Duellistes enragés

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ilya repinVous chercherez vainement dans les annales du duel une anecdote aussi extraordinaire que celle que nous allons emprunter à la presse russe.

Deux riches propriétaires, le prince Suboloff, âgé de 91 ans, et M. Wjarjanin, âgé de 93 ans, vivaient en paix sur leurs domaines, aux environs de  Nikolskussiorski. Anciens compagnons d’armes pendant la guerre turco-russe, les deux voisins étaient liés d’une amitié qu’aucun nuage n’avait troublé durant un demi-siècle.

Ils se rencontraient presque chaque jour chez une voisine, Mme Dejanski, une veuve âgée d’une quarantaine d’années. Et chacun, oubliant son siècle presque échu, rêvait secrètement de donner son nom à l’aimable veuve.

La vieille amitié fit bientôt place à la froideur, qui tourna rapidement à l’animosité. Et la querelle éclata sauvagement, un soir, comme les deux nonagénaires sortaient de chez la belle.

 Vous vous conduisez comme un petit imbécile !
Et vous, répliqua le vieil officier, comme un petit polisson !

Sur quoi les deux rivaux échangèrent leurs cartes.

Après entente avec avec leurs témoins, les adversaires décidèrent de vider leur querelle à l’épée, en se servant des armes qu’ils avaient portées pendant la guerre turco-russe. Hélas ! affaiblis par l’âge, leurs poignets n’étaient plus de force à manier les pesantes lames ! Et l’on se rabattit sur le pistolet.

Au premier échange de balles, le prince Suboloff avait le puce droit emporté. Sans laisser aux témoins le temps d’arrêter le combat, ce vieillard de quatre-vingt-onze ans saisissait l’arme de la main gauche et logeait sa balle de l’épaule de son adversaire !

Les deux vieillards ont refusé de se réconcilier. Et ils déclarent qu’ils n’attendent que leur rétablissement pour se rencontrer à nouveau.

Ne trouvez-vous pas extraordinaire cette soif de sang chez deux hommes dont on peut dire qu’ils ont chacun un pied et demi dans la tombe ?

Jacques d’Izier. « Mon bonheur : variétés, curiosités, nouvelles… » Paris, 1910.
Peinture Ilya Repin.

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Flegme

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aviateur

Les aviateurs et les aéronautes, mais principalement les premiers, ont le culte de la mise en scène.

Lorsqu’il leur arrive un accident et que par bonheur ils ne se cassent pas le cou, ils ont aussitôt un geste, qui, au demeurant est assez crâne : ils cherchent avant tout à montrer à tous qu’ils n’ont pas eu peur. Et… ils allument une cigarette !biplanSantos-Dumont, au début du dirigeable n’y manquait jamais, lui qui tombait régulièrement toutes les fois que son appareil s’envolait. Cet été, le lieutenant de vaisseau Beaumont, en voulant quitter Boulogne-sur-Mer à bord d’un hydro-aéroplane pour aller à Londres, capota et s’engloutit dans la mer par dix mètres de profondeur.

Il réapparut au bout de quelques secondes et s’installa placidement sur un des flotteurs qui allait à la dérive. Lorsque le canot de secours arriva, son premier soin fut de demander des cigarettes à l’un des mécaniciens.hydravionEt lorsqu’il rentra au port, les spectateurs, qui nombreux étaient massés sur la jetée de Capécure, purent le voir assis négligemment à l’arrière du canot automobile, tout mouillé et fumant une cigarette… doucement, doucement… à petites bouffées.

« Le Monde contemporain. » Paris, 1912.

Reconducteurs d’ivrognes

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fiacre chamIl vient de se former en Brabant, une société dont le but est de faire prendre et reconduire à leur domicile les buveurs attardés ou surpris par la chaleur communicative des banquets.

Le prospectus, fort alléchant, de la société anonyme, informe les amateurs que les prix pour les adhérents sont les suivants :

    Sans ménagements :            0 fr. 75                                Très délicatement :        1 fr. 00
    Sur chaise à porteurs :         1 fr. 50                               Charrette à bras :           1 fr. 60
    Charrette à chiens :             2 fr. 25                               Dans un fiacre :              3 fr. 00

Le matériel est désinfecté après chaque opération et la plus grande politesse est exigée du personnel. Les employés doivent user de tous les ménagements possibles. On peut prendre des abonnements.

« Almanach de L’Écho valréassien. » Valréas, 1907.
Illustration : Cham.

Ce qu’ils fument

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hommes au cigareLes grands de ce monde ne se contentent pas toujours de l’agréable fumée dont les encense la gloire. C’est du moins ce que nous conte le Goût Parisien.

M. Briand grille quantité de cigarettes. M. Pelletan fume des cigares à un sou. M. Lépine, le nouveau député, fume la pipe en terre, qu’il ne culotte pas, mais casse après s’en être servi une seule fois.

Edouard VII fumait les cigares les plus longs et les plus gros du monde. Ils mesuraient exactement vingt deux centimètres de long et avaient un diamètre de cinq centimètres et demi. Il va sans dire que ces cigares n’étaient pas dans le commerce. On les fabriquait à la Havane et ils revenaient à 5 fr. pièce. L’ouvrier qui les confectionnait recevait 1 franc par cigare.

Guillaume II a conservé le même fournisseur qu’Edouard VII, mais ses cigares ne mesurent que dix-sept centimètres de long et ne coûtent que 150 francs le cent.

fabrication cigares
Issy les Moulineaux. La manufacture des tabacs. Fabrication des cigares au moule

Quant à François-Joseph, il n’existe pour lui qu’une sorte de cigare, qui a la forme d’une queue de rat et que traverse un chaume. Il en fume beaucoup et en distribue encore davantage. Mais tout le monde n’en vient pas à bout. Ils brûlent la langue comme un crapulos.

Le tsar adore la cigarette fabriquée avec un tabac d’Orient manufacturé spécialement pour lui; l’arôme de ce tabac impérial est des plus délicats et des plus fins.

Alphonse XIII n’aime également que la cigarette, mais il fume effroyablement, continuellement; il souffre pendant les moments où l’étiquette le prive de son plaisir favori.

« L’Est Républicain. » 1913
Illustration : Emil Cardinaux.
Carte postale/source : Ville de Paris / Bibliothèque Marguerite Durand

bon cigare

L’adieu aux crapulos

On sait que, depuis 1911, le cigare à un sou, vulgairement dénommé « crapulos », a été remplacé par un cigare du même prix, d’un modèle nouveau. Les produits de cette dernière fabrication sont bien meilleurs que ceux de la précédente.

Cependant, il se trouve encore en France des amateurs du « crapulos », ancien modèle. Dans les Alpes-Maritimes, notamment les fumeurs de l’espèce, ne réclament que de ceux-ci.

La direction des manufactures de l’Etat se verra bientôt dans l’impossibilité de donner satisfaction à ces fumeurs réactionnaires, la France devant, en effet, être en principe alimentée de cigares à 5 centimes du type 1911. Les faibles quantités de l’ancien modèle encore fabriquées par quelques établissements seront écoulées dans les entrepôts des Alpes-Maritimes qui en exprimeront le désir et sans qu’il soit possible que les proportions demandées par eux seront observées.

Cette fabrication, d’ailleurs, diminue progressivement et arrivera prochainement à l’extinction complète.

« L’Écho de Jarnac. » 1914.

Pourquoi les grenouilles…

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adam-eveOr donc, l’oeuvre de la création était parachevée.

Au milieu de l’Ether infini, les astres roulaient leurs orbes immenses; la terre était créée; des ténèbres profondes jaillissait sous le souffle d’un Dieu l’éblouissante clarté qui donne la vie aux créatures.

Les oiseaux aux plumes étincelantes glissaient en chantant dans les airs, les poissons aux écailles d’argent s’agitaient au milieu des ondes, et sur l’élément solide se jouait une multitude infinie d’animaux.

L’arbre de la science n’avait pas encore montré ses fleurs pernicieuses et Adam, notre premier père, le maître de l’Eden, possédait l’éternelle tentation aux formes voluptueuses; la chair de sa chair, cette créature céleste pétrie du sang de l’homme à l’image du péché : la femme !

La clarté radieuse du jour chassait de ses rayons les ombres de la nuit d’hymen. Les oiseaux, autour du berceau de lianes d’où s’était échappé le grand cri de la conception du monde, commençaient leurs hymnes de joie et d’amour.

Eve la blonde sentait en elle une vie nouvelle, et, les cheveux flottants sur ses blanches épaules et qu’une fleur décorait déjà, belle de sa majestueuse beauté, elle fixa ses yeux profonds et fatigués dans le regard d’Adam.

Adam, avec un bon sourire, prit dans sa main puissante la délicate main de sa compagne et fit à la reine de son cœur les honneurs de ce lieu de délices.

Fascinés et ravis de tout ce qui se passait autour d’eux, car l’amour transfigure, foulant aux pieds les verts tapis de mousse, ils commencèrent une longue promenade qui ne fut qu’une suite d’enchantements, et donnèrent à chaque plante et à chaque animal le nom qu’ils devaient avoir.

De la terre jusqu’aux cieux passait à travers l’espace le bruit harmonieux de la nature en œuvre. Sous les pas de ce couple charmant, les fleurs s’entr’ouvraient en silence et laissaient s’échapper comme un encensoir les ivresses infinies de leurs mystérieux parfums.

Eve, comme toutes les femmes, éprise des sons et des couleurs, sentait son jeune cœur déborder devant les notes de cet orgue divin et le chatoiement multicolore des fleurs !

Ils allaient tous deux au gré de leurs désirs, dans ce lieu d’éternelle joie, donnant à toute chose le premier baptême, et les fauves aux yeux jaunes les reconnaissaient pour maîtres et venaient leur baiser les pieds.

Le soleil terminait à l’occident sa marche circulaire, lorsqu’ils arrivèrent aux confins du paradis. Là, s’étendait un vaste lac dans lequel se déversait le fleuve Phison, celui qui coule au pays de Hévilah dans un lit de bdellion et d’onyx, et dont les eaux roulent des pépites d’or.

Près de ce lac, couvrant de ses rameaux une large étendue du sol, se dressait le géant des végétaux, le baobab monstrueux que cinquante bras humains n’auraient point embrassé. Assis au pied de cet arbre le Créateur contemplait son œuvre de six jours.

Le fleuve était tranquille, et, dans ce lieu désert, pas un chant d’oiseau ne se faisait entendre, et pas une feuille ne bruissait aux caresses du vent, la vie terrestre semblait avoir déserté le bord de ce gouffre bleu.

Devant cette effrayante immobilité, Eve parut hésiter; mais, coquette déjà, elle s’approcha de l’onde transparente, et contempla amoureusement son beau corps aux formes angéliques, dont la silhouette se reflétait au fond des eaux. Elle eut un moment d’orgueil et de vanité; ce fut là son premier péché, puis, s’approchant encore pour contenter ses yeux, elle mit avec un geste délicieux et discret le bout de son pied rose dans la nappe couleur du ciel. Alors la vision s’effaça. Surprise par la froideur de l’onde et la disparition subite de son image, elle jeta un cri, un long frisson parcourut tout son être; tremblante et peureuse, elle vint se jeter dans les bras de son époux, et tous deux se tinrent longuement embrassés.

Remise de sa frayeur, Eve prêta l’oreille et, devant l’énigmatique silence des eaux, son cœur eut la poignante appréhension de la mort et du néant, et la première larme parut au bord de sa paupière.

Dieu, qui voulait ses créatures heureuses, vit combien était défectueux ce grand miroir d’azur, puisque son silence effrayait la plus parfaite d’entre elles, et, prenant à ses pieds une pincée de terre gluante et verdie par les eaux, il se mit à créer avec ce limon un nouvel être animé.

Soudain un grand bruit se fit entendre. Un millier de grenouilles vertes peuplèrent tout, à coup la masse des eaux et se mirent à chanter les louanges de l’Eternel.

Fatigué par l’oeuvre immense de la création, le Créateur s’était endormi au milieu de son dernier enfantement, laissant glisser dans l’eau profonde un batracien encore inachevé.

En entendant ce bruit harmonieux, Eve comprit que son vœu était exaucé; joyeuse, elle se baissa et prit de sa main mignonne la chanteuse des eaux; elle l’offrit à son époux et tous deux la regardèrent curieusement.

A ce moment, notre mère sentit dans ses flancs le premier acte de vie du genre humain, et, retournant la grenouille, elle fit voir en riant à Adam… qu’il lui manquait quelque chose !

Alors on entendit deux longs baisers, le Créateur se réveilla, il parut heureux de son œuvre malgré son imperfection et résolut de la laisser ainsi, puisqu’elle contentait nos premiers parents.

Voilà pourquoi les grenouilles n’ont pas de queue !

Charles Pitou. « La Revue des journaux et des livres. » Paris, 1887.

La bouteille de Corton

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ashantis tribuSe trouvant chez les Ashantis, le vaillant explorateur Marie-Joseph Bonnat assiste un jour à l’étonnante et pittoresque procession des Fétiches : figures extravagantes, monstres affreux, têtes de singes, queues de reptiles, mâchoires de fauves, griffes d’oiseaux, pierres bizarres, racines étranges, objets les plus disparates et les plus singuliers.

Le roi lui-même, vêtu de ses plus riches coquillages, porte dans une corbeille de jonc le plus puissant et vénéré de ces fétiches.

bonnatTrès intrigué, Bonnat jette un regard curieux sur la corbeille et, à sa grande stupéfaction, il constate que le grand fétiche est une bouteille (des plus civilisées) portant cette étiquette, parfaitement lisible encore : Vieux Corton.

Comment se trouvait-elle là, dans un coin de l’Afrique sauvage, cette vieille bouteille de France ? Après l’avoir bue sans doute, le roi nègre l’adorait, lui adressait de ferventes prières, la consultait dans les cas graves et difficiles. De cette bonne fiole bourguignonne il avait fait un fétiche de premier ordre,  peut-être en reconnaissance de la douce ivresse qu’elle lui avait donnée. 

« Almanach des gourmands. » 1904.

L’innocent porte-bonheur

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chaïm soutineParmi les croyances et superstitions populaires les plus invétérées dans la tradition vendéenne, il en est un grand nombre, je le reconnais, qui semblent prêter surtout au ridicule; mais combien d’autres, par contre, gracieuses et touchantes dans leur naïveté, pourraient être proposées comme autant de leçons de morale et d’édification !… Telle est, par exemple, celle de l’« innocent » porte-bonheur…

Partout et dans tous les temps, même chez les nations les plus civilisées, même dans les milieux les plus raffinés, l’être privé de raison a été et est encore, généralement, un objet de mépris dont on semble avoir honte et qu’on s’efforce de dissimuler, soit en l’internant dans une maison de santé, soit en le séquestrant à domicile. Jamais on ne le laisse se produire au dehors; il est considéré comme ne comptant pas, comme n’existant pas, et, pour ne point avoir à en rougir, on le condamne à un isolement cruel qui en fait une sorte de mort vivant…

Tout autre est la conduite du peuple vendéen à l’égard de cet infortuné déshérité…

D’abord, on se garde bien de lui donner la brutale appellation d’idiot, cruellement consacrée par le langage officiel. Avec une délicatesse vraiment touchante, les bonnes gens de Vendée ont substitué à ce terme méprisant l’un des mots les plus sympathiques de notre dictionnaire, le mot innocent, pris dans le sens rigoureusement étymologique : in, négatif; nocens, qui nuit, qui est coupable…

Puis, loin de punir ce pauvre innocent, cet être qui n’est pas coupable, non seulement on lui laisse une entière liberté mais on l’entoure d’affection et de soins. A la maison l’ « innocent » est, de la part de chacun, l’objet d’attentions toutes particulières : père et mère, frères et  sœurs lui réservent leurs meilleures caresses. Au dehors, il est respecté de tous et choyé des étrangers eux-mêmes. 

Et la raison en est que, d’après la croyance populaire, la présence d’un « innocent » porte bonheur dans une famille… 

Superstition ? — Soit !… mais je donnerais volontiers cent maximes philosophiques, au choix, pour la touchante leçon de morale qui se dégage de cette superstition-là !… 

 « La Vendée historique. » Luçon, 1908.
Peinture de Chaïm Soutine.