L’impératrice Eugénie chez les zoulous

Publié le Mis à jour le

Le prince impérial Louis face aux Zoulous.
Le prince impérial Louis face aux Zoulous.

Nous sommes le 29 février 1879, à Southampton. Un gros bateau à roues le Danube, s’apprête à appareiller. Sur le pont, un jeune officier de vingt-trois ans, ému mais souriant, fait des signes à une femme vêtue de noir qui, sur le quai, pleure doucement.

Un hurlement de sirène, le bruit des pales qui commencent à tourner dans un grand remous d’eau, et le bateau quitte le port. Rapidement, il gagne le large tandis que, sur le quai, la femme agite maintenant une longue écharpe blanche que le jeune homme, accoudé au bastingage, s’efforce d’apercevoir le plus longtemps possible. Ce sera la dernière vision qu’il aura de sa mère. Ces deux êtres, en effet, ne se reverront jamais.

Lui, ce jeune officier élégant aux yeux bleus et aux traits fins, dont les cheveux sont légèrement parfumés à la violette, c’est le prince impérial Louis, fis de Napoléon III. Elle, cette dame en noir qui maintenant regagne sa voiture en sanglotant, c’est l’impératrice Eugénie, exilée en Angleterre depuis la chute du Second Empire, et veuve depuis six ans.

Le prince impérial a obtenu du gouvernement britannique, alors en guerre contre les Zoulous, l’autorisation de s’engager dans la Royal Horse Artillery. C’est donc sous l’uniforme anglais que ce Bonaparte, arrière-neveu de Napoléon 1er, s’en va se battre en Afrique du Sud.

Le 26 mars, après vingt-sept jours de traversée, il est au Cap. Le 3 avril, il débarque à Durban. Le 19, il atteint Pietermaritzburg. Le 29, il s’installe à Dundee.

Le 1er juin enfin, il part en mission dans la brousse avec une dizaine d’hommes. Vers deux heures, le petit groupe s’arrête pour déjeuner. L’endroit est calme et l’on s’attarde. Après le café, le prince s’amuse même à dessiner quelques croquis sur son carnet de notes.

Soudain, une horde de Zoulous, grimaçants et armés de sagaies, surgit des hautes herbes en hurlant et attaque le petit campement. Pris de panique, les Anglais sautent sur leurs chevaux et se sauvent sans tirer un coup de feu. Le prince Louis reste seul contre les assaillants. Armé de son revolver, il tient tête désespérément pendant quelques minutes. Mais un javelot l’atteint au ventre; un autre lui crève l’œil droit. Il s’effondre. Les Zoulous s’acharnent alors sur le mourant; on retrouvera son cadavre transpercé de dix-sept coups de sagaie … Le lendemain, une colonne anglaise va chercher le corps du prince impérial et le ramène à Durban où il est placé sur un bateau en partance pour l’Angleterre.

En apprenant la mort de son fils, l’impératrice Eugénie, nous disent les témoins,  » poussa un cri horrible, puis s’effondra, comme hébétée « . Pendant des semaines, des mois, son désespoir est effrayant.

Puis en avril 1880, elle décide de se rendre en Afrique du Sud pour passer le jour anniversaire de la mort de Louis à l’endroit même où les Zoulous l’ont tué. Elle arrive à Pietermaritzburg au milieu du mois de mai. Aussitôt, accompagnée du marquis de Bassano, de quelques officiers anglais, de deux dames de compagnie, s’une escorte de vingt cavaliers et d’un guide zoulou, elle s’enfonce dans la brousse.

  – L’endroit doit être facile à trouver, dit-elle en partant, puisqu’on y a élevé un tas de pierres en forme de pyramide.

Après des jours de marche, la petite expédition arrive dans la région où le jeune prince a été massacré.

Hélas ! depuis un an, la végétation dévorante de la forêt tropicale s’est à ce point développée qu’il faut s’ouvrir un chemin à coups de hache. Pendant plusieurs jours, on tâtonne, on tourne en rond dans un effroyable enchevêtrement d’herbes géantes, de lianes et de plantes hostiles. Un soir enfin que tout le monde est las et découragé, l’un des Anglais, Sir Evelyn Wood, dit à l’impératrice :

  Je suis désolé, madame, mais je crois qu’il faut renoncer à poursuivre nos recherches. Les quelques pierres qui indiquaient l’endroit où est tombé le prince ont été absorbées, englouties par la végétation. On ne les retrouvera jamais …

Eugénie baisse la tête. Elle aussi commence à penser que toutes ces recherches sont inutiles, que la forêt a effacé à jamais l’endroit où son fils a été tué, que son entreprise est insensée et qu’elle a fait douze mille kilomètres pour rien … Elle rentre sous sa tente et passe la nuit à pleurer.

C’est alors qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire. L’impératrice Eugénie, qui est prostrée au pied d’un arbre, se relève soudain comme si elle était touchée par une inspiration subite. Les Anglais la regardent. Elle paraît bouleversée.

  – C’est par ici ! crie-t-elle.

Et, s’emparant d’une hachette, elle s’enfonce dans la forêt suivie de ses compagnons éberlués. Marchant droit devant elle, tranchant des lianes, trébuchant sur des souches pourries et des troncs d’arbres renversés, se déchirant aux épines, écartant de ses mains ensanglantées des herbes plus hautes qu’elle, elle se dirige sans hésiter vers un point mystérieux.

Pendant des heures, ne s’arrêtant pas une seconde, comme poussée par une force surnaturelle, cette femme de cinquante-quatre ans, qui n’a aucune habitude des exercices physiques, marche ainsi sans manifester la moindre fatigue. Tout à coup, ses compagnons l’entendent pousser un cri de triomphe :

  – C’est ici !

Incrédules, ils s’approchent et voient qu’effectivement Eugénie a trouvé, à demi-caché dans les broussailles, le tas de pierres amoncelées en forme de pyramide.

L’impératrice est tombée à genoux et pleure. Quand elle se relève, Sir Evelyn Wood vient près d’elle :

  – Comment avez-vous pu deviner, madame, que ces pierres se trouvaient là ?

Eugénie explique alors qu’au moment où, désespérée, elle allait suivre ses compagnons et rentrer à Dundee, elle a soudain senti un extraordinaire parfum de violettes.

  Ce parfum, dit-elle, m’entourait, m’assaillait même avec une telle violence que j’ai cru défaillir. Or, vous l’ignorez sans doute, mon fils avait une véritable passion pour ce parfum. Il en usait à profusion pour ses soins de toilette. Alors, il m’a semblé que c’était un signe. Et j’ai suivi aveuglément cette senteur sans douter un instant qu’elle me mènerait à l’endroit où Louis était tombé … Et vous voyez, j’ai eu raison. C’était bien un signe …

Les Anglais la considèrent avec stupéfaction.

  – Maintenant, ajoute Eugénie, soyez gentils. Laissez-moi seule …

Sir Evelyn Wood et ses compagnons se retirent à une centaine de mètres et établissent un campement, tandis que l’impératrice demeure toute la nuit seule, à genoux et en pleurs, auprès de la pyramide de pierres devant laquelle elle a allumé des bougies en guise de cierges.

Or, au petit matin, il se passe un fait étrange: bien qu’il n’y ait pas le moindre souffle de vent, l’impératrice voit tout à coup la flamme des bougies se coucher comme si quelqu’un voulait les éteindre. Très émue, elle demande :

  Est-ce toi qui est là ? … Tu veux que je me retire ?

Alors, les flammes s’éteignent brusquement.

Et Eugénie s’en va en tremblant rejoindre ses compagnons.

« Histoires extraordinaires. »  Guy Breton & Louis Pauwels, Albin Michel, 1980.

Publicités

La mare au Diable, dans le bois de Chanteloube

Publié le Mis à jour le

mare-au-Diable

Les frondaisons du bois de Chanteloube abritent une vaste mare triangulaire et sombre. Une croix de bois, dressée et penchée, dépasse de ses eaux troubles. Un petit sentier bien dégagé au milieu des herbes permet d’en faire le tour. Un curieux silence y règne, baigné d’une étrange mélancolie. Ici, on ne prononce son nom qu’à voix basse, car il s’agit de la mare au Diable …

Depuis quand l’appelle-t-on ainsi ? Nul ne le sait vraiment. Pour certains, à Mers-sur-Indre, son nom lui viendrait de la nuit des temps. Pour d’autres, il est tout droit sorti de l’imagination fertile de George Sand. La célèbre romancière, quittant le tourbillon des folies parisiennes, s’était en effet réfugiée dans le Berry. A la fin de l’année 1834, elle s’installa à Nohant, dans une propriété du XVIème siècle qu’elle avait héritée de sa grand-mère. L’écrivain puisa largement dans l’imaginaire de la région de La Châtre pour bâtir l’intrigue de ses romans. Elle décerna même à cette contrée le titre de vallée Noire.

mare-au-diableChacun sait que la mare au Diable fut le thème d’un de ses ouvrages les plus célèbres, écrit en 1846. Si l’on en croit encore son histoire, un jeune enfant se serait noyé dans la mare maudite. En mémoire de l’accident, on avait planté une croix sur la berge. Mais par une nuit d’orage et de tempête, les mauvais esprits l’auraient jetée dans l’eau. Toujours selon la Bonne Dame de Nohant, on ne doit pas s’y arrêter la nuit, sous peine de ne pouvoir sortir du bois avant le jour. On aurait beau marcher, faire 200 lieues dans le bois qu’on se retrouverait toujours à la même place. Ceux qui en font le tour, nous dit encore la romancière, doivent se plier à un rituel bien particulier: ils ne doivent s’en approcher qu’après y avoir jeté trois pierres de la main gauche tout en faisant un signe de croix de la main droite …

« A la découverte de la France mystérieuse. »  Sélection du Reader’s Digest, 2001.

Le combat des ombres

Publié le Mis à jour le

combat-ombres

Sous sommes au début de mai et déjà le vent d’Afrique change en fournaise le printemps crétois. Sur une petite plage du nord de l’île chemine une caravane de mulets, en route pour les montagnes Blanches d’où l’on peut voir, par beau temps, Cythère et même le Péloponnèse …

Mais au lieu de prendre la route d’Eskifou vers l’intérieur, le chef muletier poursuit le long de la côte. Guthrie, un touriste anglais, le rappelle en arrière.

  Excusez-moi, Monsieur ! dit l’homme qui porte un ample vêtement ottoman, je croyais que vous vouliez voir  » les Ombres « .

  Ce ne serait pas de refus ! plaisante l’Anglais. Mais où pensez-vous trouver de l’ombre dans ce désert ?

  – C’est sérieux ! dit le muletier, froissé. On peut les voir le soir tout près d’ici … Près des ruines du château Franco Kastelli. C’est une ancienne forteresse vénitienne. Il y a plus de cent ans les Grecs et les Turcs ont combattu là, après bien d’autres … Un combat terrible, et depuis les Ombres reviennent chaque mois de mai .

  – Et que font-elles ces ombres ?

  – Elles se battent et beaucoup d’entre elles sont tuées ou blessées !

  – Je vois ! dit Guthrie en s’épongeant. Il est temps que vous preniez un peu de repos, mon cher Yami … à l’ombre, bien sûr !

Le soir au bivouac, dans une petite bergerie à mi-pente de l’Aspra_Vouna, une montagne de deux mille mètres, l’Anglais qui es accompagné de deux amis, regarde pensivement le soleil s’abîmer dans la mer. C’est l’heure indécise où tout ce qui paraît banal le jour se teinte d’étrangeté … Sur cette terre immémoriale surtout, où depuis le sombre roi Minos, coule le torrent de sang des guerres de conquête et des insurrections .

  – Et si ce ciel et ces paysages pouvaient refléter à travers le temps quelque chose de ces drames ? dit soudain Guthrie … Demain si vous le voulez, nous irons voir si on joue au théâtre d’ombres de Franco Kastelli !

Le lendemain matin les touristes se remettent en route avant le lever du soleil. En interrogeant encore leurs deux guides ils ont appris que les ombres se manifestaient aussi le matin parfois, et que certains en Crète les appellent, pour cette raison les « Drosoulites » ou « Hommes de la Rosée ». Guthrie, qui est ingénieur et qui en ces années trente a gardé quelque chose de l’esprit d’aventure des Anglais du XIXème siècle, espère bien dégourdir un peu ces lénifiantes journées de vacances. Quelle qu’en soit l’issue, pense-t-il, de retour à Londres, dans son club, cette course donnera bien la matière d’une anecdote … Ou qui sait, celle d’une déclaration à l’Académie des Sciences, à propos d’un phénomène dont il ne doute plus, depuis qu’on lui a parlé de rosée, qu’il est de nature météorologique, ou optique, que c’est une illusion, un mirage, mais qu’il sera le premier à observer avec le flegme et la rigueur d’un esprit fort …

Revoici la petite troupe sur la plage qui mène au château. Le jour n’est pas encore levé, mais une lueur vient de l’est, des lointaines côtes de Syrie. Yami pousse les mules au trot et crie:

  Le château est là, au fond de ce petit golfe !

A cet endroit la plage est parfaitement plate, et on aperçoit à moins d’un kilomètre les pans de mur écroulés de la vieille forteresse avec sa tour ébréchées. Nos voyageurs se disent que la topographie très simple du lieu rendra toute supercherie impossible et que si, même, un phénomène quelconque devait se produire à l’intérieur des ruines, ils n’auraient aucune difficulté pour en voir la couleur du plus près …

Il s’asseyent dans le sable tiède et dégustent le café que Yami leur a versé d’une bouteille thermos. Puis avec un de ses deux compagnons, Guthrie s’avance d’une centaine de mètres vers la citadelle. Le troisième Anglais, resté en arrière, trouve que la nuit a été bien courte. Il se demande aussi ce qu’il est venu faire là et dans l’attente de l’improbable, se roule dans une couverture et allume sa pipe.

Yami qui finit de décharger les mules l’entend soudain appeler:

  Hé ! … Hé là ! … Je les vois ! Les ombres viennent sur nous !

Il s’est dressé d’un bond et fait de grands signes à ses compagnons qui semblent, eux, n’avoir rien vu. Comme il continue de gesticuler, ils reviennent précipitamment sur leurs pas. Yami a prudemment entraîné ses mules vers la mer.

  – C’est inouï ! Je ne les vois plus maintenant ! … Mais je suis sûr de ne pas avoir rêvé !

A nouveau réuni les trois hommes scrutent intensément les ruines.

  – Ca y est ! Ils sont à nouveau là ! … Il faut s’accroupir pour les voir …

  My god ! murmure Guthrie. C’est une véritable armée qui défile !

A trois cents mètres devant eux et venant de l’est, ils voient distinctement s’avancer une longue file d’hommes en armes.

  – Ce ne sont certainement pas les Grecs et les Turcs dont parlait Yami. On dirait plutôt des légionnaires romains ! dit Guthrie.

  – Ou alors des Perses ! Suggère un de ses compagnons.

 – Croyez-vous que nous risquions quelque chose ? demande anxieusement le plus jeune.

  – Certainement pas ! répond Guthrie. C’est sûrement un mirage … Voyez, quand on se lève, les jambes des  » Ombres  » semblent s’évaporer !

  – J’ai vu des tas de mirages en Afrique, mais jamais rien de pareil ! réplique le plus âgé. Regardez ! on distingue nettement leurs casques et leurs cottes de maille … et certains sont beaucoup plus grands que d’autres !

  – C’est curieux ! dit encore Guthrie. Il n’y a que des fantassins … Maintenant ils vont droit sur les ruines ! L’aube n’est pas loin … regardez ! On voit des lances qui scintillent … C’est vraiment fou ! Il faut absolument que j’aille voir ça de plus près. Yami ! …

Le guide crétois a rassemblé les mules qui s’agitent nerveusement.

  – Par la Sainte Panasia, partons ! crie-t-il. Les Ombres portent malheur !

  – Bon … je vais y aller à pied ! Essayez de ne pas me perdre de vue, dit Guthrie.

Ses compagnons veulent le retenir, mais l’ingénieur est déjà parti en courant. Cinq minutes se sont écoulées depuis le début de l’apparition et le petit groupe, resté sur le bord de mer, regarde pétrifié l’Anglais se porter vers la tête de la colonne qui se trouve maintenant à moins de cent mètres du château. Quelques secondes plus tard, les témoins le voient traverser la colonne et se diriger vers les hauteurs qui enserrent la forteresse du côté des montagnes.

Guthrie est à 400 mètres d’eux à présent, mais ses compagnons le voient toujours très nettement par transparence à travers la troupe fantastique, dont le défilé n’a été en rien perturbé quand l’Anglais s’y est ouvert un passage.

A travers la colonne toujours, ils le voient encore plusieurs fois agiter les bras, se rapprocher, s’éloigner et leur faire des signes pour faire comprendre qu’il voit aussi le phénomène du côté où il se trouve.

Un quart d’heure en tout s’est écoulé. Ceux qui contemplent, fascinés, l’incroyable spectacle, doivent à nouveau s’accroupir pour continuer à le voir. Déjà les jambes et les troncs des spectres sont redevenus invisibles … Bientôt ne subsiste des guerriers venus des ténèbres, qu’un reflet sur un glaive ou un bouclier. Ombres rendues à l’ombre, dissoutes comme la rosée au soleil levant …

« Nouvelles histoires extraordinaires. »  Louis Pauwels & Guy Breton, Albin Michel, 1982.

Les croisades ne visaient pas seulement les Lieux saints

Publié le Mis à jour le

chevaliers-croisade

Les croisades du Moyen Âge sont des pèlerinages armés, prêchés par le pape, une autorité spirituelle de l’Occident chrétien. Sur les huit croisades qui furent lancées entre 1095 et 1270, seule la première fut un succès avec la prise de Jérusalem en 1099. mais toutes n’eurent pas comme finalité la lutte contre les musulmans ou la délivrance des Lieux saints.

En 1198, le pape Innocent III prêche la quatrième croisade, mais, après l’échec de la précédente, son appel ne soulève pas l’enthousiasme. Le but est de conquérir l’Egypte qui pourra ainsi servir de monnaie d’échange pour récupérer Jérusalem reconquise quelques années auparavant par Saladin. C’est la République de Venise, principale puissance commerciale de Méditerranée, qui accepte d’affréter une flotte pour transporter 30 000 hommes.

Au cours de l’été 1202, l’armée croisée se réunit sous les ordres de Boniface de Montferrat mais se trouve bien moins nombreuse que prévu. Le doge Enrico Dandolo refuse que les navires quittent le port si la somme fixée pour le voyage ne lui est pas versée. Endettés, les croisés acceptent alors le marché qui leur est proposé. Il s’agirait en échange de la remise de la dette de conquérir le port chrétien de Zara, sur la côte dalmate, et de le livrer aux Vénitiens. Malgré les réticences suscitées par l’idée de lutter contre d’autres chrétiens, la ville est prise, ce qui entraîne l’excommunication des croisés par Innocent III. Mais la croisade ne s’arrête pas là. Le fils de l’empereur byzantin Isaac II Ange a été dépossédé du trône par son oncle Alexis III Ange qui a mis son père en prison. Il propose aux Latins de rembourser leurs dettes à Venise si ceux-ci l’aident à chasser l’usurpateur.

Les Vénitiens quant à eux sont ravis. Convaincus que les Byzantins n’avaient pas assez soutenu la lutte contre les musulmans et qu’ils devaient être punis, les croisés prennent d’assaut Constantinople en 1203. Alexis III en fuite est remplacé par Alexis IV. Mais, tenu pour traître par la population, le nouveau basileus n’arrive pas à imposer son autorité. En outre, son prédécesseur étant parti en vidant les caisses de l’Etat, il est obligé de revenir sur la promesse faite  à ses alliés. Ces derniers entretiennent des relations de plus en plus tendues avec les Byzantins qui supportent mal leur présence et leur cupidité. Un conjuration renverse alors Alexis IV, qui est assassiné.

Constantinople est prise le 12 avril 1204 et mise  à sac pendant trois jours. L’événement, d’une extrême brutalité, choque la chrétienté et cristallise le schisme entre catholiques et orthodoxes qui remontait à 1054. Un Empire latin d’Orient est ensuite fondé alors que les Vénitiens prennent possession de comptoirs et s’assurent le monopole commercial dans l’Empire. Ce nouvel Etat latin d’Orient n’est pas stable et sera rapidement reconquis par les grecs. Bilan de cette IVème croisade qui n’a pas vu l’affrontement des croisés avec un seul musulman ? Une chrétienté définitivement et profondément divisée et un Empire byzantin qui, bien que finalement rétabli, sera durablement affaibli face à la menace ottomane.

Olivier Tosseri
50 idées reçues sur l’histoire. »  Historia

Le rêve de Mark Twain

Publié le Mis à jour le

Mark-Twain
Mark Twain

Vers la fin des années 1850, Mark Twain et son frère Henry travaillaient ensemble sur les bateaux à vapeur qui desservaient le Mississipi entre Saint Louis et la Nouvelle Orléans.

Une nuit, pendant un séjour chez sa sœur à Saint Louis, il eut un rêve saisissant: il vit, dans le salon de sa sœur, le corps de son frère couché dans un cercueil en métal posé sur deux chaises ; sur la poitrine de Henry était posé un bouquet, avec une unique fleur rouge au centre.

A son réveil, Twain fut convaincu que son frère était mort et qu’il gisait dans le salon. Il pensa aller voir le corps, mais décida d’aller d’abord prendre l’air. Il sortit, fit quelques pas et ne comprit qu’à ce moment qu’il avait rêvé. Il rentra chez sa sœur et lui raconta son rêve.

bateau_vapeur

Quelques semaines plus tard, Twain et son frère se trouvaient ensemble à la Nouvelle Orléans, mais ils prirent deux bateaux différents pour regagner Saint Louis. Henry embarqua sur le Pennsylvania, dont les chaudières explosèrent non loin de Memphis, causant la mort de nombreuses personnes. Henry, grièvement blessé, fut emmené à Memphis, où il mourut quelques jours après. Presque toutes les victimes de l’accident furent inhumées dans des cercueils en bois, mais des femmes de Memphis, émues par la jeunesse de Henry, recueillirent les fonds nécessaires pour un cercueil en métal. Quand Mark Twain arriva, il vit le corps de son frère exactement comme dans son rêve. Seul manquait le bouquet. Une femme entra alors et déposa sur la poitrine de Henry un bouquet de fleurs blanches avec, au centre, une unique fleur rouge.

« Journal of American Society for Psychical Research. » 1970.

« Le grand livre du mystérieux. »  Sélection du Reader’s Digest, 1985.

La fabuleuse histoire de Rose-Mary Adrian

Publié le Mis à jour le

armistice11nov

Nous sommes le 11 novembre 1918, à Calais. Depuis onze heures du matin, moment extraordinaire où toutes les cloches de la ville se sont mises à carillonner pour annoncer la fin de la guerre, une foule surexcitée parcourt les rues en agitant des drapeaux et en chantant La Marseillaise, La Madelon ou Tipperary. On pleure, on rit, on s’embrasse, on boit à la victoire. Des bals s’improvisent au coin des rues, on danse en criant « A mort, Guillaume ! » et « Vive Clemenceau » …

Or, dans cette foule en folie, il y a deux êtres qui ne se connaissent pas encore mais que le destin va brusquement mettre face à face et qui sont appelés à vivre la plus extraordinaire, la plus stupéfiante des aventures …

Lui, s’appelle Michel Davel. Il a vingt ans, il est simple matelot. Elle s’appelle Rose-Mary Adrian. Elle est blonde, elle a des yeux pervenches, elle est ravissante, elle a dix-sept ans. Elle vit chez ses parents dans une grande maison entourée d’un parc, à la sortie de Calais. Son père est anglais, sa mère est française. Elle parle couramment leurs deux langues.

Si Michel est seul dans la foule, Rose-Mary, elle, est accompagnée de trois cousines de quatre à cinq ans ses ainées. Chacune des quatre a piqué sur son manteau ou sur son bérets une cocardes tricolore et des minuscules drapeaux britanniques. Bras dessus, bras dessous, elles s’approchent d’un petit bal improvisé où des couples dansent sur l’air de Viens, Poupoule. C’est là que Michel, mêlé à la foule qui regarde les danseurs, remarque tout à coup Rose-Mary. Il est fasciné par tant de charme, tant de fragilité, tant de blondeur. Et comme aujourd’hui tout est permis, il s’approche et prend le bras de la jeune fille.

  Vous venez danser ?

Elle tourne la tête, amusée. Il est marin, joli garçon, c’est la Victoire: elle le suit sans se faire prier, toute fière d’avoir été choisie.

Or, dès qu’ils commencent à danser, ils se sentent envahis, submergés par une émotion qu’ils n’ont encore jamais connue. Et tout comme dans ces romans du Moyen Age où princesse et chevalier se trouvent soudain liés par un charme, ils deviennent subitement et follement amoureux l’un de l’autre … Quand la musique s’arrête, le matelot ramène Rose-Mary vers ses cousines; mais il ne la quitte pas. Il a d’ailleurs décidé de ne plus la quitter jamais.

  Monsieur reste avec nous ? demande une des jeunes filles.

  Oui ! répond simplement Rose-Mary.

Tout le groupe replonge dans la foule. Les trois cousines devant, Rose-Mary et Michel derrière, main dans la main, savourant un plaisir étrange qui leur tourne un peu la tête … Ils se revoient le lendemain, le surlendemain, tous les jours. Et un soir, Rose-Mary annonce à ses parents qu’elle veut se marier.

M. Adrian prend des renseignements sur Michel et apprend que le jeune homme n’a « ni fortune ni espérance » … Alors, comme dans un roman de Paul Bourget, il s’oppose de façon catégorique au mariage.

De plus, ajoute-t-il, je t’interdis absolument de revoir ce garçon !

Rose-Mary est effondrée. Elle sanglote, elle ne veut plus vivre. Elle tombe malade. Au bout de quelques semaines, M. Adrian a une idée:

Pour t’aider à guérir, dit-il, nous allons quitter la France. Nous irons vivre en Australie. Là-bas, tu te feras de nouvelles relations et tu finiras par oublier … Crois-moi, je te tiens le langage de la sagesse. Les mésalliances n’ont jamais fait de ménage heureux !

Un mois plus tard, la famille Adrian quitte Calais et va s’installer en Australie. Et les années passent. Mais Rose-Mary reste fidèle à Michel. Elle repousse toutes les demandes en mariage, tous les amoureux, tous les soupirants. Et Dieu sait qu’il y en a autour de cette fille intelligente, belle et fortunée.

Au début de 1935, elle a trente-quatre ans quand ses parents meurent, victimes d’une épidémie. Elle quitte alors Perth et va habiter Melbourne. Et c’est là qu’un matin, dans une rue, elle se trouve soudain face à face avec un homme qui s’arrête et qui crie:

  Rose-Marie !

Le son de cette voix qu’elle aurait pu reconnaître entre mille la fait presque défaillir. Elle murmure:

  Michel ! …

Pourtant, elle a du mal à reconnaître les traits du petit matelot de 1918. En dix-sept ans, il a changé. Il lui semble plus grand; son visage même est différent: la mâchoire est plus large et les yeux d’un bleu plus foncé qu’autrefois … Mais il parle et elle retrouve son accent du nord de la France, ses expressions, son rire.

Il l’entraîne dans un café et, pendant une heure, il évoque des souvenirs. Les images qu’il ressuscite la touchent au plus profond d’elle-même car il se souvient de tout: de la robe qu’elle portait le 11 novembre 1918, de la couleur de son béret, des petits drapeaux qu’elle y avait épinglés, des musiques sur lesquelles ils ont dansé, de ce qu’il lui a dit en la raccompagnant le soir jusqu’à la maison de ses parents, d’un piano qui jouait dans la nuit tandis qu’il l’embrassait pour la première fois, de chacune de leurs rencontres secrètes les jours suivants, d’un sonnet qu’elle lui avait écrit et qu’il sait encore par cœur, d’une chanson qu’ils chantaient ensemble … Il n’a rien oublié ! …

  Que fais-tu ici, Michel ?

  Je suis docker dans le port de Melbourne depuis l’année dernière … Je parle si mal anglais que je n’ai pu trouver mieux

  Quand es-tu venu en Australie ?

  Ma réponse va t’étonner: je ne sais pas. J’ai eu un accident le 12 août dernier. on m’a relevé sur le bord de la route avec une fracture du crâne et conduit à l’hôpital. Quand je me suis réveillé, il y avait une grande zone d’ombre dans ma mémoire … et toi ?

Rose-Mary raconte sa vie avec ses parents. Michel l’interrompt:

  Mariée ?

  Bien sûr que non !

  J’ai trente-sept ans

  J’en ai trente-quatre, dit Rose-Mary.

Michel hésite un instant:

  Si tu veux toujours de moi

Ils se marièrent le mois suivant. Rose-Mary fit entrer Michel (malgré son mauvais anglais) dans une entreprise dirigée par un ami de son père, et ils furent heureux, d’un bonheur de conte de fées, pendant treize ans …

Mais un soir de 1948, Michel, qui s’était absenté pendant deux jours, rentre chez lui avec un air tellement bouleversé que sa femme se précipite:

  Que se passe-t-il ?

Michel reste un long moment silencieux. Puis il parle. Et Rose-Mary le regarde ahurie, stupéfaite, car il parle dans un anglais impeccable. Et voici ce qu’il dit:

  Rose-Mary … je viens de découvrir une chose effroyableJe ne suis pas Michel

  Quoi ?

  Non … La mémoire m’est revenue, je ne suis pas français … je suis anglais … Je m’appelle George Littlon. Je vivais à Adélaïde quand j’ai eu mon accident, et j’ai déjà une femme légitime qui est toujours vivante

  Ce n’est pas vrai ?

  Si … La mémoire m’est revenue subitement il y a trois jours, et j’ai fait une enquête. Ma femme vit toujours à Adélaïde, je l’ai vue hier et elle m’a reconnu tout de suite.

  Mais ce n’est pas possible !

  Ecoute-moi: en 1934, le 12 août, j’ai fait une chute, je me suis ouvert le crâne, j’ai perdu la mémoire et l’on m’a transporté à l’hôpital. Alors, je ne sais pas ce qui s’est passé; mais en me réveillant, je parlais français. J’ai dit que je m’appelais Michel Davel. Comme je n’avais pas de papiers sur moi, le personnel administratif m’a pris pour un marin français en rupture de bord et les autorités australiennes m’ont donné une carte de séjour et une carte de travail. Puis je t’ai rencontrée et, pendant treize ans, je n’ai eu aucun doute. J’avais curieusement dans ma mémoire tous les souvenirs d’un autre … de celui que tu as aimé autrefois.

Rose-Mary pense devenir folle. Comment croire cette histoire alors que son mari lui a rappelé, tout au long de ces treize ans de vie commune, mille détails de leur adolescence, mille faits qu’eux seuls connaissaient ?

S’imaginant que son mari invente cette histoire extravagante pour la quitter, elle se rend à la police. Mais elle ne tarde pas à apprendre que tout est vrai.

Alors brisée, elle retourne en Angleterre et elle charge des amis français de faire des recherches pour savoir ce qu’est devenu Michel Davel, le vrai.

Un matin, elle reçoit la réponse. Un réponse qui la terrifie: Michel est mort accidentellement le 12 août 1934, c’est-à-dire le jour même où l’autre, en Australie, s’était ouvert le crâne …

« Nouvelles histoires magiques. » Guy Breton & Louis Pauwels, Albin Michel, 1978

Les deux Anglaises et la mystérieuse affaire de Dieppe

Publié le Mis à jour le

Raid sur Dieppe
Raid sur Dieppe par Charles Comfort. Les chars du Calgary Regiment couvrent la progression du Royal Hamilton LightDR

Le 19 août 1942, les Dieppois furent réveillés par des avions qui rasaient les toits. Presque aussitôt, les sirènes hurlèrent, tandis que la ville était ébranlée par des explosions et que la D.C.A. allemande entrait en action. Au milieu de ce concert assourdissant, il sembla aux habitants que des détonations venaient du large. Intrigués, quelques intrépides montèrent dans leur grenier et virent avec stupeur une flotte impressionnante devant le port. Que se passait-il ?

Des forces anglo-canadiennes envoyées par le Haut Commandement allié tentaient de débarquer sur les plages de Dieppe pour tester la défense allemande … Deux cent cinquante-deux bateaux de la Royal Navy, soixante escadrilles de chasse, plusieurs formations de bombardiers, plus de six mille hommes participaient à ce raid.

Hélas ! les opérations commencées à quatre heures tournèrent rapidement au désastre. Vers huit heures, les commandos anglo-canadiens qui étaient parvenus à prendre pied sur les plages et même à y amener des chars, durent, sous le feu, refluer vers la mer, laissant quatre mille cinq cents hommes tués, blessés ou prisonniers, tout le matériel débarqué, les carcasses de cent six avions abattus et les épaves de trente-quatre navires …

Vers midi, sous une pluie de fer et d’acier, un dernier convoi chargé d’hommes hébétés mettait le cap sur l’Angleterre. Ainsi se terminait ce raid qui reste, dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, l’un des plus grands échecs alliés.

Plusieurs années plus tard, en 1952, les plages normandes avaient retrouvé leur aspect paisible d’avant-guerre lorsque deux jeunes femmes anglaises arrivèrent à Puys, petite localité voisine de Dieppe, pour y passer quelques jours de vacances.

Elles s’installèrent le 26 juillet au deuxième étage d’un immeuble qui avait été le quartier général des troupes allemandes pendant l’occupation. La fenêtre de la chambre qu’elles partageaient donnait sur la plage.

– Cet endroit est charmant ! avait dit Agnès.
– Idyllique, avait renchéri Dorothy.

Elles ignoraient toutes les deux qu’en août 1941, un commando du Royal Regiment canadien qui participait au raid sur Dieppe, avait débarqué là sous un déluge de bombes et s’y était battu jusqu’au dernier homme.

Qui étaient ces deux jeunes femmes ?

Donnons les noms qu’elles se sont choisis elles-mêmes pour signer le récit de l’extraordinaire aventure qu’elles vécurent un matin: Dorothy et Agnès Norton. Dorothy avait trente-deux ans, Agnès, sa belle-soeur, trente-trois.

Voici ce qui leur arriva.

Le samedi 4 août, Agnès est réveillée très tôt par des bruits « tout à fait inhabituels » venant de la plage. « Cela ressemblait, écrit-elle, à des cris d’hommes sur fond d’orage ». Comme il fait encore nuit, elle écoute pendant environ un quart d’heure, sans bouger de son lit. Puis elle secoue sa belle-soeur:

– Tu entends ?
– Oui … C’est un orage ! …

Le grondement s’enfle et décroît. Les deux femmes entendent alors distinctement des avions raser les toits, des tirs de D.C.A. et des crépitements d’armes automatiques.

– Que se passe-t-il ? demande Agnès, on dirait un débarquement.

Elle allume la lampe de chevet. La pendulette indique quatre heures vingt.

Mue par un vieux réflexe de la guerre et de la défense passive, Dorothy s’écrit:

– Eteins vite !

De nouveau, elles restent un long moment dans l’obscurité, terrorisées par les explosions qui semblent se rapprocher. Bientôt, les vitres blanchissent; le jour commence à se lever. Le vacarme va-t-il cesser ? Non, au contraire. Les Anglaises entendent un sifflement strident suivi d’un fracas épouvantable. Ce doit être une torpille qui vient d’éclater à quelque cent mètres de leur maison. Cette fois, Agnès s’affole:

– Il faut descendre à la cave, dit-elle.

Les deux femmes sautent du lit. Mais la curiosité l’emporte sur la peur. Avant de quitter la chambre, elles vont jusqu’au balcon pour voir ce qui se passe et demeurent stupéfaites.

Là où, d’après le bruit infernal qui continue à leur parvenir, elles s’attendent à voir des hommes courir sous les bombardements, des morts déchiquetés par les mines et des tanks en flammes, là où elles sont sûres de découvrir des bateaux de guerre canons pointés sur la ville et des péniches de débarquement pleines de « marines », il n’y a qu’une plage déserte où viennent mourir les petites vagues d’une mer calme.

De quelle hallucination sont-elles victimes ? De quel cauchemar ? Elles se serrent l’une contre l’autre, « s’enfonçant les ongles dans la peau » pour s’assurer qu’elles ne rêvent pas, et en arrivent à penser que les événements dont elles entendent les échos se déroulent en un endroit de la ville que l’on ne peut apercevoir de leur fenêtre. Pourtant, les détonations et les rumeurs semblent bien venir de la grève. Elles rentrent dans la chambre et se recouchent sans comprendre. Elles remarquent alors que, par moments, les bruits enflent, puis diminuent d’intensité jusqu’à être proprement inaudibles « comme s’il s’agissait, écrit Agnès, d’une émission de radio venant d’Amérique. On aurait cru un phénomène de fading » …

A quatre heures cinquante, subitement, tout cesse et les deux femmes, épuisées, se rendorment. Mais à cinq heures cinq, elles sont réveillées par un nouveau bombardement accompagné de tirs d’artillerie, de fusillades et de hurlements d’hommes. Comme précédemment, les bruits croissent et décroissent suivant le même phénomène de fading, pour s’arrêter brusquement à cinq heures quarante. Ils reprennent à cinq heures cinquante. Cette fois, les Anglaises, enfouies sous les draps, entendent des avions passer par vagues au-dessus de leur tête. « Nous avions l’impression, écrivent-elles, qu’il s’agissait de bombardiers lourds. » Presque aussitôt, des explosions retentissent, suivies de canonnades. Une nouvelle accalmie se produit à six heures exactement. Comme elle dure assez longtemps, Agnès et Dorothy se lèvent et retournent sur le balcon. La plage est toujours déserte. Les deux femmes vont rentrer lorsqu’elles aperçoivent un boulanger à bicyclette qui passe dans la rue. Elles l’interpellent:

– Est-ce qu’il y a de gros dégâts ?
– Où cela ?
– Mais … en ville.
– Non, pourquoi y aurait-il des dégâts ?
– A cause du bombardement.
– Quel bombardement ?

Les deux femmes restent une seconde interloquées.

– Le bombardement qui vient d’avoir lieu ! …

L’homme les regarde avec effarement.

– Je ne vois pas de quoi vous voulez parler …
– Vous avez bien entendu des avions, des bombes, des coups de canon ?
– Non !
– C’est impossible ! Cela faisait un bruit épouvantable. On aurait cru un débarquement …

Le boulanger croit avoir affaire à deux folles.

– Ne vous en faites pas, ce n’est pas grave, dit-il en s’éloignant rapidement …

Serions-nous les seules à entendre ces bruits ? se demandèrent les Anglaises.

A ce moment ( il est six heures vingt cinq ) de nouvelles fusillades éclatèrent. « On reconnaissait nettement le crépitement des mitrailleuses mêlé à des cris d’hommes et à des gémissements, écrit Dorothy. Mais tout cela était plus faible qu’auparavant. »

« Comme un poste de radio dont on diminue progressivement la puissance », les tirs et les rumeurs continuent de décroître. A six heures cinquante-cinq, tout cesse définitivement.

Allongées sur leurs lits, les deux femmes attendent encore un moment. Le vacarme va-t-il reprendre ? Non ! Bientôt, ce sont d’autres bruits qui leur parviennent. Familiers et rassurants. Sous leur fenêtre, la rue s’anime; des commerçants ouvrent leurs boutiques, des estivants préparent bruyamment une partie de pêche, des voitures passent. Soulagées, les Anglaises s’habillent, prennent leur petit déjeuner et descendent vers huit heures trente. Dans l’escalier, des locataires de l’immeuble bavardent. Elles les abordent en souriant et, rendues prudentes par leur conversation avec le boulanger, se contentent de leur demander s’ils ont passé une bonne nuit. Tous affirment qu’ils ont très bien dormi.

Alors, Agnès et Dorothy, très troublées, s’en vont vers la plage, ignorant encore que, par un phénomène inexplicable, elles ont entendu les échos d’une opération militaire qui s’est déroulée dix ans plus tôt …

« Nouvelles histoires extraordinaires. » Louis Pauwels & Guy Breton, Albin Michel, 1982.