Rex tibicen

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gerome-frederic 2Le tableau de M. Gérôme qui représente le roi Frédéric II jouant de la flûte au retour de la chasse, et pour lequel le maître de notre jeune école a obtenu la médaille d’honneur du Salon de 1874, prête de l’à-propos aux détails suivants que donnait M. Eugène Gauthier, dans un article de l’Officiel, sur le royal virtuose.

L’artiste couronné, abusant du pouvoir suprême, se faisait écouter longuement par ses courtisans. A ses soirées musicales on devait arriver de bonne heure et attendre, dans un salon touchant à la salle de concerts du château de Potsdam, que le roi, dont on entendait les préludes et les exercices, se sentît, comme disent les flûtistes : en doigts et en lèvres. Lorsque ce moment était arrivé, on ouvrait les portes, et chacun gagnait silencieusement sa place; les musiciens, conduits par Benda, remplissaient l’orchestre. Quantz, le professeur de flûte de Frédéric, se tenait à côté de son élève, pour remédier à tout accident qui aurait pu survenir à l’instrument sacré que le roi animait de son souffle. Quantz fabriquait lui-même, avec les bois et les métaux les plus précieux, la flûte à deux clefs seulement dont se servait Frédéric.

Le roi jouait trois concertos entiers, jamais plus, jamais moins; il était expressément défendu de l’applaudir, sous peine d’expulsion immédiate. Le roi qui fut l’ami de Voltaire ne croyait pas à l’enthousiasme des courtisans; il voulait devant lui un public, mais à ce public soumis et satisfait d’avance, il ne demandait ni applaudissements ni avis. 

« Almanach de France et du Musée des familles. » Paris, 1875.
Illustration : Rex tibicen, Frédéric II de Prusse, Gérôme, Eau Forte.

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La longueur des hymnes nationaux

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la marseillaiseUn statisticien anglais s’étant demandé quel était le plus long des hymnes nationaux, a fait à ce sujet une étude des plus consciencieuses et des plus étendues, dont voici les résultats.

La palme doit revenir à l’hymne national chinois, dont l’exécution dure au moins vingt minutes et qui comporte près de trois cents mesures. Tandis que celui de la république de Saint-Martin,  presque aussi long, en comporte deux cent cinquante-huit et dure seize minutes.

L’hymne siamois a soixante-seize mesures, l’hymne urugayen soixante-dix, l’hymne chilien quarante-six, l’hymne grec quarante-cinq, l’hymne serbe trente-huit, la Marseillaise vingt-neuf, l’hymne américain Hail Columbia ! (1)  vingt-huit, le Bojé Tsara Krani seize, et le God save the King quatorze mesures seulement.

« Le Nouvelliste. » Valais, novembre 1904.

(1) Hail Columbia ! a, à l’origine, été joué pour l’inauguration du Général George Washington (avec le titre The President’s March, la Marche du Président en Français) et est resté l’hymne non-officiel des États-Unis jusqu’à ce que The Star-Spangled Banner ne soit déclarée comme hymne officiel en 1931.

La manière forte

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gandhiL’Irlande a connu le fouet anglais. Et pire encore. L’Angleterre a perdu l’Irlande. La leçon n’a pas profité, car voilà que cela recommence de plus belle aux Indes. 

Gandhi montre une tendance à abandonner la politique de « désobéissance civile ». 

Au lieu de considérer ce geste comme une offre de rapprochement, les autorités britanniques, aux Indes, ne veulent voir là qu’une faiblesse de l’ennemi. Elles y répondent par un nouveau Bill qui légalise la peine du fouet pour ceux qui commettent ou tentent de commettre des actes de violence. 

On se rappelle à quels abus (et à quel désastre) une telle politique a conduit en Verte Erin. 

La cause hindoue a des partisans dans les milieux les plus insoupçonnés. Sait-on par exemple, que miss Sankey, la sœur du lord Chancelier, est une admiratrice de la politique de non-violence de Gandhi et qu’elle considère comme un crime de maintenir le Mahatma en prison ?

« Marianne. » Paris, 1933.

Bei mir Bist Du Shein

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La belle-mère égarée 

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docks cardiffPour l’été, M. L…, conseiller municipal, partait en vacances avec les siens.

Le conseiller municipal aux champs faisait des vers ou pêchait à la ligne, quand un cruel événement interrompit le cours paisible de ses loisirs. Il perdit sa belle-mère. Il décida aussitôt de la ramener au lieu de sa résidence habituelle et de lui faire d’imposantes funérailles, dignes du rang qu’il occupait et de la considération qui lui était due.

Le gendre éploré n’avait rien négligé pour faire connaître aux populations qui lui font confiance l’étendue de sa perte, la force de son affliction et leur rappeler qu’il est un personnage considérable. Si la violence d’une douleur se mesure aux pompes extérieures, la sienne était exemplaire. A l’arrivée du train qui devait ramener la défunte, tous les « officiels » étaient présents, coiffés du chapeau haut de forme.

Le train arriva en gare : coup de théâtre ! Tous étaient exacts au rendez-vous, sauf la défunte. En vain, les employés affolés se livrèrent-ils sans tarder à des recherches fiévreuses : nulle trace du funèbre convoi. Les invités se regardaient, atterrés : il faudrait attendre le train de 15 h. 18. On commença de parler de la « pauvre dame »… de rappeler ses bons mots… ses charités… Le sujet fut tari très vite, par manque d’imagination des assistants. Il faisait très chaud. Quelqu’un suggéra de s’asseoir en attendant à la terrasse d’un café… pour passer le temps. Le soir trouva le dernier carré toujours attablé, attendant le train suivant et se contant des histoires piquantes. La famille pestait et maugréait d’avoir organisé en vain et à si grands frais un tel faste.

Et la petite commune de rire, de se gausser et de donner de l’incident les versions les plus singulières.

Les jours passèrent. Lettres, télégrammes, enquêtes se succédèrent, jusqu’au jour où l’on découvrit la malheureuse à 800 kilomètres de là, sur une voie de garage, dans un wagon sur lequel il y avait écrit : A désinfecter !

Le gendre tourna sa vindicte contre la compagnie de chemin de fer, responsable, qu’il assigna afin d’être dédommagé du préjudice à la fois matériel et moral qu’il avait subi. Sur ce préjudice, deux avocats pleins de sens juridique, Me Varinot et Me Poultier, disputèrent longuement et avec gravité. Bien qu’il semble difficile, a priori, d’apprécier la valeur exacte de la perte momentanée des restes mortels d’une belle-mère, le Tribunal, puis la Cour la fixèrent à 5.000 francs. Voilà heureusement précisé un point de jurisprudence.

Marcelle Kraemer-Bach. Paris, 1933.
Peinture : Lionel Walden.

Un trouvère

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trouvereDans le moyen âge, lorsque les mœurs étaient barbares, et que la France ignorait encore ces arts d’agrément que l’on cultive tant aujourd’hui, le beau pays de la Provence donna naissance à des trouvères.

C’étaient des chanteurs qui allaient de palais en palais, célébrant les hauts faits des chevaliers, les beautés de la nature et les admirables préceptes de la religion. Une mandoline à la main, ils parcouraient les provinces du Midi et du Nord, pour aller récréer les belles châtelaines, et recevoir l’hospitalité pour prix de leur peine. Ils avaient la voix forte et mélodieuse, et chantaient en plein air comme des poètes inspirés. Ils redisaient des légendes, des contes en vers composés par eux et souvent improvisés.

Quand un de ces trouvères traversait quelque village, tous les habitants sortaient aussitôt de leurs maisons pour venir l’écouter. Il s’asseyait sur une pierre ou sur un tronc d’arbre, au milieu d’un champs autour de lui se rangeaient de belles dames et de charmantes petites filles qui lui demandaient de leur chanter une romance sur tel ou tel sujet qu’elles lui proposaient.

On voyait aussi quelquefois dans le cercle des amateurs, des jeunes pâtres vêtus d’une peau de mouton, ou des vieillards qui venaient se distraire au son de l’instrument délicieux dont le trouvère jouait habilement.

Que de fois il faisait pleurer son auditoire en chantant une ballade touchante ! que de fois, au contraire, il l’égayait par des récits naïfs et amusants ! Aussi combien il était aimé en tous lieux, et comme chacun s’empressait de lui offrir une place au repas de famille et un gîte pour la nuit !

« Beau trouvère, lui disait-on, vous nous avez rendus heureux cette journée, c’est à nous à être reconnaissant Asseyez-vous à notre table, buvez dans notre verre, passez les heures de repos dans ce logis, et demain, dès la pointe du jour, si vous ne voulez pas rester parmi nous, vous continuerez votre route. »

Les trouvères du moyen âge n’étaient point laids et misérables comme les chansonniers d’aujourd’hui. C’étaient ordinairement des hommes jeunes et brillants, voués à l’étude de la musique et de la poésie, des esprits élevés qui triomphaient de la barbarie des temps. Souvent des comtes, des ducs, des rois même se faisaient trouvères.

Les trouvères ont brillé pendant deux cent cinquante ans environ, jusqu’à la fin du quatorzième siècle. Avec eux ont disparu ces ballades qui font tant de peur ou tant de plaisir, ces contes en l’air dont on garde toujours le souvenir, ces productions légères si charmantes et si gracieuses, qui servaient à bercer l’enfance. Voilà comme , en avançant, les siècles laissent constamment derrière eux quelque chose de leur caractère primitif, comme tout s’use et se détruit sous la main du temps !

« Journal des femmes. »  Paris, 1843.
Illustration : John-Williams Waterhouse

Les camélias de la zone

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edwige feuillèreLa Dame aux Camélias, magnifiquement interprétée par Edwige Feuillère, attirait le dimanche, au théâtre, un public de banlieue. Les familles amenaient avec elles des bambins dont les remarques enfantines, un peu bruyantes, gênaient les représentations.  Cela fit tant que la Direction prit le parti de refuser les enfants. 

Un dimanche, en dépit du contrôle, une fillette passa avec sa mère et, au troisième acte, elle ne manqua pas de dire très fort, de sa voix pointue : « C’est maintenant, hein maman ! qu’on va voir beaucoup la Madame aux Camélias (sic…). » 

Des protestations s’élevèrent de tous côtés, et le régisseur, malgré la résistance de la mère, enleva la fillette de la salle, assurant à la mère que s’il perdait l’enfant  il lui en achèterait un autre (resic…).

Emmenée dans les coulisses, la fillette en larmes fut conduite par Edwige Feuillère elle-même, mais, boudeuse, l’enfant ne voulut absolument pas reconnaître la belle artiste pour la « Madame aux Camélias ». 

Mais, tout de même, le charme d’Edwige triompha et, quand après la représentation, la mère vint chercher sa fille, celle-ci ne voulait plus quitter l’aimable artiste.

« Les Ondes : l’hebdomadaire de la radio. » Paris, 1941.