Le jeu des ombres

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Les lumerettes

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La mare Apia dans la forêt de Fontainebleau, 1861, Louvre, Georg Saal.

Les morts revenaient, c’était une croyance généralement répandue; les âmes en peine, qui gémissaient en purgatoire, qui souffraient en enfer, étaient à redouter.

Fantômes blancs se promenant mélancoliquement au clair de lune; lumerettes fantastiques, sautillant dans les nuits d’été;car le peu de profondeur qu’on donnait aux sépultures, la négligence avec laquelle on laissait les charognes se putréfier à l’air, les eaux croupir dans les mares, donnaient naissance aux feux follets dont on n’avait pas alors l’explication scientifique, la rencontre d’une lumerelte était aussi redoutable que l’étreinte du loup-garou; l’on racontait aux veillées qu’un voyageur attardé, surpris par un de ces esprits infernaux, s’en était débarrassé en s’étendant sur la terre, en y fichant son couteau, la lame en l’air. La iumerette était venue s’y jeter ; le lendemain, une large flaque de sang marquait le théâtre de la lutte.

Sous la prélature de Dom Ansbert Petit, d’après la tradition, l’abbaye d’Hautmont fut le théâtre d’un drame affreux dont les paysans ont gardé le souvenir. Les chanoinesses de Maubeuge étaient en bons rapport avec les religieux, et les visites étaient fréquentes. Plusieurs étaient au couvent en partie de pêche; deux d’entre elles étaient assises sur un saule qui surplombait le grand étang, et, vives, enjouées, se croyant en complète sécurité, plaisantaient agréablement avec leurs compagnes. Tout à coup la fragile et trompeuse passerelle s’effondre, elles disparaissent dans une eau bourbeuse et profonde sans qu’on puisse rien tenter pour les sauver.

Epouvantées, celles qui sont restées sur la berge appellent au secours; les moines et leur personnel arrivent à la hâte; mais il est trop tard : la surface de l’étang a repris sa sérénité première et rien ne décèle l’endroit où sont les victimes. En vain de hardis nageurs plongent dans l’abîme, au risque de périr embarrassés dans les herbes: ils doivent renoncer à retirer les cadavres. L’étang fut vidé quelques jours plus tard, et les malheureuses chanoinesses, avec un immense concours de religieux et de peuple, furent ramenées en grande pompe à Maubeuge au milieu de la désolation générale.

Chaque année, au jour anniversaire de l’accident, les esprits de ces pauvres filles errent dans le voisinage et apparaissent sous ta forme de follets légers: malheur à celui qui, tenté par une vaine curiosité ou par une pitié déplacée, ne fuit pas leur approche. La mort appelle la mort : rien de plus féroce qu’une âme en peine: elle a des instincts de cannibale, des ruses de bête sauvage; il lui faut des compagnes, elle veut peupler le royaume des ténèbres. Le passant est bientôt ébloui par ces lueurs phosphorescentes, il perd toute conscience du danger. Comme dans la célèbre ballade de Goethe, l’eau l’appelle et l’attire; il entre dans les roseaux se croyant au seuil de la Terre promise, il pense y trouver une vie nouvelle et des plaisirs surnaturels. Au lieu de rencontrer la sirène enchanteresse près de qui il videra la coupe des jouissances et goûtera toutes les joies, c’est ta sinistre faucheuse qui l’enserre de ses bras glacés, tandis que l’asphyxie comprime les mouvements de sa gorge et éteint les derniers spasmes de sa poitrine.

Ah ! si vous voyez quelques-uns de ces feux follets par une chaude nuit de juillet, rebroussez chemin, ne vous attardez pas dans ces lieux maudits: et dès le lendemain, pour apaiser le courroux des revenants, demandez pour eux quelques messes qui hâteront ta fin de leur long purgatoire et abrégeront leur expiation.

« La vie dans le nord de la France au XVIIIe siècle : études, scènes et récits. »   René Minon,  E. Lechevalier, Paris, 1898.

Distraction de savant

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babouin

C’est de Geoffroy Saint-Hilaire qu’on a raconté l’anecdote suivante, dont à aucun prix, d’ailleurs, nous ne voudrions assumer la responsabilité.

Un jour, Mme Geoffroy Saint-Hilaire s’aperçoit qu’une parure de diamants d’un grand prix lui a été dérobée, et la réclame à tous les échos. Grand émoi dans la maison, comme on pense; on se livre, toute autre affaire cessante, à des recherches minutieuses, sans grand espoir de retrouver les diamants perdus. Tout à coup, le savant naturaliste se frappe le front, comme sous l’impression d’une révélation soudaine.

—  Mais, dit-il, j’ai vu ces jours-ci le babouin, là-haut, jouer avec un collier de diamants. Ne serait-ce pas, par hasard, celui que vous cherchez ?
Sans aucun doute, lui est-il répondu, non sans aigreur. Et vous le lui avez retiré, naturellement ?
Ma foi ! non. J’ai pensé qu’il lui appartenait !

Ainsi, Geoffroy Saint-Hilaire, par un long commerce d’intimité avec les animaux les plus divers, en était venu à leur accorder une dose d’intelligence assez copieuse et à trouver naturel, par exemple, qu’un très vilain singe se parût d’un collier de diamants comme une jolie femme. Il y aurait évidemment exagération à le croire. Qu’un naturaliste en rapports habituels et prolongés avec les bêtes s’aperçoive à la longue que les moins douées sont encore supérieures à beaucoup d’hommes, nos frères, c’est en conscience tout ce que nous pouvons accorder. Mais l’anecdote n’en est pas moins drôle.

Les croque-morts de la rue Saint-Victor

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JAMES-ENSOR-THE-DRUNKARDS

La rue Saint-Victor était longue et rude gravir, les marchands de vins roublards, pensant que les croque-morts auraient besoin de faire des stations; avaient disposés des tréteaux devant leurs boutiques, il n’était pas rare que les promeneurs qui allaient au Jardin des Plantes, rencontrassent une vingtaine de cercueils attendant tranquillement que les croque-morts aient bu leurs chopines. Voici à ce sujet une anecdote racontée par un auteur du temps.

Dossion, le maître de danse, dont le fils était bien connu comme Arlequin au Vaudeville, mourut subitement, il habitait rue Serpente; le convoi se mit en route, Dossion suivait religieusement, mais il y avait loin de la rue Serpente à la rue des Fossés-Saint-Bernard. Dossion et les croque-morts s’arrêtèrent à la porte d’un marchand de vins, établirent le mort sur les tréteaux et entrèrent pour se reposer et se rafraîchir. Ils burent chopines sur chopines, deux heures plus tard, complètement gris, ils sortirent tant bien que mal et se mirent en route, en chemin, nouvelles stations, nouvelles chopines arrivés auprès du cimetière, l’un des croque-morts se mit à dire:

Mais il me semble que nous avons oublié quelque chose ?

Quoi donc ?

Le père de monsieur !

C’est vrai, pourvu qu’on ne nous l’ait pas volé.

Que veux-tu qu’on en fasse ?

Tous s’en retournèrent à la recherche du mort, mais quand ils arrivèrent chez le marchand de vins, le mort avait disparu, il avait été mis en fourrière !

:roll:

« Paris croque-mort. » Charles Virmaître & Henry Buguet, Paris, 1889.

Les lauréats de Poissy

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Poissy

J’ai vu, le mois passé, l’exposition des animaux de boucherie à Poissy; ce fut pour moi une émotion première catégorie.

Tous les paysans, qui étaient accourus de cent kilomètres à la ronde, s’extasiaient sur le rendement que ces bêtes devaient produire quand on les aurait dépecées. Il s’agissait de distribuer des prix pour les plus gros, pour les mieux portants, des prix d’embonpoint et de santé. Le talent consiste ici à avoir bien brouté l’herbe, humé l’air et dormi grassement. A ces titres on devient lauréat: honneur dangereux et dont ces animaux ne sont pas plus fiers. Pour eux l’abattoir est la roche Tarpéienne ; Poissy n’est qu’un fallacieux Capitole. On les dérange, on les arrache à leurs douces habitudes, on les parque dans la poussière, on les amène à grands coups de bâton, et, quand de toutes les extrémités du pays, boeufs normands, charolais, nivernais, choletais, limousins, garonnais, vaches, veaux, moutons et porcs se sont rencontrés à cette Sorbonne de l’engraissement, les prix leur sont adjugés.

Ici commence l’embarras des naïfs.

Ces prix d’honneur, — coupes d’argent, médailles d’or, — à qui devraient-ils revenir ? Est-ce au maître ? est-ce au bœuf ? Attachera- y on cette médaille au cou de l’animal ? fera-t-on boire le quadrupède dans cette coupe richement ciselée ? Je serais pour ce dernier parti. Peu m’importe M. Mathurin ou M. Jacques déjà nommé: pour être propriétaire doit-on cueillir des lauriers ? Et n’y aurait-il pas plus de justice à décerner de l’orge ou de la luzerne d’honneur à l’animal le mieux fait, le plus opulent ? Non, les prix leur passent par dessus les cornes; leur victoire ne fait que mieux les désigner au couteau fatal. Les prix d’honneur d’hier seront le roast beef et le gigot de demain. Ah ! s’ils pouvaient parler autrement que dans les fables de La Fontaine ! mais ce sont des choses, et les choses sont muettes. Les Mathurins emporteront leur coupe d’argent, les Jacques leur médaille d’or, et les vrais lauréats seront offerts à l’appétit parisien.

Il y a longtemps que Virgile a écrit : « Sic vos non vobis … » Ce qui veut dire que rarement la récompense se donne au mérite. J’ai entendu beaucoup de mugissements et de bêlements qui n’avaient peut-être pas d’autre sens; et tandis que les autorités proclamaient des noms retentissants comme : M. le comte de Falloux, M. le comte de Pontavice, M. le duc de Fitz-James, on eût pu recueillir l’écho sourd des hou ! hou ! hou ! bé-é-é-é !

C’était la protestation des héros de la fête, de ceux qu’on saluait pour les manger !

« Guignol, Journal. »  Paris, 1863.

Les charmeurs d’araignées

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L’araignée est susceptible d’éducation, tout le monde sait cela, ne fût-ce que par l’histoire de Pellisson que nous a léguée l’abbé d’Olivet, son continuateur dans la rédaction de l’Histoire de l’Académie française.

Mais il y a d’autres preuves de l’intelligence de l’araignée, qui la porte à éviter quiconque lui paraît être un ennemi (un ennemi-par trop puissant, car elle est brave autrement, et ne recule pas devant un adversaire de force à peu près comparable à la sienne) et à se rapprocher d’un ami, auquel elle sait manifester sa confiance dans la mesure où il la mérite, de même que son mécontentement quand il ne se conduit pas envers elle avec toute la loyauté qu’elle se croit en droit d’exiger de lui, en retour de sa propre conduite à son égard. Ceci a l’air d’une exagération, mais on verra tout à l’heure que cette intelligence que nous prêtons à l’araignée, elle la possède vraiment, peut-être plus étendue encore que nous n’oserions l’affirmer, faute d’exemples absolument probants.

Pellisson procéda envers son araignée avec une patience de reclus, nécessaire au succès d’ailleurs, quoique il soit possible d’obtenir de curieux résultats déjà à moins de frais; mais, en récompense, il eut la satisfaction de voir la bestiole, au bout de plusieurs mois de patientes tentatives il est vrai, accourir à son premier signal, s’aventurer même jusque sur ses genoux ou sur sa main, fût-il à l’autre extrémité de sa cellule, pour s’emparer de la proie qu’il lui offrait. Lorsqu’elle s’en retournait vers sa retraite, c’était sans hâte, sa confiance en la bonté de l’infortuné prisonnier étant entière; il ne tenait qu’à lui, du reste, de la faire revenir sur ses pas.

Passons à quelques exemples non moins intéressants, quoique l’histoire ne les ait pas encore recueillis. On cite une dame (fait bien extraordinaire, car les dames professent en général une horreur aussi profonde qu’irraisonnée pour les araignées), on cite, dis-je, une dame qui avait si complètement réussi à capter la confiance d’une colonie entière d’araignées, que celles-ci s’empressaient à sa rencontre lorsqu’elle paraissait dans la pièce qui leur était réservée, recevant leur nourriture de sa main.

Ce n’est pas là un fait isolé ; il y en aurait bien d’autres, même personnels, que nous pourrions citer, mais le suivant est caractérisé par des détails plus curieux.

Le Dr Moschken, de Leipzig, rapporte qu’à Oderwitz, où il séjourna pendant un certain temps, il remarqua un jour, dans un coin obscur de son antichambre, une assez grande toile d’araignée, dont la propriétaire, d’apparence vigoureuse et bien nourrie, était installée du matin au soir à l’entrée de son nid, guettant quelques mouches aventureuses ou s’élançant sur cette proie empêtrée dans ses filets. Intéressé par l’habileté qu’elle déployait pour s’emparer de sa victime et rendre toute résistance de sa part impossible, il en vint peu à peu à l’habitude de la pourvoir de mouches plusieurs fois dans le cours de la journée, en les laissant tomber devant l’ouverture de sa retraite des mâchoires d’une petite pince d’entomologiste. D’abord, l’arachnide marqua de la méfiance à ce gibier venu dans sa toile d’une manière si inusitée. Cependant, elle prit confiance avec le temps, et profita de l’aubaine sans s’inquiéter des conséquences; puis, elle vint arracher la mouche offerte des mâchoires de la pince, s’empressant aussitôt de l’emmailloter de fils sécrétés par elle à mesure du besoin. Mais quand la récolte était trop abondante, il lui arrivait d’accomplir un peu négligemment cette dernière besogne, et de voir plusieurs de ses prisonnières s’échapper, ce qui la contrariait fort.

Les péripéties de ce petit drame piquèrent la curiosité du docteur, qui poursuivit l’expérience pendant plusieurs semaines. Mais un jour que l’araignée se montrait plus vorace que de coutume et se précipitait avec ardeur sur chaque mouche qui lui était offerte, il vint à Moschken la tentation de taquiner l’infortunée bestiole, tentation à laquelle il ne chercha même pas à résister; et, en conséquence, aussitôt que l’araignée touchait la mouche, il la reprenait avec sa pince. L’araignée prit fort mal tout d’abord ce procédé indélicat; mais comme, à la fin du compte, l’insecte lui était toujours abandonné, elle faisait taire son indignation, pardonnait au mauvais plaisant et profitait de l’occasion sans scrupule ni arrière-pensée, je suppose.

Cependant, le docteur, qui avait décidément l’humeur contrariante, poussa les choses à l’extrême, et au lieu de livrer à l’araignée, après l’avoir taquinée tout son soûl, la victime promise, il s’avisa de rendre la liberté à celle-ci. Cette fois l’araignée se fâcha sérieusement. Lorsque, le lendemain, son pourvoyeur habituel parut à ses yeux, armé de sa pince au bout de laquelle s’agitait désespérément une malheureuse mouche, elle lui manifesta sa rancune et son mépris en ne bougeant point, quelques agaceries que lui fit le coupable, et en s’enfonçant délibérément, de guerre lasse, dans les sombres profondeurs de sa retraite pour échapper à ses provocations hypocrites. Le surlendemain, la toile était complètement déserte, et ce fut en vain que le Dr Moschken se livra aux perquisitions les plus minutieuses: l’orgueilleuse arachnide, blessée dans son amour-propre, avait déménagé à la cloche de bois.

Sans parler de l’industrie dont elle fait preuve dans la confection de sa toile, la célèbre filandière ne montre-t-elle pas, dans des faits comme ce dernier surtout, une véritable intelligence ? Je ne crois pas qu’on puisse le contester.

  « La Science illustrée. »  Justin d’Hennezis, Paris, 1887.

Un tour d’Hercule

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Parmi les exhibitions foraines, il en est une qui a toujours le don d’émouvoir le bon public.
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C’est le tour herculéen qui consiste à placer une enclume sur le creux de l’estomac d’un homme et à frapper cette enclume à tour de bras avec un gros marteau de forgeron. Le patient n’éprouve aucun mal à subir cette expérience, ce qui paraît bien étonnant au premier abord. Si l’enclume était creuse, le patient serait écrasé; mais comme elle est pleine, la masse du métal brise la force du marteau et l’homme placé sous l’enclume reçoit une secousse relativement insignifiante.