, vous êtes content ?
— Peuh ! fait Courbet : content, oui, content. Mais voyez donc comme ils sont bêtes ! Ils ont mis mon tableau à côté d’une porte; tout à l’heure on va s’écraser !

Une grande candeur, mais nulle outrecuidance. Et puis une telle passion pour son art !

A droite, le modèle nu, retenant une draperie; à ses pieds, un chat à fourrure blanche; à gauche, un gamin d’Ornans, la tignasse en broussaille, debout, le nez en l’air et qui baube devant le peintre et son tableau.

A gauche, une femme accroupie, la jambe gauche repliée, d’une exécution étonnante; un chasseur botté de cuir fauve; le groupe bigarré de personnages qui entoure un marchand d’étoffes.

A droite, encore, après le modèle nu : Promayet, le musicien ; Bruyas, l’amateur de peinture, Cuénot, Buchon, Proudhon, ce philosophe Proudhon, qui est de notre manière de voir, expliquera Courbet dans une lettre au critique Champfleury; puis, assis sur un tabouret, Champfleury lui-même, aujourd’hui familier, commensal qui abandonnera cependant le peintre, son ami, après la Commune; et, au premier plan, une visiteuse avec son mari. Enfin, à l’extrême-droite, assis sur une table, d’une jambe seulement, Baudelaire qui lit dans un grand livre.

Baudelaire à part. Un Baudelaire plus jeune que celui dont les portraits ont vulgarisé l’image : l’artiste chez l’artiste. Deux ans plus tard paraîtra la première édition des Fleurs du mal, pour certaines pièces desquelles Baudelaire sera condamné.

Mais Proudhon, qui voisine, sera condamné, lui aussi. Et, plus tard, Courbet lui-même.

Les artistes n’ont jamais pu se mettre d’accord entre eux pour donner, une fois pour toutes, une définition de l’artiste. Cela se comprend aisément. Tout de même, il y a une certaine manière de voir, une certaine manière de penser « comme tout le monde » qui cause la même horreur à tous les artistes véritables.

Daumier exprimait ça à sa manière, vers 1865, dans un dessin où il montrait deux hommes au Salon de peinture ; l’un se détourne faisant, des deux bras, un geste qui exprime clairement le dégoût, tandis que l’autre, dont la mimique n’est pas moins expressive, s’écrie : « Ne soyez donc pas bourgeois comme ça ! Admirez au moins ce Courbet. »

« Bourgeois » : cela veut dire peur de paraître se distinguer des autres, peur de se laisser entraîner, ne fût-ce qu’un moment, à la suite d’un homme que la majorité condamne ou désapprouve. Courbet haïssait cette forme de la lâcheté. Il disait qu’il voulait être « non seulement un peintre, mais un homme« .

Petit-fils d’un voltairien qui avait résolument pris parti pour la Révolution, Courbet avait dans le sang ce feu, cette passion qui le jetèrent d’abord à la suite de Proudhon, qui le déterminèrent à se joindre aux hommes de l’opposition, après le coup d’État de 1851, et qui, finalement, le lendemain de l’insurrection du 18 mars 1871, l’entraînèrent à la Commune de Paris.

Poursuivi, emprisonné, condamné, puis contraint à l’exil, il fut alors aussi lâchement, aussi bassement injurié qu’homme peut l’être. Meissonnier et seize autres du même acabit donnèrent le coup de pied de l’âne au cours d’une réunion du jury du Salon de 1872, où ils déclarèrent que Courbet déshonorait leur corporation et l’exclurent.

Deux hommes protestèrent cependant ce jour-là : Eugène Fromentin, l’auteur de Dominique et du Maître d’autrefois et Puvis de Chavannes, qui, d’indignation, donna sa démission de membre de ce jury.

Courbet se réfugia en Suisse où il vécut sept années. Il y a dans un livre de Lucien Descaves, Philémon,vieux de la vieille, quelques détails bien suggestifs sur la vie que menait au bord du lac de Genève, à la Tour-de-Peilz, Courbet toujours pareil à lui-même, grand travailleur, grand buveur aussi, toujours plein d’entrain et grand amateur de chansons. Il y mourut, en 1877, et c’est juin 1919 seulement qu’on a ramené en France, à Ornans, les restes de ce très grand peintre.

François Crucy. 1920.

(1) Ce tableau qui s’est vendu à l’origine quelques billets de cent francs fut demandé  par l’Amérique qui en offrait un million. Une souscription s’ouvrit immédiatement. Le Louvre inscrivit pour 250.000 francs. Sur le registre de la galerie Barbazanges où il était exposé, figuraient les noms de peintres de toutes les Écoles unis dans un commun amour d’un art qui s’impose. Les vrais amateurs de la peinture ont montré un égal empressement.
Finalement l’oeuvre est bien acquise en 1920 par le musée du Louvre pour 700 000 francs, offerts en partie par la Société des Amis du Louvre, complétés par une souscription publique et une contribution de l’État.