Fiançailles …

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Fiancailles

M. O’ Neil raconte dans le Light que le 15 novembre 1903 sa bonne, qui était à son service depuis longtemps, lui annonça son intention de le quitter pour se marier le 19 du mois suivant.

Trois jours après, M. O’ Neil s’aperçut que la mine de la jeune femme paraissait fort soucieuse. Il l’interrogea aussitôt, et elle répondit avoir eu pendant la nuit un rêve qui l’avait toute bouleversée. Alors, n’ignorant pas le penchant de son maître pour les études psychiques, elle le pria de lui interpréter son rêve.

Elle lui dit avoir rêvé que c’était le jour de son mariage. Tout avait bien marché; elle était arrivée à l’église. Il faut vous dire qu’elle s’était mariée deux fois déjà (on peut donc croire qu’il ne s’agissait point d’une timorée, mais d’un esprit hardi !); du premier mariage, qui avait été heureux, elle avait eu un fils ; celui-ci devait même assister à la cérémonie nuptiale.

Il n’en avait pas été de même de l’autre mariage; son second mari était un ivrogne et un mauvais garnement.

Dans le rêve, donc, son fils l’accompagna à l’église où M. Smith l’attendait. En regardant son fiancé, elle fut étonnée de reconnaître en lui Richard Johnson, son deuxième mari. Il lui semblait qu’elle était agenouillée avec lui au pied de l’autel et que le ministre s’approchait d’eux. Comme elle tenait les yeux baissés, elle ne vit d’abord que ses pieds décharnés et couverts partiellement de l’aube blanche et longue qu’il portait.

Elle fut alors saisie d’un frisson et, en levant le regard vers le ministre, elle ne vit plus que le fantôme de la Mort, les bras levés et tenant la faux, comme pour frapper. La pauvre femme poussa un cri et tomba entre les bras de son mari, sans connaissance; elle ne peut dire ce qui se passa jusqu’au moment où elle se réveilla.

Ma chère, dit O’ Neil, je crois qu’il n’est point nécessaire de connaître les questions psychiques pour interpréter votre rêve; le mariage n’aura pas lieu; voilà tout.

Le vendredi suivant elle rêva encore: il lui semblait se promener avec son fiancé le long de Battersea Park et tout près de sa future maison, quand Smith, en sortant de sa poche la bague de mariage, la pria de se la laisser mettre au doigt. Il le fit en effet, mais au moment où la jeune femme, toute joyeuse, regardait sa bague, elle s’aperçut que celle-ci était cassée.

Pendant que les deux fiancés se questionnaient à cet égard, le rêve prit fin.

Dans les visites suivantes qu’elle fit à Smith,elle le trouva toujours de mal en pis, jusqu’à ce qu’il mourut trois semaines après le premier rêve. Il fut enterré le jour même fixé pour ces noces, qui avaient été empêchées, conformément au rêve, par la faux de la Mort.

Deux jours après, la femme se rendit chez son fiancé; en rentrant, elle s’écria, les larmes aux yeux :

M. Smith est très malade, il est alité depuis deux jours et le médecin craint beaucoup ne pouvoir le sauver. C’était le dimanche; le rêve avait eu lieu la nuit de vendredi.

Light, Londres, 5  mars 1904.
Journal of the Society for P. R., Londres, avril 1904.

« Revue des études psychiques. »  Paris, 1904.

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Rabelais le polyglotte

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François-Rabelais
François Rabelais

Tout le monde connaît l’aventure dont Rabelais fut le héros. Chargé, par la Faculté de médecine de Montpellier, d’une mission auprès du chancelier Duprat, et ne pouvant réussir à être introduit auprès de fui, il contrefit le fou et, vêtu d’une robe verte, il se promena devant la porte du chancelier.

Intrigué, celui-ci lui envoya un de ses secrétaires, demandant ce que voulait ce bizarre, personnage. Rabelais lui répondit en latin, langue que ne comprenait pas l’envoyé. On alla alors chercher un autre secrétaire : Rabelais lui parla en grec; puis, en allemand; puis, en italien ; puis, en anglais ; puis, en hébreu. Enfin, Duprat donna l’ordre de faire entrer cet étonnant discoureur, et Rabelais s’exprima tout simplement en français.

Cette connaissance de toutes les langues usitées semblait extraordinaire; mais voici qui est mieux : il y a en ce moment, à Paris, où il est venu pour des recherches d’érudition, un littérateur italien, M. Marc-Antoine. Ganini, qui connaît, parle et écrit., dit-on, quatre-vingt-treize langues ou idiomes.

C’est assurément l’exemple le plus curieux de savant polyglotte qui existe. Savoir cinq ou six langues seulement passe déjà pour un fait qui n’a rien de banal.

« La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1886.

L’homme invisible qui mord

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L'homme-invisible-qui-mord

Le 10 mai 1951, vers midi, les trottoirs de Manille  (plus précisément ceux de l’avenue Rizal, importante artère de la capitale philippine) furent le théâtre d’une scène étrange.

Alors que les employés de bureau et de magasin se répandaient dans les rues, une jeune fille, les yeux exorbités, sortit en courant d’un immeuble. Elle hurlait :

— Au secours ! Il veut me tuer ! Arrêtez-le !

Les traits convulsés par la peur, elle faisait tous les gestes de quelqu’un qui veut se débarrasser d’un agresseur, alors que personne ne la poursuivait. Les passants, stupéfaits, la voyaient agiter les bras, donner des coups de pied dans le vide et se débattre comme si, à certains moments, elle était maintenue sur place par un être invisible. Suffoquant, haletant, elle criait :

— Mais aidez-moi donc, je vous en supplie ! Vous voyez bien qu’il va me tuer !

Puis, tout comme si elle avait réussi à se dégager, elle repartait en courant dans la foule.

Soudain, elle poussa une plainte horrible :

Il me mord !!! C’est atroce !

Et livide, près de défaillir, elle montra aux passants son bras droit ensanglanté où l’on pouvait voir, effectivement, des traces très nettes de morsures.

Cette fois, les gens s’approchèrent. Ce qui se produisit alors sous leurs yeux dépasse l’imagination: des marques de dents s’imprimèrent tout à coup dans la chair de la jeune fille et du sang jaillit. L’adolescente hurla:

— Il recommence ! Au secours !

Un homme intervint:

Il faut la conduire au poste de police !

A voix basse, il ajouta :

— C’est une hystérique !

Et, prenant la jeune fille par le bras, il l’entraîna, suivi par la foule. En chemin, la malheureuse, à trois reprises, fut encore tourmentée par l’étrange phénomène, ainsi que le rapporte un journaliste philippin.

« Par trois fois, écrit-il, on la vit brusquement se débattre comme une forcenée en criant: « Il revient ! Il me mord ! » tandis qu’effectivement de nouvelles traces de dents apparaissaient en divers endroits de son corps. Lorsqu’elle arriva au poste, ses bras et ses jambes étaient en sang. »

L’officier de police appela un médecin du quartier et le pria de venir d’urgence. Puis  il interrogea l’inconnue. On apprit qu’elle s’appelait Clarita Villaneuva, qu’elle avait dix-huit ans, qu »elle vivait avec sa tante et qu’elle travaillait depuis peu dans un hôpital comme fille de sale. Ce matin-là, elle était en congé.

Le médecin arriva, l’air grave et important. Avant même d’examiner les plaies, il demanda à Clarita d’expliquer ce qui lui était arrivé.

L’adolescente, qui semblait avoir recouvré un peu de calme depuis qu’elle se trouvait au poste de police, raconta en pleurant doucement qu’un homme effrayant, « surgi on ne sait d’où », s’était jeté sur elle tandis qu’elle s’habillait, et l’avait mordue en plusieurs endroits.

 C’est alors, dit-elle, que je me suis sauvée dans la rue. Mais il m’a poursuivie jusqu’ici…
— Comment est cet homme ? demanda le médecin.
— 
Petit, effrayant, avec de gros yeux. Il porte une sorte de cape et a d’énormes dents blanches.

Le policier intervint et demanda au passant qui avait amené Clarita au poste :

Avez-vous quelque chose à ajouter au signalement de ce personnage ?
L’homme parut embarrassé :

—  Je sais que cela va vous paraître incroyable, monsieur l’officier, mais je n’ai vu personne …
— 
Comment ? Vous n’avez pas vu l’agresseur de Mlle Villaneuva ?
— 
Non !
— 
Mais il l’a mordue devant vous ? Et à plusieurs reprises ?
— 
Oui !
 Et vous ne l’avez pas vu ?
— 
Non !
— 
Vous n’allez pas nous dire, s’écria le médecin agacé, que cette demoiselle a été mordue par un homme invisible ?
— Non, bien sûr, et pourtant les morsures existaient et il n’y avait personne …
Quelle qu’en soit l’origine, dit le policier, voulez-vous examiner ces blessures, docteur ?

Le médecin se pencha d’assez mauvaise grâce sur Clarita.

— Alors, demanda le policier, s’agit-il bien de morsures ?
Incontestablement, bougonna le médecin. Je vais lui prescrire un désinfectant …

Il s’approcha du fonctionnaire et ajouta à voix basse :

— Cette jeune fille est une épileptique.
— Vous voulez dire que… c’est elle qui se mord ?
— Bien sûr !
— Etrange ! …
— 
Lorsqu’elle est en crise, elle doit se croire poursuivie et se mordre…

Le policier hocha la tête:

— Sans doute avez-vous raison, docteur, car vous avez fait des études et je ne suis qu’un pauvre policier. Mais je voudrais vous poser une toute petite question …
— 
Quoi ?
— Comment fait-elle pour se mordre derrière le cou ?

Le médecin ne répondit pas. Il alla examiner la nuque de Clarita et demeura perplexe, cherchant quelle explication scientifique il pourrait donner du phénomène. Il n’en eut pas le temps.

Brusquement, Clarita se mit à hurler et à se débattre, disant que le monstre était de nouveau là et qu’il l’attaquait. Le médecin se précipita sur elle afin (il le dira par la suite) de l’empêcher de se mordre. Mais à son tour, il fut éberlué en constatant qu’apparaissaient sur la joue de la jeune fille et sur son épaule des marques de morsures mouillées de salive.

 Je ne comprends pas ! lança-t-il.

Puis il prit le téléphone et appela un confrère qui lui conseilla de faire hospitaliser Clarita. De son côté, l’officier de police, qui avait également assisté au phénomène, alertait le maire de Manille, M. Arsenio Lacson. Un quart d’heure plus tard, une ambulance emportait Clarita qui se débattait toujours contre son agresseur invisible. A l’hôpital, elle fut admise au service psychiatrique et placée dans une chambre particulière. Là, le phénomène se reproduisit plusieurs fois en présence des médecins et de l’archevêque que le maire de Manille avait appelé à tout hasard, pensant que le cas de Clarita dépassait de loin sa compétence.

Le professeur Mariana Lara qui dirigeait le service ne fit aucun commentaire, mais demanda qu’on fît un prélèvement de la salive qui entourait les plaies, aux fins d’analyse. Puis, profitant d’une rémission, il interrogea longuement la jeune fille. Il n’obtint aucun renseignement nouveau, si ce n’est un détail qui lui fit hausser les épaules: d’après Clarita, son « agresseur » flottait par moments à quelques centimètres du sol…

Au cours de l’après-midi, le laboratoire envoya le résultat de l’analyse. Le professeur Lara y lut ceci: « La salive prélevée ne correspondait absolument pas à celle de Clarita et ne correspondait à aucune salive humaine connue. »

Le soir, la jeune fille se calma complètement. Elle demeura à l’hôpital le temps que ses morsures (dont certaines s’étaient infectées) fussent cicatrisées. Après quoi, elle rentra chez elles et ne se plaignit plus jamais d’être attaquée par son agresseur invisible. Elle ne présenta même plus aucun trouble, de quelque sorte que ce fut.

Interrogée à plusieurs reprises par des journalistes, elle présenta toujours la même version des faits. Quant au professeur Lara, il se contenta de répondre qu’il ne pouvait donner aucune explication scientifique du phénomène qu’il avait observé et qu’il fallait s’en tenir, pour l’instant, aux déclarations de la victime…

« Histoires fantastiques. »  G. Breton & L. Pauwels, Albin Michel, 1983.

Chevreul et l’apparition

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Michel -Eugène-Chevreul
Michel – Eugène Chevreul (1786-1889)

Le 10 juillet, sous la présidence de M. Edmond Perrier, directeur du Muséum, a été inaugurée au Jardin des Plantes, à Paris, une statue du fameux chimiste Chevreul, décédé en 1889, à l’âge de 103 ans.

M. Perrier a retracé la vie de Chevreul en faisant l’éloge de la méthode expérimentale. Nous ne voulons retenir de son discours que les passages qui nous intéressent plus particulièrement.

Si pour un instant cette statue s’animait, marchait et parlait, nul ne s’en étonnerait, nos mains serreraient celles du vieux maître, entouré de tout ce qu’il aimait, et lui-même, croyant simplement avoir dormi quelques semaines renouerait le fil interrompu de ces longues conversations que beaucoup d’entre nous ont connues. Le fait même de la résurrection ne le surprendrait pas outre mesure. Il se bornerait à analyser scrupuleusement le phénomène et à en noter les circonstances, comme il fit une nuit, qu’ayant travaillé fort tard, il vit la porte de son cabinet de travail barrée par une sorte de fantôme. Il prit tout simplement le signalement du fantôme :

—  Une sorte de tronc de cône, dit-il, surmonté d’une sphère.

Il tira sa montre pour constater l’heure de l’apparition, et se dirigea pour gagner sa chambre à coucher, vers la porte contre laquelle se tenait l’étrange apparition qu’il dût frôler en passant. Cette belle sérénité scientifique ne l’abandonna même pas lorsque, plus tard, il apprit qu’à l’heure même de sa vision, un de ses amis, qu’il ne savait pas malade, était mort, et lui avait légué sa bibliothèque.

« Revue des études psychiques. »  dir. César de Vesme, Paris, 1901.

Le partage de dix-sept chameaux

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chameau

Voici l’histoire contée en 1885  par le Télégraphe… 

Un Turc meurt : il laisse dix-sept chameaux dans ses écuries, et, par testament, les lègue dans la proportion suivante à ses trois fils :

L’aîné recevra la moitié du legs. 

Le second, un tiers. 

Et le cadet, un neuvième.

L’exécuteur testamentaire, qui ne pouvait donner la moitié des dix-sept chameaux, court immédiatement conter son cas au cadi; celui-ci convoque les trois fils et fait amener dans sa cour les dix-sept chameaux; puis il envoie emprunter à son voisin un autre chameau. Il y a donc dans la cour dix-huit chameaux.

Le cadi commence le partage : la moitié des dix-huit chameaux est donnée au fils aîné: neuf chameaux; le tiers, six chameaux, au second : neuf et six font quinze; le neuvième de dix-huit, soit deux chameaux, est attribué au cadet; total, dix-sept. 

Le dix-huitième chameau ayant servi à résoudre ce difficile problème est renvoyé avec remerciements à son propriétaire.

Les fils ne peuvent réclamer : ils ont tous eu plus que leur compte.

Mort et résurrection

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fakirs

Le Temps s’occupe des yoghis de l’Inde, dont les tours surprenants ont été racontés par les voyageurs. Il y a quelque temps, dit notre confrère, un docteur de Vienne, M. E. Siefke, précédé dans cette voie par le physiologiste allemand Preyer, — dont M. Soury vient de traduire un ouvrage, — s’est occupé d’une des plus singulières facultés que possèdent quelques-uns de ces fakirs, celle de simuler une suspension complète de toutes les fonctions vitales, de se laisser enterrer pendant un laps de temps fort long et de ressusciter ensuite. M. Preyer appelle cela l’anabiose des fakirs.

On a, sur ces faits et sur la préparation à laquelle se soumettent les yoghis pour affronter les dangers d’une inhumation prématurée, des relations parfaitement détaillées et dignes de foi émanant du docteur autrichien Honigbërger, qui a longtemps rempli les fonctions de médecin particulier du rajah de Lahore, Runjet Sing, et de sir Claude Wade, ministre résident anglais dans cette ville. Voici comment le docteur Sierke résume ces renseignements dans un journal Viennois :

Le yoghi qui veut se préparer à être enterré vivant se construit une sorte de cellule à demi souterraine, entièrement privée d’air et de lumière, n’ayant qu’une étroite porte,que l’on bouche avec de la terre glaise dès que l’ascète a pénétré dans sa retraite. Cette cellule contient une couche molle formée de coton cardé et de peaux de mouton.

Le solitaire s’enferme dans cette cellule et y reste couché, d’abord, pour peu de temps, puis pendant quelques heures, enfin pendant des journées entières, afin de s’habituer à se passer d’air frais. Joignant des exercices religieux à cet entraînement physique, il passe son temps à méditer sur la divinité ou à réciter le chapelet brahmanique de façon à arriver à prononcer six mille syllabes environ en douze heures. Il s’accoutume également à rester  la tête renversée et les pieds en l’air ou à tordre ses membres en toutes sortes de postures anormales.

Puis viennent des exercices de respiration, grâce auxquels les fakirs parviennent à retenir leur souffle cinq minutes, puis dix, puis vingt et une, puis quarante trois, puis quatre-vingt-quatre. Ils apprennent aussi à avaler des quantités considérables d’air et à les faire remonter dans la bouche. Enfin ils pratiquent sur le muscle qui relie la face interne de la langue à la mâchoire inférieure une série de vingt-quatre petites incisions, espacées chacune d’une semaine, qui rendent cet organe susceptible d’être entièrement recourbé et d’aller boucher avec sa pointe l’ouverture du larynx. Pour hâter ce résultat, la langue est enduite d’huiles astringentes et soumise à des massages répétés.

Fakir

En dehors de ces exercices spéciaux, le yoghi observe les règles de sa caste, s’abstient de toute nourriture animale et de tout commerce charnel. De plus, il use d’une façon fort originale de se nettoyer l’estomac, qui consiste à avaler, à plusieurs reprises une longue et mince bande de toile, et à la retirer par la bouche. Une fois tous ces exercices accomplis, le yoghi est prêt à tenter l’aventure et à entrer au tombeau.

Le plus habile de ces ascètes était un certain Haridès, dont le docteur Honigbërger a dessiné le portrait, et qui s’est fait enterrer plusieurs fois dans sa vie. Voici comment il procédait :

Au jour fixé et en présence de la cour et du peuple, il s’asseyait les jambes croisées sur un linceul de lin, le visage tourné vers le levant. Il fixait avec ses yeux l’extrémité de son nez. La catalepsie magnétique se produisait au bout de quelques instants. Les yeux se fermaient et les membres se raidissaient, Les serviteurs du yoghi accouraient alors et lui bouchaient les narines avec des tampons de lin enduits de cire. On enferme le corps dans le linceul en le nouant au-dessus de sa tête comme un sac. Le noeud est cacheté au sceau du rajah et l’on dépose le corps dans une caisse en bois, qui est également scellée.

Cette caisse est placée dans un caveau, qu’elle remplit tout entier. La porte en est également cachetée, puis murée, et ce tombeau est gardé jour et nuit. D’ailleurs, des milliers d’Indous pieux l’entourent constamment pour se sanctifier par le voisinage d’un homme qu’ils croient aimé de Brahma. Quand le terme convenu de l’exhumation arrive, le rajah et sa cour se rendent au tombeau, et voici ce qui se passe, toujours d’après le docteur Honigbërger :

fakirs

Le rajah, raconte-t-il, fit ôter la terre glaise qui bouchait la porté et reconnut que son cachet était intact. On ouvrit le tombeau qui était une sorte de niche, à trois pieds sous terre. Elle était remplie par une caisse de quatre pieds sur trois, cachetée et également intacte. Le fakir était là-dedans enveloppé de son suaire, et le docteur put observer que l’étoffe en était recouverte de moisissure, comme tout linge tenu à l’humidité. Les serviteurs du yoghi le sortirent de la caisse et l’appuyèrent contre le couvercle ; puis ils versèrent de l’eau chaude sur le haut du linceul, sans l’ôter.

Mais le docteur demanda à examiner le corps du fakir avant qu’on essayât de le rappeler à la vie. Les bras et les jambes étaient ridés et raides, la tête était appuyée sur l’épaule ; on ne pouvait distinguer le pouls ni aux bras ni aux tempes, ni à la région du coeur. Tout le corps était froid, sauf la tête, vers laquelle on venait de verser de l’eau chaude.

Cependant, les serviteurs avaient recommencé à laver le corps et frictionnaient les membres. Puis on mit sur le crâne du yoghi une couche de pâte de froment chaude et l’on répéta cette application. On ôta ensuite des narines et des oreilles les tampons enduits de cire. Enfin, l’un des serviteurs ouvrit avec un couteau la bouche du fakir, qui resta toujours inanimé, et ramena la langue dans sa position normale. Il fallut la maintenir quelque temps, car la pointe se recourbait d’elle-même vers l’arrière-bouche. Puis, on frotta les paupières de l’ascète avec de la graisse, et le serviteur les souleva. L’oeil était vitreux.

A la troisième application de la pâte brûlante sur la tête, le corps du fakir tressaillit, les narines s’écartèrent, le pouls battit faiblement et les membres tiédirent. Le serviteur mit un peu de beurre fondu sur la langue du fakir, dont les yeux reprirent tout à coup leur éclat. Il était revenu à la vie et, apercevant le rajah, il lui dit : 

— Me crois-tu maintenant ?

Fakirs

Tout cela avait duré une demi-heure, et, après un laps de temps égal, le fakir, bien que faible encore, mais revêtu d’une riche robe d’honneur et décoré d’un collier de perles et de bracelets d’or, trônait à la table royale. Il était resté sous terre six semaines. En une autre occasion, le même rajah fit enterrer ce yoghi dans un caveau, à deux mètres sous le sol. L’espace autour du cercueil fut rempli de terre foulée ; le caveau fut muré; on jeta de la terre par-dessus et on sema de l’orge à la surface; le fakir resta enterré quatre mois; il n’en ressuscita pas moins.

La science moderne ne peut entièrement expliquer ces faits. Il est évident que les fakirs s’hypnotisent avant de se laisser inhumer.

D’autre part, il y a dans nos hôpitaux des exemples de léthargies absolues qui durent plusieurs mois. Mais comment expliquer qu’un être humain puisse — pendant un laps de temps considérable et même après avoir réduit au minimum ses fonctions-Vitales — se passer absolument d’air, de nourriture et de boisson ?

Faut-il admettre que les Indous sont arrivés à suspendre entièrement la vie sans la détruire et à la restaurer ensuite comme on le fait dans nos laboratoires pour les rotifères, ou comme le propose M. Edmond About pour l’homme dans un de ses spirituels romans ? Il serait aussi téméraire de l’affirmer que de contester les faits relatés plus haut, par l’unique raison que nous ne pouvons encore les expliquer. La science moderne est plus scientifique que cela.

« La Revue des journaux et des livres. » Paris, 1885/1886

L’alouette et le verdier

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alouette-verdier

Près d’un chalet rempli de son ramage
Une alouette au loin envoyait sa chanson.
Un verdier, dans la même cage,
Babillait à côté d’elle. Un petit garçon
Vint à passer près d’eux avec sa mère.
Il s’arrête surpris. « Sais-tu lequel des deux,
Dit-elle, peut ainsi nous faire
Entendre un chant mélodieux ?
— Lequel ? c’est cet oiseau charmant au vert plumage;
Son compagnon jamais n’en pourrait faire autant.
— Détrompe-toi, reprit la mère, en cette cage
Regarde bien; tu verras, mon enfant,
Que cette chanson qui t’arrête
En ton chemin s’échappe du gosier,
Non pas de ce brillant verdier,
Mais de la modeste alouette.
Souviens-toi que parmi les hommes, les oiseaux,
Le mérite n’est pas toujours chez les plus beaux. »

« Nos petits rois, fables et poésies enfantines. »  Henri Jousselin, Garnier frères, Paris, 1877.