De l’usage du triomphe

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triompheOn sait combien la cérémonie du triomphe fut ridiculement prodiguée vers les derniers temps de l’empire romain. Tous les empereurs se faisaient décerner successivement cet honneur, les uns pour des exploits imaginaires, les autres sans alléguer d’autre droit que leur volonté.

Envoyant profaner ainsi une auguste cérémonie, le peuple s’accoutuma à s’en jouer, et dans plusieurs occasions il accorda le triomphe, de sa propre autorité, à des baladins ou à des chanteurs. Cet honneur ainsi avili fut dédaigné de tous, et l’usage s’en perdit. Il y avait déjà longtemps que le triomphe était tombé en désuétude, lorsque, sous le règne de Théodose, on le rétablit en faveur d’un homme du peuple dont l’histoire n’a point conservé le nom. La raison qui lui fit accorder un tel honneur mérite d’autant plus d’être rapportée qu’elle montre à quel degré d’avilissement et de frivolité le peuple romain était alors descendu.

Un ouvrier qui avait déjà épousé vingt femmes et les avait toutes vu porter sur le bûcher, en épousa une qui, de son côté, avait vu mourir vingt-deux maris. Le public, averti de cette union, en attendait l’issue avec la même impatience que la fin d’un combat de gladiateurs.

Enfin, la femme mourut. Aussitôt le peuple se précipita vers la demeure du mari, on lui plaça une couronne sur la tête, on lui mit une palme dans la main, comme à un vainqueur, et, porté sur un char de triomphe, il conduisit lui-même la pompe funèbre au milieu des acclamations de la foule et des applaudissements des sénateurs !

« Le Magasin pittoresque. » Paris, 1837.
Peinture de Giulio Romano.

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L’alpe homicide

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alpinismeAvec l’été revient la traditionnelle complainte sur l’alpe homicide

Qu’il prenne fantaisie à un excursionniste de tenter l’escalade d’un rocher ou de franchir un précipice, cela sans autre motif que la vanité d’avoir accompli une prouesse parfaitement inutile, puisqu’un faux pas malencontreux provoque la mort de l’imprudent, immédiatement, on accuse la montagne. Nous pensons plutôt que c’est l’alpiniste qui se suicide. 

Autant il convient de louer et d’encourager les hommes qui consentent à risquer leur vie pour le progrès, pour l’avancement des sciences, autant il est permis de rester indifférent en présence de catastrophes, qui ont leur origine dans un orgueil absurde. 

Courage et imprudence ne doivent pas être confondus. Et il serait absolument ridicule de transformer en héros ou en martyrs des hurluberlus qui n’ont eu d’autre but que d’étonner leurs contemporains. 

« Le XIXe siècle. » Paris, 1911.

Lindsey Stirling

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Le petit musicien

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rouget de lisleRouget de Lisle, bien que né à Lons-le-Saunier, passa les premières années de sa vie à peu de distance de la ville, dans le petit village de Montaigu où son père possédait un modeste domaine. Il n’avait guère que six ans quand il lui arriva une aventure où se manifesta son goût pour la musique.

Un jour passa dans le village une troupe de musiciens ambulants qui donna sur la place
un concert en plein vent. Tous les enfants étaient accourus et le petit Rouget de Lisle s’était mis au premier rang. Il avait l’air si attentif, si émerveillé et si heureux que la naïve expression de sa joie frappa le chef de la bande. Il prit l’enfant dans ses bras, il le plaça sur un grand cheval qui portait des timbales et mit entre ses petites mains les baguettes de l’instrument. 

« Lui, sans s’étonner, sans paraître aucunement déconcerté, se mit aussitôt à frapper à droite et à gauche, toujours parfaitement en mesure, et fit sa partie comme un musicien consommé. Le jeu même lui plut si bien que, lorsque les concertants s’éloignèrent, sans plus de souci de sa mère que de la maison paternelle, le petit mélomane, toujours monté sur son grand cheval, les suivit assez loin, hors du village. »

Un domestique, envoyé à sa recherche, le rattrapa et le ramena à sa mère éplorée. 

— Eh ! quoi ! Joseph, lui dit-elle en l’embrassant, as-tu bien pu m’oublier ainsi ?
— Oh ! pardon, chère maman, lui répondit l’enfant, je vous aime toujours, mais ils jouaient si bien du violon ! 

« Journal des débats politiques et littéraires. » Paris, 1927.

 

Le bon juge du Danemark 

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jugeOn se plaint, en France, de la longanimité de nos bons juges. On se plaindrait, plutôt, au Danemark, de leur rigueur. La presse danoise est en train de mener une campagne contre un magistrat, qui a eu recours a un devin de foire, pour amener un prévenu à avouer son crime. 

Le coupable, malgré certains indices assez probants, niait de toute son énergie. Persuadé de sa culpabilité, le juge fit venir un devin, M. Bror Sundeem, l’introduisit dans son cabinet, le présenta au prévenu, en ces termes : 

Voici M. Sundeen qui voit le fond des cœurs. N’essayez pas de prolonger une résistance vaine et qui ne peut que vous nuire. Cet homme, ce savant, cet artiste, que dis-je, ce psychologue, lit comme clans un livre vos plus secrètes pensées. Il sait tout. Avouez donc, vous aurez au moins le bénéfice de votre sincérité. 

Et le prévenu avoua aussitôt.

Grand triomphe pour le magistrat, mais ce fut de courte durée, la presse ayant vigoureusement pris parti contre lui. Il est vrai que ce n’était que la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. Depuis longtemps, ce bon juge réclamait le rétablissement des peines corporelles et affirmait que la justice serait bien autrement efficace si on avait toujours le droit de condamner les gens à la bastonnade.

Paris, 1904.

 Le microbe de l’amour

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Le docteur Cotton prétend avoir découvert un bacille, qui habite exclusivement dans les fibres du cerveau.

Ce micro-organisme produirait des effets analogues à ceux de la folie, prédisposant ceux qui en sont atteints, aux rires, aux larmes, à la fureur, à la tendresse. Il en a donc conclu que ce ne pouvait être que le microbe de l’amour. 

Il ne nous dit pas encore comment il espère en guérir l’humanité. Mais, après tout, l’humanité désire-t-elle en être guérie ?

Autour de la guillotine 

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victorien sardouM. Victorien Sardou, ayant désiré assister à l’exécution de Troppmann, fut reçu par M. Deibler avec les plus grands égards. A peine le bourreau l’avait-il aperçu qu’il allait le chercher en lui disant : 

Puisque vous vous documentez sur la Révolution, vous ne serez pas fâché de voir les petites modifications que j’ai apportées à la guillotine telle qu’elle fonctionnait sous la Terreur. 

Sardou, qui ne ratait jamais une occasion de s’instruire, s’approche de l’appareil et examine à la lueur d’un falot le mécanisme que lui expliquait le bourreau. Mais, au moment où il va retourner prendre place au premier rang du public, le long panier d’osier destiné à recevoir le cadavre du supplicié, qu’on venait d’apporter auprès de la guillotine, s’ouvre de lui-même; et un homme en surgit. Si habitué qu’il soit aux coups de théâtre, Sardou a un mouvement instinctif de recul : 

Ce n’est rien, dit le bourreau : c’est ma femme. 

Mme Deibler avait désiré assister à l’exécution, et son mari n!avait pas trouvé de meilleur moyen pour la mettre, elle aussi, au premier rang, après l’avoir fait se vêtir comme l’un de ses aides. 

Sardou n’était pas revenu de son ahurissement, qu’il s’entend interpeller par un des aides. 

Bonsoir, M. Sardou. 
— Bonsoir, mon ami, fait l’auteur dramatique, machinalement. 

Et, il s’éloignait. 

Vous ne me reconnaissez donc pas ? dit l’homme. Je vous vois assez souvent, moi, au théâtre, où je suis machiniste. 

Ah ! fit Sardou, vous cumulez ? 
— Dame M. Sardou, quand on est père de famille, on ne peut pas négliger les extras.

« Touche-à-tout. » Paris, 1904.