Les émoticônes de… 1887

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« La Revue des journaux et des livres. »     Paris, 1887.

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Le crime ultime

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Le crime que l’on appelle infanticide n’est malheureusement que trop commun. Plusieurs fois nous avons eu l’occasion d’examiner les causes de ces fréquentes atrocités. On a vu que des préjugés, qui ont depuis longtemps pris racine dans notre état de société, exercent, à cet égard, une funeste influence.

On conçoit, tout en le déplorant, qu’une fille, devenue mère par suite d’une coupable faiblesse, fasse tous ses efforts pour cacher la preuve vivante de sa honte; qu’elle aille même jusqu’à étouffer le sentiment le plus naturel au coeur de la femme, pour anéantir l’être innocent dont la naissance la couvre de déshonneur. Il n’y a que cette raison qui puisse expliquer cette monstrueuse anomalie qui résulte de l’infanticide.

Mais une mère qui tue son enfant uniquement pour s’en débarrasser , afin de se livrer plus librement à une passion désordonnée, voilà un phénomène criminel dont l’explication serait plus difficile, pour ne pas dire impossible. C’est pourtant ce qui ressort des faits que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs.

Le 5 février 1828, entre huit et neuf heures du soir, plusieurs ouvriers qui travaillaient à laver du coton dans un bateau placé sur la Seine, à Rouen, au bas de la chaussée des Curandiers, entendirent, à une distance d’environ deux cents pas, la voix d’un enfant qui criait :  « Non ! non ! non !  » et crurent aussi distinguer ces paroles :

Ma petite Désirée, je ne te vois plus !

Deux ou trois minutes après, ils virent passer sur la chaussée une femme d’une taille ordinaire, dont ils ne purent distinguer les traits, et dont ils ne remarquèrent qu’imparfaitement le costume; ils lui demandèrent si elle n’avait pas vu quelqu’un dans la Seine ; elle répondit d’un ton d’indifférence :

Je ne sais ce que vous voulez me dire; je n’ai rien entendu.

Mais ne venez-vous pas de par en bas ?

Non je sors de là.

En prononçant ces dernières paroles, elle n’indiquait pas l’endroit d’où elle sortait, et elle s’éloigna.

Bientôt de nouveaux cris vinrent frapper l’oreille des ouvriers et attirèrent également l’attention d’un jeune domestique, qui sortait de la maison de son maître. On se porta vers l’endroit d’où ils partaient, et on aperçut un enfant qui se débattait, dans la rivière, contre le courant qui l’entraînait. De la voix, on encourageait ses efforts, et on lui indiquait le point vers lequel il devait se diriger; mais ses forces commençaient à l’abandonner, et il allait infailliblement périr, lorsque deux pêcheurs qui descendaient la rivière dans leur bateau, accoururent au bruit, aperçurent le malheureux enfant, et parvinrent à l’arracher à une mort certaine. C’était un jeune garçon de six à sept ans. Quand on le retira de l’eau, il avait déjà entièrement perdu connaissance ; on le porta dans la maison d’un sieur Delahaye, où il fut entouré des soins les plus charitables et les plus empressés : il ne reprit ses sens qu’au bout de deux heures. Aussitôt qu’il fut en état de  répondre aux questions, on voulut connaître la cause de l’accident qui venait de l’exposer à un péril si imminent.

De quelle triste et douloureuse impression ne fut on pas frappé, quand on entendit cet enfant raconter qu’il avait été précipité dans la rivière par sa propre mère ! Ce crime pouvait à peine se comprendre; mais, de la part d’un enfant aussi jeune, le mensonge eût été plus incompréhensible encore: ce qu’il avait répondu d’abord aux premières questions qui lui furent adressées, il le répéta depuis, devant le commissaire de  police et le juge d’instruction.

Voici la substance de son récit: le 5 février, entre sept et huit heures du matin, sa mère, la femme Dubord, dite Henry, l’avait fait lever et l’avait envoyé travailler chez un sieur Morel, fileur. L’enfant ne s’y était pas rendu, et avait passé la journée à jouer avec des enfants de son âge; le soir, sa mère l’avait trouvé sur la place Saint-Sever; elle l’avait pris par la main, et sans lui rien dire, l’avait amené le long du rivage de la Seine, vers la petite chaussée de Quevilly jusque vis-à-vis la maison d’un sieur Alexandre. Ce fut à peu près dans cet endroit, que, le saisissant par le bras gauche, elle l’avait précipité dans la rivière. Il était parvenu d’abord à se relever, et s’attachant aux vêtements de sa mère, il essaya une trop faible résistance ; mais celle-ci le prit par la tête et le repoussa dans l’eau, en employant toute sa force:

Alors, dit-il, j’ai dérivé en buvant de l’eau, jusqu’au moment où l’on m’a repêché.

La femme Dubord était veuve depuis le 15 janvier 1828, et avait trois enfants. Le jeune Joseph qu’elle avait voulu noyer, était le seul qui habitait avec sa mère. Cette femme avait déjà subi une année d’emprisonnement pour vol. Son mari, plus jeune qu’elle, avait à peine fermé les yeux, que la veuve avait déjà formé une liaison criminelle avec un homme marié, nommé Ballières; elle recevait cet homme dans le lit où couchait aussi son enfant.

Pendant les premiers interrogatoires, la femme Dubord se retrancha dans de constantes dénégations. Mais, quand on eut donné l’ordre de la mettre au secret, quand elle apprit d’une manière positive que son fils vivait, elle sentit que toute dénégation était inutile, et demanda à être ramenée devant le juge d’instruction, en présence de qui elle fit l’aveu de son horrible attentat.

On se demande avec effroi quels pouvaient être les motifs d’un si grand forfait: on reste confondu, pétrifié, anéanti, quand on songe que le désir seul de se débarrasser du jeune Joseph avait été le principal motif de la femme Dubord. De ses deux autres enfants, l’un était chez sa mère, l’autre chez son beau-frère : il fallait qu’elle se défît du troisième , et l’on a vu comment s’y prit ce monstre féminin:

Le jeune Joseph Dubord déclara qu’il était à peine âgé de trois ans, lorsque sa mère voulut le faire périr en le noyant, et en fut empêchée par le père. Peu de temps avant le crime, l’enfant avait été placé à l’hospice et n’avait été rendu à sa mère que quinze jours avant le 5 février; enfin elle s’était plainte au commissaire de police de la conduite de son fils, qui, disait-elle, refusait de travailler, et elle avait parlé d’aller trouver le commissaire de la marine pour le faire embarquer. L’hospice le lui avait rendu ; la marine le trouvait trop jeune pour le placer à bord d’un bâtiment. Mais la Seine pouvait l’engloutir; et si son cadavre, retrouvé, trahissait le genre de sa mort, on pouvait croire facilement qu’elle avait été le résultat d’un accident. Qui eût osé accuser une mère ? La femme Dubord voyait dans son fils un obstacle à ses débauches avec Ballières, parce que, d’après ses propres aveux, ce Ballières lui avait dit qu’il ne pouvait pas les nourrir tous les deux.

La femme Dubord comparut le 23 mai devant la Cour d’assises de la Seine-Inférieure. La figure de l’accusée était régulière et même agréable; elle paraissait accablée, et cherchait à cacher son visage avec son mouchoir. La veuve Dubord était âgée de 31 ans.

Les dépositions de nombreux témoins confirmèrent toutes les circonstances de l’accusation. Le nommé Ballières, ouvrier fileur, âgé de 28 ans, déposa qu’il avait ignoré le crime ; qu’il avait plus d’une fois protégé l’enfant contre sa mère, lorsque celle-ci voulait le maltraiter. Dans la soirée du 5 février, vers onze heures , il demanda à l’accusée où était son petit garçon ? elle répondit :

« Je n’en sais rien; je crois qu’il est parti à Gisors. »

Il lui répondit que cela n’était pas possible; qu’un enfant de six ans ne pouvait pas faire la route ; qu’il était sans doute arrêté dans quelque corps-de-garde, et qu’on le lui ramènerait le lendemain. Du reste, il protesta qu’il n’avait jamais conseillé à la femme Dubord défaire périr son enfant; qu’il lui avait dit de le placer soit à l’hospice , soit dans la marine, mais non pas de le jeter à l’eau.

L’accusée dit en pleurant que, sans Ballières, elle ne serait pas dans la malheureuse position où elle se trouvait; qu’elle s’était attachée à lui; qu’elle lui avait demandé, dans le cas où elle n’aurait pas d’enfants, s’il consentirait à vivre avec elle; qu’il lui avait répondu:

« Il faut placer ton enfant à l’hospice ou dans la marine. »

Qu’alors, ne sachant où le mettre elle l’avait précipité à la rivière; qu’à la vérité Ballières ne lui avait pas donné ce conseil.

L’avocat-général, M. Petit, après avoir démontré le danger des passions, lorsque la raison, l’honneur et la religion n’y apportent aucun frein, passa en revue tous les faits de la cause et établit les circonstances de la préméditation; l’avocat chargé d’office de la défense de la femme Dubord présenta avec talent les moyens qui pouvaient faire écarter la préméditation. Malgré ses louables efforts, la réponse du jury aux questions, posées par le président de la Cour, fut affirmative de tous points. En conséquence , la femme Dubord fut condamnée à la peine de mort.

La femme Dubord se pourvut en cassation et en grâce ; mais l’un et l’autre pourvois furent rejetés, et l’arrêt de mort fut exécuté le 31 juillet 1828, sur la place du Vieux-Marché, à Rouen.

 « Chronique du crime et de l’innocence. »  Jean-Baptiste-Joseph Champagnac, Ménard-Paris, 1833

Blaise Ferrage ou le brigand anthropophage

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On ne peut donner le nom d’homme au scélérat dont nous allons essayer de retracer les crimes. Ce monstre s’était de lui-même retranché de l’espèce humaine pour en faire sa proie. Aussi c’est l’histoire d’une bête féroce qu’on va lire.  

Blaise Ferrage, surnommé Seyé, était maçon de profession. Le village de Ceseau, dans le comté de Comminges , était son pays natal. Quoique d’une très petite stature, il avait une force prodigieuse qui le rendait redoutable dans tout le canton qu’il habitait. Malheureusement à cette vigueur physique se trouvaient jointes les inclinations les plus perverses. Libertin par  tempérament, dès sa première jeunesse, il poursuivait les femmes et les filles avec tout l’acharnement luxurieux d’un satyre.

Il avait vingt-deux ans lorsqu’il se bannit lui-même de la société, afin, sans doute, d’en enfreindre les lois plus à son aise. Il alla établir son repaire dans le creux d’un rocher, placé sur le sommet d’une des montagnes d’Aure, voisine du lieu de sa naissance. S’élançant de sa caverne, comme un nouveau Cacus , il allait porter, de jour, comme de nuit, la désolation dans les campagnes environnantes. Il enlevait brebis, moutons, veaux, volailles, en un mot tout ce qui pouvait servir à le repaître. Mais là ne se bornait pas son brigandage : il n’eût été alors qu’un larron vulgaire. Il entraînait dans son antre les femmes et les filles qu’il pouvait surprendre; lorsqu’elles croyaient lui échapper par la fuite, il les poursuivait à coups de fusil, et dès qu’il les avait renversées, il courait sur elles comme sur une proie, et assouvissait sa passion féroce sur leurs cadavres encore palpitants.

Comme chacun se tenait sur ses gardes dans le voisinage contre les invasions de cet ennemi commun, il arrivait que souvent il manquait de vivres; et l’on assurait qu’il était devenu anthropophage. Il préférait, dit-on, pour ses horribles repas, les femmes et les filles aux mâles. Il pouvait commettre sur elles deux crimes à la fois, et satisfaire en même temps ses appétits brutaux. La plus tendre enfance n’était pas à l’abri des attentats de ce forcené; le fer était son auxiliaire Mais la plume se refuse à retracer ces détails atroces.

Accroupi sur la cime des montagnes, il attendait comme les ours et les loups, ses dignes compagnons, l’occasion et l’heure du carnage. Il menait la vie la plus dure, toujours au milieu des neiges  des forêts et des rochers. Il marchait toujours armé, sa ceinture garnie de pistolets, un fusil à deux coups sur l’épaule, et une dague au côté. Aussi l’effroi qu’il inspirait était-il universel; la maréchaussée même n’en était pas exempte. Seyé avait l’audace de descendre quelquefois aux marchés de Montrigeau, ville voisine, pour acheter de la poudre et des balles; personne n’osait mettre la main sur lui.

Il n’avait été arrêté qu’une seule fois, et avait trouvé le secret d’échapper à ses geôliers. Les payans prétendaient qu’il portait dans ses cheveux une herbe qui avait la propriété de ronger le fer. Quoiqu’il en soit, cette opinion était si bien accréditée dans le pays, que la seconde fois qu’il fut pris, on lui sauta aux cheveux, comme à un autre Samson, afin de lui ôter la ressource de cette herbe merveilleuse.

Il venait de commettre deux crimes avérés. Soupçonnant un laboureur d’avoir voulu le faire arrêter, pour se venger de lui, il avait mis le feu à une grange qui renfermait ses bestiaux; et sa haine avait contemplé le spectacle de l’incendie d’un oeil satisfait. Un malheureux Espagnol, marchand de mules, passant au pied des montagnes d’Aure, pour venir en France faire des achats, fit la rencontre de Seyé, qui s’offrit à le conduire où il voulait aller. Sous ce prétexte hospitalier, il l’attira dans sa caverne , où il l’assassina à loisir. Il portait encore dans sa prison le manteau de sa victime.

Cependant la terreur allait toujours croissant; les paysans n’osaient plus sortir seuls; on ne parlait que de Seyé; on cherchait les moyens de s’affranchir de son horrible tyrannie. Les communautés des habitants du canton promirent des récompenses à celui qui aurait l’adresse de l’attirer dans les fers de la justice. La tâche n’était pas facile, et ne pouvait être entreprise avec succès que par la ruse. La caverne du monstre ne pouvait être escaladée que par des sentiers très étroits et presque à pic. Le farouche habitant de cette forteresse était toujours armé, toujours sur ses gardes.

Enfin un particulier, qui lui-même n’était pas très honnête homme, et avait encouru la sévérité des lois, entreprit de mériter sa grâce et la récompense promise par les communautés. Il partit, se retira dans les mêmes montagnes que Seyé, et feignit d’y choisir, comme lui, une retraite contre les poursuites de la justice. Seyé donna dans le panneau, et forma liaison avec le nouveau venu, n’ayant aucun soupçon , aucune défiance: mais bientôt, par l’adresse de son nouveau compagnon , il fut découvert une nuit qu’il s’était égaré dans les montagnes, et sa force fut obligée de céder au nombre de celles qu’on avait réunies contre lui.

La nouvelle de sa capture répandit la joie dans tout le canton; on se regarda comme délivré d’un fléau destructeur. Le procès de Seyé ne fut pas long. Le parlement de Languedoc le condamna, le 12 décembre 1782, à être rompu vif, et il fut exécuté le 13, à l’âge de vingt-cinq ans. On tripla la garde le jour de son supplice. Un scélérat aussi dénaturé ne pouvait ni trouver de larmes, ni manifester du repentir. Il marcha au lieu de l’exécution d’un air tranquille et le visage coloré. Les paysans dont il avait été la terreur tremblaient encore même en le voyant sur la roue, et ils ne furent parfaitement rassurés que lorsqu’ils le virent mort.

La tyrannie que ce brigand avait exercée sur la montagne ne dura que trois années environ: mais que de crimes horribles et divers pendant ce laps de temps ! On comptait dans le pays plus de quatre-vingts filles et femmes qui avaient été sa proie et sa pâture !

«  Chronique du crime et de l’innocence  »    Jean-Baptiste-Joseph Champagnac, Ménard-Paris, 1833.

Politesses

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camp indien

En 1744, un traité de paix intervint entre le gouvernement de Virginie et les chefs indiens dits des Six-Nations. Quand on fut convenu des principaux articles, les commissaires virginiens informèrent les Indiens qu’il y avait, à Williamsbourg, un collège, avec un fonds pour l’éducation de la jeunesse, et que si les chefs des Six-Nations voulaient y envoyer une demi-douzaine de leurs enfants, le gouvernement pourvoirait à ce qu’ils fussent bien soignés et instruits dans toutes les sciences des blancs.

Une des politesses des sauvages consistait à ne pas répondre à une proposition sur les affaires publiques le même jour qu’elle avait été faite. « Ce serait, disaient-ils, traiter légèrement et manquer d’égards aux auteurs de la proposition. » Ils remirent donc leur réponse au lendemain. Alors l’orateur commença par exprimer toute la reconnaissance qu’ils avaient de l’offre généreuse des Virginiens:

« Car nous savons, dit-il, que vous faites beaucoup de cas de tout ce qu’on enseigne dans ces collèges; et l’entretien de nos jeunes gens serait pour vous un objet de grande dépense. Nous sommes donc convaincus que dans votre proposition vous avez l’intention de nous faire du bien, et nous vous en remercions de bon cœur; mais, vous qui êtes sages, vous devez savoir que toutes les nations n’ont pas les mêmes idées sur les mêmes choses; et vous ne devez pas trouver mauvais que notre manière de penser sur cette espèce d’éducation ne s’accorde pas avec la vôtre. Nous avons à cet égard quelque expérience. Plusieurs de nos jeunes gens ont été autrefois élevés dans vos collèges et ont été instruits dans vos sciences; mais quand ils sont revenus parmi nous, ils étaient mauvais coureurs, ils ignoraient la manière de vivre dans les bois, ils étaient incapables de supporter le froid et la faim, ils ne savaient ni bâtir une cabane, ni prendre un daim, ni tuer un ennemi, et ils parlaient fort mal notre langue, de sorte que, ne pouvant nous servir ni comme guerriers, ni comme chasseurs, ni comme conseillers, ils n’étaient absolument bons à rien. Nous n’en sommes pas moins sensibles à votre offre gracieuse, quoique nous ne l’acceptions pas; et, pour vous prouver combien nous en sommes reconnaissants, si les Virginiens veulent nous envoyer une douzaine de leurs enfants, nous ne négligerons rien pour les bien élever, pour leur apprendre tout ce que nous savons, et pour en faire des hommes. »

« Curiosités historiques et littéraires. »   Eugène Muller, Paris, 1897.

Signes et prodiges

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orage

A propos des signes et prodiges apparus sur Montmartre le soir du dimanche douzième, septembre 1621: M. Eugène Le Senne nous raconte les faits suivants:

« Le dimanche 12 septembre 1621, vers 9 heures du soir, alors que le ciel était dans toute sa limpidité, les gens de Montmartre virent tout à coup apparaître dans l’air de grandes lueurs entremêlées de diverses petites nuées blanches qui, séparées entre elles et semblables à des escadrons, se précipitaient les unes sur les autres avec une célérité prodigieuse, puis disparaissaient pour faire place à de nouvelles nuées se livrant de nouveaux combats.

Lancées avec violence l’une contre l’autre, on croyait voir des lances s’entrecroiser dans un choc furieux, et ces combats durèrent depuis les 9 heures du soir jusque sur les deux heures après minuit. L’air était aussi clair qu’en plein midi. A un certain moment, on aperçut, au milieu des nuées blanches qui s’entrechoquaient, une sorte de grande tente ou pavillon de guerre sur laquelle, pendant plus d’une heure, plusieurs nuées lancèrent des lances et des flèches, comme s’il s’était agi d’un fort que des forces ennemies s’efforçaient d’emporter.

« Les mêmes signes et prodiges furent observés, sur la ville de Paris et celle de Saint-Denys. L’émoi fut grand parmi les témoins, et chacun chercha une explication. Les uns les attribuèrent à la réverbération de la mer qui, au même moment, avait dû être agitée de tempêtes et d’orages. Mais on fit observer que, dans ce cas, les apparitions se fussent produites du côté du couchant et de la mer, et non du côté du levant.

D’autres prétendirent que ces lueurs provenaient des astres, probablement du lever extraordinaire de quelques signes. Cette explication ne parut pas convaincante, sous le prétexte que les astres empruntent toute leur lumière du soleil, et qu’à ce moment le soleil éclairait un autre hémisphère.

« L’opinion dominante vit dans ces prodiges un signe de la colère divine, et conjectura quelque catastrophe prochaine qui menaçait la France, si on n’obtenait du ciel, par des prières ferventes, qu’il détournât le fléau sur le Turc ou sur l’Allemand. « Le souvenir de cet événement extraordinaire nous a été conservé dans une relation anonyme publiée l’année même chez le libraire Saugrain, in-12, Paris, 1621. »

«  L’Echo du merveilleux. »    Gaston Mery, Paris, 1901.

Histoire du cultivateur Martin

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paysans

On ne saurait revenir trop souvent sur les erreurs de la justice ; c’est en donnant la plus grande publicité possible aux exemples de sang innocent répandu juridiquement que l’on peut espérer de les voir devenir plus rares.

Vers 1764 ou 1765, un bon père de famille, nommé Martin , cultivateur, habitant d’un village du Barois, ressortissant au parlement de Paris, fut accusé d’un meurtre et d’un vol commis auprès de sa maison, tandis qu’il dormait profondément entre sa femme et ses sept enfants. L’accusé est confronté avec un passant qui avait été témoin de l’assassinat.

Je ne le reconnais pas, dit le passant; ce n’est pas là le meurtrier que j’ai vu, l’habit est semblable, mais le visage est différent.

Ah ! Dieu soit loué, s’écrie le bon vieillard, ce témoin ne m’a pas reconnu.

Sur ces paroles , le juge s’imagine que le vieillard, plein de l’idée de son crime, a voulu dire: « Je l’ai commis, on ne m’a pas reconnu, me voilà sauvé. » Mais,au contraire, il est clair que ce vieillard, plein de son innocence, voulait dire: « Ce témoin a reconnu que je ne suis pas coupable; il a reconnu que mon visage n’est pas celui du meurtrier. »

Le juge et ses assesseurs ne se donnent pas la peine de faire une plus ample enquête; l’exclamation naïve et joyeuse du bon Martin leur suffit pour attester son crime. On n’interroge ni sa femme, ni ses enfants, ni ses voisins; on ne va pas chercher si l’argent volé se trouve dans sa maison ; on ne tient aucun compte des précédents de l’accusé.

On rend un arrêt qui condamne ce vieillard à la question ordinaire et extraordinaire, et à expirer sur la roue. La sentence est portée à Paris; la Tournelle signe sans examen bien Jugé. Le pauvre malheureux expire sur la roue devant sa porte; son bien est confisqué; sa femme s’enfuit en Autriche avec ses petits enfants.

Huit jours après, le scélérat qui avait commis le meurtre fut supplicié pour d’autres crimes, et il avoua, à la potence, qu’il était coupable de l’assassinat pour lequel l’honnête Martin avait été rompu.

Une réclamation fut adressée au parlement de Paris. On promit de réparer ce malheur. Les temps ne le permirent pas, et la famille du malheureux Martin resta dispersée et mendiante dans le pays étranger !

« Chronique du crime et de l’innocence. »  Jean-Baptiste-Joseph, Paris, 1833.

Plan B

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théâtre

L’acteur Hind était un homme d’expédients et de présence d’esprit.

Un soir qu’il jouait on ne sait plus quel mélodrame, il se tira avec honneur d’un assez mauvais pas. II représentait le héros de la pièce, un brigand endurci, que la justice était parvenue à capturer et qui attendait son dernier moment dans une sombre cellule. Un de ses complices lui avait fait remettre une lime et une échelle de corde.

Il s’agissait de limer les barreaux de la fenêtre et de chercher à s’enfuir par cette ouverture. Au moment où il enjambait la croisée, trois soldats se précipitaient sur la scène et tiraient sur lui. Le brigand tombait raide mort.

Hind s’était mis à l’œuvre; il était arrivé au point voulu, lorsque les fusils refusèrent de faire leur service. Les soldats se retirèrent en désordre et revinrent aussitôt avec de nouvelles armes, qui, n’étant pas chargées, restèrent encore silencieuses. Hind se trouvait dans une fâcheuse position. Tout à coup il dégringole sur la scène en poussant des cris affreux, se traîne jusqu’à la rampe, et s’écrie:

Grand Dieu ! j’ai avalé la lime !

Puis il donne plusieurs ruades, pousse un autre rugissement, et retombe mort.

Les spectateurs, qui avaient commencé à murmurer, furent apaisés.