Les géants de la montagnes et les nains de la plaine

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bois

Ce qui charme le plus les yeux, quand on parcourt les magnifiques montagnes boisées de l’Alsace, c’est la contemplation des ruines de ces anciens châteaux, dont quelques-uns perchés comme des nids d’aigles sur les plus hauts sommets, sont placés au bord de précipices d’une hauteur vertigineuse. La plupart de ces châteaux datent de la féodalité ; mais plusieurs avaient été édifiés à l’époque romaine et, comme ces constructions, d’une hardiesse prodigieuse, ne pouvaient moins faire que de faciliter la création des légendes les plus fantastiques, il en est qui ont passé pour avoir été l’oeuvre de géants.

Un jour, que je venais de faire l’ascension du château du Nydeck, après avoir visité la cascade dont les flots écumeux grondent sans cesse au pied de la montagne, sous le poids d’une chute de plus de cent pieds de haut, je rencontrai, sur la route de Wangenbourg, un vieil Alsacien qui me raconta la légende suivante :

II était une fois un géant qui habitait avec sa famille, un château de nos montagnes. Ce géant avait une fille qui, bien qu’elle ne fut âgée que de six ans, était plus grande qu’un peuplier et curieuse comme une femme. Malgré la défense de son père, elle avait grande envie de descendre dans la plaine, pour voir ce qu’y faisaient les hommes d’en bas qui d’en haut lui semblaient des nains.

Un beau jour, que son père géant était allé à la chasse et que sa maman faisait un somme, sur le coup de midi, la grande petite fille prit ses jambes à son cou et, en un temps de galop, dévala de la montagne dans un champ que les paysans labouraient.
Alors, elle s’arrêta toute surprise à regarder la charrue et les laboureurs car elle n’avait jamais rien vu de pareil. « Oh ! les jolis joujoux ! » s’écria-t-elle. Puis, s’étant baissée, elle étendit son tablier qui se trouva couvrir le champ presque tout entier. La jeune géante y mit les hommes, les chevaux, la charrue; puis, en deux enjambées, elle regrimpa sur la montagne et regagna le château paternel.

Le père géant était à table.

— Qu’apportes-tu là, ma fille ? lui demanda-t-il.

Regarde ! dit-elle, en ouvrant son tablier, les jolis jouets; je n’en ai jamais vu de si beaux. » Et en disant cela, elle posa sur la table, l’un après l’autre, la charrue, les chevaux et les laboureurs. Ceux-ci n’étaient pas à la fête ; les pauvres paysans tout tremblants et tout effarés ressemblaient à des fourmis qu’on aurait tirées de leur fourmilière et portées dans un salon.

Cela fait,, la petite géante se mit à battre des mains et à rire de toutes ses forces. Mais son père fronça le sourcil.

— Tu as fait une sottise dit-il. Ce ne sont pas là des jouets, mais gens et choses utiles. Remets tout cela doucement dans ton tablier et reporte-le bien vite à l’endroit où tu l’as trouvé : car les géants de la montagne mourraient de faim si les nains de la plaine cessaient, de labourer et de semer le blé.

Le lendemain, j’arrivais à, Ste-Odile, par les sentiers sous-bois du Hohwald et j’avais déjà oublié la légende des géants, quand, près du monastère bâti sur l’emplacement du château-fort romain, détruit en 407, par les Vandales, je restai stupéfait en présence de l’immense panorama qui se déroulait sous mes yeux :

— De cet endroit on découvre la magnifique plaine d’Alsace tout entière, et, quand le temps est clair on distingue jusqu’aux glaciers de l’Oberland ; au loin et en deçà des montagnes de la Forêt Noire, le Rhin apparaît comme un ruban d’argent, enfin les regards étonnés embrassent à la fois plus de 300 villes ou villages qui semblent être des jouets de Nuremberg. Instinctivement, je me tâtai pour voir si je n’étais pas devenu géant. Et quand plus tard dans la soirée, assis sur une pierre du mur païen (1) je cherchais à retrouver sous le ciel étoile, le tableau si saisissant de la riche plaine d’Alsace, je compris mieux que jamais, la poésie, la moralité et la profondeur des contes et des légendes qui, avec les proverbes, constituaient tout le bagage littéraire de nos pères et leur tenaient lieu de bibliothèque, de ces contes que les nourrices narraient encore quand nous étions jeunes et que nos enfants sont tentés de mépriser comme des niaiseries, de ces contes qui, sous la forme amusante qui convient au jeune âge, renferment à un si haut degré les meilleurs principes de morale et d’enseignement.

Alphonse Certeux

*

HORIZONS
Les vastes horizons font les larges pensées :
Celui qui vient s’asseoir au bord de l’Océan,
Promenant son regard sur le gouffre béant,
Ecoutant le bruit sourd des vagues cadencées ;
Celui qui vient rêver au front du mont géant.
Voyant se dérouler les plaines nuancées
Où les villages, blancs comme des fiancées,
Semblent des astres clairs émergés du néant;
Ah ! celui-là n’a pas de mesquines envies,
De basses passions toujours inassouvies,
De sentiments étroits ni de fébrile ardeur.
Le spectacle imposant de ce lointain espace
Est une source pure oh l’esprit se délasse ;
Il y boit la vertu, la paix et la grandeur.
Ed. Guinand.
 *
(1) Le mur païen, qui commence à 25 mètres du monastère de Ste-Odile, est une enceinte aux proportions formidables qui contourne la montagne tout entière et renferme un espace de cent hectares environ. Cette enceinte, qui date de plus de deux mille ans, fut d’abord, la retraite des druides,^ces premiers dominateurs et exploiteurs des nains de lu plaine; puis elle devint la barrière protectrice opposée par les Celto-Gaulois aux attaques et invasions des Romains. Ce mur, dont il reste de très beaux vestiges, était construit avec des pierres énormes superposées deux à deux, donnant en hauteur cinq mètres sur deux mètres de largeur, et qui devaient être jointes, à chaque extrémité, en queue d’aronde. On voit que cette construction pouvait être qualifiée, elle aussi, de travail de géants.
« La Tradition. » 1887: revue générale des contes, légendes, chants, usages, traditions et arts populaires / dir. Emile Blémont et Henry Carnoy.
Source: gallica.bnf.fr / MuCEM, 8-Z-11065
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Mistral et le chien cabalistique

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Mistral

Au début du XXème siècle, Mistral est à la fois un héros et une légende. Parce qu’il a su intéresser la terre entière au beau parler d’oc qui s’éteint et rendre sensibles le souffle âpre et doux qui court sur le Rhône, les charmes de ses fées et sorcières …

Mais bien que jetant ses contemporains en plein rêve, le  » Mage de l’Occident  » oublie d’être un rêveur … Il est plutôt le hardi général qui mobilise tous les défenseurs de la culture occitane pour inventer le dernière et aussi la plus ingénieuse illusion romantique du siècle. Du romantisme et du fantastique, le « capoulié » des félibres sait tout. Comme il connaît toutes les cultures locales d’Europe et d’ailleurs. Il se passionne pour l’occultisme aussi, pour les religions ésotériques, et croit même à la réincarnation. Sans doute a-t-il lu les théosophes ou fréquenté les spirites, qui, derrière Allan Kardec, sont alors légion ? Peut-être.

Mais à ceux qui l’interrogent, comme ici un journaliste de son époque, le prix Nobel de littérature répond que sa foi dans la transmigration de l’âme, de sa faculté de revivre dans un autre corps, très différent, c’est tout simplement à … un chien qu’il la doit ! Un chien bien singulier il est vrai. Un chien comme on n’en avait encore jamais vu entre Aix et les Saintes-Maries et dont il narre ici l’histoire …

Mon cher ami, vous vous intéressez aux histoires magiques … Vous pensez qu’il y a des forces inconnues et que nous sommes entourés d’esprits. Eh bien ! je vais vous faire une confidence: J’y crois aussi ! Et si j’y crois, c’est à cause d’un chien. Oui, parfaitement, d’un chien ! C’était un chien d’une race que personne n’avait jamais vue ici. Je l’avais rencontré un soir. Il a aussitôt couru vers moi. Il m’a regardé, et ne m’a plus lâché. Alors, que voulez-vous, je l’ai emmené à la maison, puisqu’il m’avait choisi pour maître. Et je l’ai appelé Pan Perdu, c’est le nom d’un nain troubadour, dans nos légendes du Midi.

Et qu’est-ce qu’il avait d’extraordinaire, votre chien ?

D’abord son regard, mon cher ami. Un regard extraordinairement perçant qu’il posait fixement sur moi. Un regard qui me gênait, et qui me faisait penser: mais ce n’est pas possible, c’est un regard humain ! …

Vous savez, beaucoup de chiens …

Attendez ! Personne n’avait jamais vu ce chien dans le pays, absolument personne, avant que je le rencontre. Bon ! … Le voilà installé dans notre maison. C’était en automne. Le jour des Morts, ma femme, avec sa bonne, va porter une couronne sur le tombeau de ma famille. Comme vous le savez, notre cimetière est clos de murs et fermé par une grille. Pan Perdu trottait derrière ma femme. Il n’était jamais entré dans ce cimetière … Ma femme ouvre la grille, et voilà Pan Perdu qui prend les devants et qui disparaît entre les arbres. Et savez-vous où ma femme et la bonne l’ont retrouvé ? Couché sur le tombeau de mes ancêtres ! Il les y attendait. Oui !  Comment ce chien étrange avait-il pu reconnaître, parmi les centaines de tombes, celle des miens ? … Ma femme, avec la bonne pour témoin, m’a raconté la chose, au retour. Elle était très émue, vous savez, et encore toute pâle … Eh bien, à partir de ce fait, je suis devenu convaincu que le chien Pan Perdu était l’esprit d’un ami mort, ou de l’un de mes ancêtres, spécialement venu chez moi pour me protéger. Vous trouvez cela stupide ?

Non. Mais c’est peut-être une simple question de flair. Votre chien a senti les traces de votre présence autour de cette tombe …

Certainement pas ! Ni ma femme, ni moi, ni personne d’entre nous n’étions venus au cimetière depuis un an.

Mais avez-vous fini par savoir d’où venait ce chien bizarre ?

— Ecoutez, je pense que ce chien est venu tout exprès d’Amérique pour trouver son vrai maître, c’est-à-dire moi, parce que l’esprit d’un de mes ancêtres s’est incarné en lui, et qu’il me cherchait à travers la Terre ! …

Votre chien est venu d’Amérique ! A la nage et puis à pied ?

Non ! En bateau et en chemin de fer …

— Expliquez-moi ça !

Eh bien, vous savez qu’en 1889, pour l’Exposition, Buffalo Bill est venu à Paris, avec ses chevaux, sa troupe de Peaux-Rouges, et une meute de petits chiens indiens. Après l’Exposition, Buffalo Bill est allé à Marseille, où il a donné des représentations. Alors, mon chien, je dis bien  » mon  » chien, celui qui m’était destiné et qui me cherchait à travers le monde, s’est échappé d’un wagon, à Tarascon ou en Arles, et est venu jusqu’ici … Or vous le savez, et toute la France le sait, je ressemble absolument à Buffalo Bill. Je porte comme lui des grands chapeaux et j’ai la même barbe en pointe. Quand il m’a vu, il a couru vers moi, comme il aurait couru vers Buffalo Bill, mais c’était bien moi qu’il cherchait. Et vous savez où il m’attendait, ce soir-là, alors que je me promenais dans la campagne ? Eh bien, il m’attendait exactement derrière le mas où je suis né, et que j’ai quitté depuis longtemps. Il m’attendait au pied des grands cyprès noirs. Et c’était là que je jouais toujours quand j’étais petit.

Quelle jolie coïncidence !

Eh bien, moi, mon cher ami, j’appelle cela une coïncidence exagérée. Tellement exagérée qu’elle ressemble à la prédestination, au destin, et au long parcours d’une âme qui me cherchait dans le corps d’un petit chien. D’ailleurs, j’ai d’autres preuves …

— Dites toujours …

J’avais un voisin, un vieillard appelé Eynaud. Eynaud avait été, dans sa jeunesse, garçon de labour de mon père, et je l’avais beaucoup aimé, enfant. Or Pan Perdu, dès qu’il s’est installé chez moi, est allé rendre visite à Eynaud, et lui a fait des grandes manifestations d’amitié. Et ensuite, tous les jours, il allait lui rendre visite. Et Eynaud, comme moi, était frappé par le regard de Pan Perdu, par quelque chose de tout à fait attachant, de mystérieux et de cabalistique, qu’il y avait dans ses prunelles. Et quand Eynaud a été sur le point de mourir, avec sa famille autour de lui, il s’est relevé sur son lit, il a dit : « Je vous recommande à tous Pan Perdu, le chien du poète. Tant qu’il vivra, servez-lui de la paille fraîche. » Et, là-dessus, il est mort …

Et vous en concluez ?

J’en conclus que les grands vieillards connaissent les grands mystères. Mais je veux vous raconter la dernière histoire de Pan Perdu. Voici … Il devenait vieux. Et, une fois qu’il était couché à nos pieds, ma femme causait avec lui. Elle lui disait :

Ah ! mon pauvre Pan Perdu, tu commences à te faire vieux ! C’est bien dommage que nous n’ayons pas un rejeton de toi !

Deux jours après, la bonne accourt en criant:

Monsieur, Madame, venez vite au chenil ! Nous accourons, et qu’est-ce que nous voyons ? Une chienne qui allaitait trois petits chiens, sous le regard de Pan Perdu. Oui, mon cher ami, cela s’est passé ainsi. Et, je vous l’assure, Pan Perdu souriait.

J’ai gardé un de ces petits chiens à sa ressemblance. Je l’ai appelé Pan Panet. C’est lui qui figure sur toutes nos cartes illustrées … Vous savez bien, ces cartes que l’on vend un peu partout, et où l’on voit le poète Mistral et son chien …

« Nouvelles histoires extraordinaires » L. Pauwels & G. Breton, Albin Michel, 1982.

Le peloton de laine de la mère Miette

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mère-miette
La mère Miette du village de Maisse était avare, si avare qu’elle aurait tondu un œuf.

Sa quenouille à la main, elle suivait ses vaches au champ de l’Aubespi (les beaux épis) quand elle trouva au milieu du chemin un gros peloton de laine, couleur de la bête.

Elle se baisse vivement pour le ramasser et si vite, si vite, qu’elle ne pense pas une minute à la fileuse qui l’a perdu. Elle le voit déjà dans la vaste poche de son tablier qui s’ouvre toute grande comme pour le recevoir. Cependant elle ne peut saisir le peloton. Il glisse, glisse devant elle, et la mère Miette, pour le prendre enfin, dépose en toute hâte sa quenouille au bord du chemin. Ses deux mains libres se tendent avidement vers le peloton pour le saisir. Mais non; il glisse encore, il glisse toujours !

La mère Miette oublie sa quenouille au bord du chemin, ses deux belles vaches qui, par habitude, s’en vont toutes seules tranquillement au pacage et la voilà courant comme une folle après le peloton qui fuit devant elle. Pareil à un feu follet, tantôt il la poursuit, tantôt il la précède; mais il lui échappe toujours. Elle franchit, haletante, les prairies du hameau, elle monte sans s’en apercevoir la côte de Châtel-Guizon; elle paraît vouloir suivre le mystérieux peloton de laine au bout du monde.

Enfin, elle réussit à saisir non pas le peloton, mais le brin de laine qu’il entraine. Elle se met à le tourner sur ses doigts d’abord, et peu à peu se forme un magnifique peloton. L’autre peloton ne diminue point, et il court, il court toujours, attirant à lui la vieille mère Miette. Elle est contente; elle tient, non plus dans ses mains, mais dans ses bras, un énorme peloton de laine: elle en fera faire une veste et des bradzes (pantalons) pour son homme, une jupe pour elle, elle vendra le reste … C’est une fortune ! elle ne sent pas la fatigue. Et bientôt elle ne peut plus tourner le brin de laine autour du peloton, tant celui-ci est devenu gros.

Elle a du chagrin, mais il faut se résigner à rompre le fil. C’est ce que fait miette en poussant un soupir de regret. Mais tout à coup le peloton, qu’elle a tant convoité, disparaît dans un bond fantastique, et en même temps ce beau peloton de laine qu’elle avait obtenu avec tant de peine, s’échappe de ses bras malgré ses efforts pour le retenir.

Et voilà la vieille courant de nouveau après le peloton ! Elle saisit encore le brin de laine. Vingt fois elle recommença le même labeur, vingt fois il eut le même résultat.

On la vit le même jour à Mont-Redon, à Chastres, à Oursières, partout, échevelée, hors d’haleine, exténuée, courant toujours après un peloton qu’elle dévidait fiévreusement. Son homme trouva les deux belles vaches à l’Aubespi, la quenouille au bord du chemin, mais pareille au Juif-Errant, la vieille mère Miette n’arrêta plus sa course, et elle court encore.

Quand vous trouverez des pelotons de laine, couleur de la bête, ramassez-les ; mais avec l’intention de les rendre aux fileuses qui les ont perdus.

« Revue des traditions populaires. »  Céline Mazier, 25 avril 1886.

Le casse du siècle

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Bob Beamon

L’inexplicable ne s’explique pas. C’est même à cela qu’on le reconnaît. Force est d’admettre en revanche que l’incroyable s’avère parfois réel. Et ils sont quelques-uns, ce jour-là, à en prendre conscience …

Autour de la fosse de réception du saut en longueur, dans le stade olympique de Mexico, une dizaine de vestes rouges vif et bordeaux gesticulent, se baissent et se relèvent. Nous somme le 18 octobre 1968, et les officiels de la finale rencontrent un problème majeur. Les trois premiers participants du concours ont mordu la plasticine, ce qui leur a simplifié la tâche. Mais le quatrième, lui, a sauté trop loin. Non pas  » très loin « , mais  » trop loin  » !
Le rail, sur lequel coulisse le viseur optique qui leur permet d’ordinaire de mesurer un saut, se révèle insuffisamment long pour caler l’œilleton en face de la trace dans le sable, et évaluer la performance.

Dans un premier temps, le préposé croit que l’appareil s’est coincé. Il redresse la tête, tente le coup en force, mais doit se rendre à l’évidence. L’immesurable vient de se produire. Alors, il appelle ses collègues à la rescousse et tous ensemble cherchent le décamètre de secours, le bon vieux ruban à l’ancienne; puis, incrédules, un autre, pour vérifier.

Bob Beamon, à son premier essai, vient de franchir 8,90 mètres. C’est officiel: après de longues minutes, les vestes rouges ont traduit l’incroyable en chiffres concrets, et peut-être même pris la mesure de l’événement. Le record du monde, avant cette réception dans le sable, était codétenu par le Soviétique Igor Ter-Ovanessian et l’Américain Ralph Boston avec (pouffons de rire, tellement c’est désormais ridicule !) 8,35 mètres. Il avait fallu trente-trois ans, l’invention des pistes en synthétique et l’amélioration des techniques d’entraînement pour le faire progresser de 22 cm, entre les 8,13 mètres de Jesse Owens en 1935 et la marque de 1968. Beamon, lui, d’un unique bond, l’a fait évoluer de 55 cm.

En termes d’amélioration de performances, c’est un gain de 6,58 %. Comme si en 2012, un athlète couvrait le 100 mètres en 8″95 ou le 200 mètres en 17″93 (au lieu des 9″58 et 19″19 pourtant phénoménaux du Jamaïcain Bolt) ou la distance du marathon en 1h 55’30 » (au lieu des 2h 03’38 » du Kenyan Makau); comme si un sauteur franchissait 2,56 mètres en hauteur (au lieu des 2,45 du Cubain Sotomayor) ou 6,54 mètres à la perche (au lieu des 6,14 mètres de l’Ukrainien Bubka); comme si on était obligé de reconstruire les stades, désormais trop dangereux pour le public, car un lanceur a expédié son javelot à 104,90 mètres (au lieu des 98,48 mètres du Tchèque Zelezný) …

Tout a été dit pour expliquer l’inexplicable. L’altitude de Mexico (2240 mètres) et la moindre résistance de l’air, la vitesse du vent (2 m/s, soit la limite maximale admise) prétendument mal mesurée par l’anémomètre, l’influence  » magnétique  » de l’orage qui menaçait, la planche d’appel prise au millimètre par l’Américain, sa motivation décuplée après l’exclusion de l’équipe US de ses camarades noirs Tommie Smith et John Carlos (coupables d’avoir brandi un poing rageur sur le podium du 200 mètres), et même son sentiment de culpabilité pour avoir (pour la première fois) cédé à la tentation charnelle la nuit précédant le concours, et son désir de rachat … Tout a été avancé, sinon la créature de Roswell, mais aucune explication ne tient la route. Ni la piste.

BobBeamon-animation

Robert, dit Bob, Beamon était un bon sauteur en longueur. Un très bon même. Recordman du monde indoor (8,30 mètres), il venait de remporter 22 de ses 23 derniers concours. Dont celui des US Trials, les sélections olympiques, avec un saut à 8,39 mètres (vent trop favorable). Né 22 ans plus tôt, le 29 août 1946, à South Jamaïca, un quartier de New York situé dans le Queens, il affichait un gabarit de 1,91 mètre pour 70 kg. Et un record personnel sur 100 yards (9″5) attestant d’une exceptionnelle vitesse. A son débit, en revanche, une propension à « mordre » ses sauts (il était passé près de l’élimination en qualifications) liée à son refus de prendre des marques pour sa course d’élan. Et l’absence d’un coach à ses côtés: à la mi-avril 1968, Beamon avait refusé de prendre part, avec son université du Texas, à une compétition contre la Brigham Young University, en raison des positions raciales de l’église Mormon dont elle était l’émanation …

Sa victoire olympique n’a donc rien d’un hold-up ; c’est la performance réalisée qui lui confère sa dimension « casse du siècle ».

Lorsque rien n’est inexplicable, il reste l’émotion. Celle des vestes rouges, du public et des journalistes, interloqués. Celle des concurrents, qui passent tous au travers de leur concours. Le Britannique Davies, l’un des favoris, hésite même à sauter:

« Je ne peux pas continuer, dit-il à Ralph Boston. On va tous avoir l’air con. »

Puis, se tournant vers Beamon:

« Tu as détruit cette épreuve. »

Reste aussi l’émotion du casseur lui-même, à qui Boston vient d’expliquer qu’il n’a pas seulement fait s’effondrer le mur des 28 pieds mais aussi celui des 29, avec son bond à 29 pieds et 2 pouces et demi … Bob Beamon, qui sautillait jusque-là, heureux d’avoir (sans doute) battu le record du monde, s’effondre soudain, submergé par la nausée et les larmes et tombe en syncope dans les bras de son ami. Il ne fera plus qu’un saut, explicable, à 8,04 mètres avant de quitter le stade. Détruit lui aussi.

« Petites histoires du 100 mètres et autres disciplines olympiques. »  E. Bonamy & G. Schaller, Hugo Sport, 2012.

Un voyage en OVNI au IXème siècle

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ovni

En ce jour d’été de l’an 852, dix-huitième du règne de Louis le Débonnaire, il fait chaud à Lyon et de nombreux promeneurs flânent au bord du Rhône à la recherche d’un peu de fraîcheur.

Soudain, quelqu’un désigne le ciel:

Oh ! Regardez !

Les gens lèvent la tête et restent figés. Au même instant, d’autres cris retentissent dans toute la ville:

Venez voir ! Venez vite ! Il y a grande merveille dans le ciel !

Alors, sortant des maisons, des couvents, des églises, des hommes et des femmes envahissent les rues et demeurent saisis en voyant ce que tout le monde voit.

Là, au-dessus d’une prairie, à hauteur de trois maisons, une chose qui ne ressemble à rien de connu flotte dans les airs, immobile et silencieuse. Est-ce un char ? Un vaisseau ? Une bête ? Un dragon ? Personne ne peut le dire.

Tout à coup, la chose se met à descendre lentement vers la prairie et les braves Lyonnais, épouvantés, tombe à genoux. La chose descend toujours. Elle est maintenant à quelques pieds du sol. Enfin, elle se pose à terre avec une extraordinaire douceur. Les Lyonnais, prostrés dans l’herbe, n’osent pas bouger. Frappés de stupeur, ils attendent en silence ce qui va maintenant se passer. Un long temps s’écoule.

Soudain, un cri jaillit de la foule. Sur un côté de la chose, une ouverture vient d’apparaître. Un escalier se déplie, et voilà que des êtres humains apparaissent en haut des marches. Ils sont quatre: trois hommes et une femme qui les regardent, portant des costumes semblables à ceux des Lyonnais. A présent, ils descendent en se soutenant mutuellement. La foule, ahurie, les observe.

Ils descendent toujours, atteignent le sol, avancent en titubant. Ils ont l’air hébété. Quand ils ont fait une cinquantaine de pas, l’escalier qu’ils ont emprunté se replie tout seul, puis l’ouverture par laquelle ils sont passés se referme, et la chose, toujours silencieuse quitte le sol et s’élève lentement au-dessus de la foule. Quand elle a atteint une centaine de pieds, elle fait brusquement un bond prodigieux dans le ciel et disparaît derrière les nuages.

Alors, les quatre mystérieux personnages se laissent tomber à terre. Ils semblent à la limite de leurs forces. La femme surtout paraît fort mal en point: elle pleure et ses membres sont agités par des tremblements. Les Lyonnais se sont relevés.

Attention ! crie quelqu’un, n’approchez pas d’eux, ce sont des sorciers !

Mais voilà que l’un des hommes venus du ciel parle et s’exprime dans la langue des Lyonnais:

Nous ne sommes pas des sorciers, dit-il d’un ton las. Nous sommes d’un village voisin. Nous avons été enlevés par des génies … N’ayez pas peur de nous ! … Secourez plutôt cette femme qui est malade

Ils sont si pitoyables tous les quatre que des braves gens s’approchent:

D’où êtes-vous ?

L’homme donne le nom de son village.

Nous vous expliquerons tout, dit-il, mais soignez cette femme, elle a eu si peur …

Alors, malgré ceux qui crient à mort et aux sorciers, on le les emmène dans une maison où on les couche après leur avoir fait boire un vin frais où flottent des herbes revigorantes … La foule s’est amassée devant la porte. Elle attendra des heures avant que les hommes venus du ciel aient la force de parler. Vers le soir enfin, l’un d’eux fait cet extraordinaire récit:

Voilà, dit-il. Nous étions tous les quatre dans un champ quand cette chose que vous avez vue est descendue du ciel et s’est posée près de nous. Des êtres semblables à des hommes en sont sortis et nous ont appelés. Nous avions si peur qu’il nous était impossible de bouger. Alors ils sont venus et nous ont invités à monter dans leur navire aérien.  » Il faut que vous sachiez que nous ne sommes pas malfaisants « , nous ont-ils dit. Nous les avons suivis et la chose s’est envolée. Nous étions derrière des fenêtres rondes par lesquelles nous pouvions voir la terre au-dessous de nous. Nous avons vu des campagnes, des rivières et des villes; puis nous sommes entrés dans un brouillard et, brusquement, nous avons cru être en paradis …  » Nous sommes au-dessus des nuages !  » nous a dit l’un des génies.

Ensuite, nous avons dormi. A notre réveil, nous nous sommes aperçus que la chose s’était posée dans un pays inconnu. Le génie qui s’occupait de nous est venu nous chercher et nous a emmenés dans un palais où se trouvaient des femmes très belles.

«  Voici nos femmes, a-t-il dit. Vous voyez bien que nous ne sommes pas des démons ! « 

Puis il nous a fait visiter la ville et nous sommes remontés dans la chose. Mais avant de revenir ici, on nous a promenés dans différents endroits de la terre. Nous nous sommes posés dans des pays de glace et dans des pays de sable où il fait une chaleur torride. Avant de nous laisser partir, tout à l’heure, le génie nous a dit:

 » Racontez aux autres hommes ce que vous avez vu, et dites-leur que nous ne leur voulons pas de mal, que nous ne venons pas pour jeter du venin sur leurs fruits, empoisonner leurs fontaines, exciter les orages ou faire tomber la grêle sur leurs moissons … Dites-le pour que vos rois le sachent ! Voilà, vous savez tout !

Les Lyonnais, qui ont écouté ce récit fabuleux, sont perplexes. Soudain, un homme crie:

Je ne crois rien de tout cela ! Ces gens sont des sorciers. Ils viennent pour faire tomber la grêle !
C’est le duc de Bénévent qui les envoie ! dit un autre.
Oui, oui, crie bientôt la foule. C’est Grimoald, le duc de Bénévent, qui les envoie pour massacrer nos moissons ! Ce sont des sorciers ! …
– A mort ! Il faut les brûler ! …

Et on les emmène. En attendant que le bûcher soit prêt, la foule hurlante leur fait faire le tour de la ville. On les insulte. On leur jette des pierres. On leur promet l’enfer.

A mort ! Sorciers ! A mort ! …

Mais voilà qu’un homme accourt, alerté par tout ce vacarme. C’est Agobard, l’évêque de Lyon.

Que se passe-t-il ?

On lui explique que ces sorciers viennent du ciel pour gâter les moissons et qu’on va les brûler. Agobard est un homme brave et érudit. Il se tourne vers les quatre prisonniers et leur demande de s’expliquer. Les autres racontent de nouveau leur extraordinaire aventure.

Vous voyez, crie la foule, ce sont des sorciers, il faut les brûler !

Mais Agobard secoue la tête:

Non ! Je vous interdis formellement de les brûler. Ces trois hommes et cette femme ne sont pas des sorciers. Pour la simple raison qu’ils mentent, qu’ils ne sont jamais allés se promener dans les airs, car de tels faits sont impossibles !

Mais nous les avons tous vus descendre du ciel, dit quelqu’un.
Eh bien, vous avez tous eu la berlue ! reprend l’évêque.

Et pendant trois quarts d’heure, il leur expose toutes les raisons qu’on a de ne pas croire à un tel prodige. Il ajoute:

D’ailleurs, ceux qui affirment en avoir été les témoins pourraient bien risquer eux-mêmes d’être considérés comme des sorciers …

Il n’en faut pas plus, on s’en doute, pour que les Lyonnais déclarent à leur bon évêque que tout cela n’a été qu’un rêve. Et l’on relâcha les quatre prisonniers qui retournèrent dans leur village, tandis qu’à Lyon, des centaines d’hommes et de femmes allaient (sans le confier à personne) garder dans leur mémoire l’image obsédante d’une chose mystérieuse descendue du ciel par un beau jour d’été …

« Histoires extraordinaires.«  G. Breton & L. Pauwels, Albin Michel, 1980.

Le lévrier Roland et l’ours Ganelon

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Tout le jour, le soleil vertical a transpercé de ses flèches les chevaliers enfermés dans leur cuirasse et jeté sur les lourds destriers des hordes bourdonnantes d’insectes. Hommes et bêtes voient avec soulagement le soleil disparaître derrière les montagnes abruptes des Pyrénées. Tandis que la nuit, charitablement, coule sur eux, ils organisent leur camp à la sortie de l’étroite vallée qui, plus loin, s’ouvre vers la « doulce France ».

Nous sommes le 14 août 778. Sous sa tente, Charles, « le puissant empereur », s’est englouti dans l’inconscience d’une moite torpeur. Il songe.

Il est aux larges portes de Cize. Il tient dans son poing sa lance de frêne. Et voilà que le comte Ganelon la lui arrache, la secoue et la brandit avec une telle fureur que, vers le ciel, en volent les éclats. Que deviendra Charles, privé de son arme ? Il n’a pas le temps de se poser la question. L’aile noire du sommeil l’a déjà transporté en son palais d’Aix-la-Chapelle. Se dresse, à son côté, un ours qui le mord cruellement au bras droit. Bondit un léopard qui lui déchire le corps des griffes et des dents. Mais de la salle accourt un lévrier, au galop et par bonds. Il tranche à l’ours l’oreille droite et, plein de colère, s’en prend au léopard.

Qui sortira vainqueur du sauvage combat ? Le dormeur s’agite mais ne se réveille pas …

C’est ainsi que Turoldus, l’auteur présumé de La Chanson de Roland, décrit le rêve fait par Charlemagne quelques heures avant le drame de Roncevaux. Dès le lendemain, il sera confirmé par la félonie de Ganelon : celui-ci figuré par l’ours s’est allié au léopard, l’émir sarrasin, pour trahir Roland, le lévrier fidèle et courageux.

Deux autres rêves sont également relatés. Toujours, très habilement, situés à des points cruciaux du récit. Dans l’un, Charles se voit pris dans un orage de fer et de feu. Des animaux fantastiques, tout droit sortis du répertoire héraldique, ours et léopards mais aussi serpents, griffons et dragons, se jettent sur ses troupes. Lui-même tente de les secourir. Il en est empêché par un lion qui se précipite sur lui. Encore endormi, il ignore l’issue de cet affrontement nocturne. Mais celui-ci annonce la bataille qu’il livrera, au jour levé, contre les Sarrasins, monstres menés par l’émir Baligant, symbolisé par le lion dévorant. Le troisième songe survient dans la dernière partie du roman, alors que se discutent la culpabilité et le châtiment de Ganelon. L’empereur voit un ours enchaîné, entouré de trente autres. Et il assiste au combat du plus grand des plantigrades contre un lévrier.

Ce rêve est, comme les deux autres, prémonitoire. Car le lendemain, le défenseur de Ganelon, l’ours géant, chef de son clan et des trente membres de sa famille, affronte dans une sorte de « Jugement de Dieu » l’un des preux de Charles, son  » champion « , qui réclame vengeance au nom de Roland. Le duel à mort se terminera par la victoire du lévrier et par le supplice du traître Ganelon, écartelé par quatre chevaux.

Bien entendu, les rêves qui parsèment La Chanson de Roland sont un effet de l’art. Le poète s’en sert pour avertir le lecteur des dangers qui guettent ses héros tout en attisant le suspense. Il n’a certes pas pu recueillir ce récit de la bouche de l’intéressé, ni même en avoir eu connaissance par un proche témoin, et ce pour la bonne raison qu’il compose son épopée trois siècles environ après l’événement ! Ce n’est là, d’ailleurs, qu’une des « licences poétiques » que s’accorde maître Turoldus. La réalité est tout autre.

Tout d’abord, en 778, Charlemagne n’est point empereur: il ne sera couronné, à Rome, qu’en l’an 800, par le pape Léon III. Ensuite il ne porte pas de « barbe fleurie »: on ne voit pas le moindre poil à son menton qu’il gardera toujours parfaitement glabre. Ajoutons qu’il n’a pas atteint (et n’atteindra jamais) l’âge de deux cents ans que lui attribue généreusement l’écrivain. Par ailleurs, à l’époque des faits, Charles est un solide gaillard de trente-six printemps. Depuis la mort de son frère Carloman, une douzaine d’années plus tôt, il règne sans partage. Il ne cesse de guerroyer pour agrandir son empire, de légiférer pour asseoir son pouvoir, et de convertir pour établir la vraie foi.

A force d’expéditions tous azimuts, il est ainsi venu à bout des Lombards, des Germains, des Slaves et même des Avars, terribles descendants des Huns. Au Nord, à l’Est, à l’Ouest, il a assuré ses frontières en créant des « marches » administrées par des comtes, tel Roland qui tient, à l’Ouest, celle d’une Bretagne fort remuante et très sommairement christianisée. Seul le Sud lui résiste. Pieux jusqu’à la bigoterie, grand constructeur d’églises et de monastères, défenseur inconditionnel de la papauté, Charles se conduit en évangéliste, à sa manière, un peu rude il est vrai, puisqu’il ne laisse d’autre choix à ses vaincus que la mort ou le baptême. Il ne met guère de souplesse que dans ses mariages fort bien « arrangés », dans ses respectueuses (mais fermes) négociations avec la papauté et ses tractations diplomatiques (une fois n’est pas coutume) avec le calife de Bagdad pour que celui-ci concède aux Francs la garde des Lieux Saints.

Pour parfaire son œuvre, il ne lui reste plus qu’à arracher l’Espagne à l’Islam. Hélas, en dépit de ses incursions dans la péninsule, qui prennent avant la lettre des allures de croisade, et des efforts de son fils Louis, qui conquiert, perd et reconquiert tour à tour Tarragone, Huesca, Barcelone ou Tortosa, Charles ne réussira pas à rejeter à la mer l’émir omeyade de Damas, Abd-el-Rahman, qui règne à Cordoue. La Chanson de Roland n’est qu’un épisode de cette longue histoire, parsemée de passagères victoires et de cuisants échecs, déformée par la tradition orale, transformée peut-être en cantilène, et transmise de génération en génération avec les ajouts qu’on imagine, suscités par la nostalgie d’une grande époque révolue ou par des événements d’actualité comme les expéditions des comtes du Midi de l’autre côté des monts ou l’instauration du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle.

On comprend donc que le poète ait pris quelques libertés avec l’Histoire. Mais l’on peut s’interroger sur un point. Pourquoi a-t-il éprouvé le besoin d’introduire si régulièrement, dans son récit, des rêves prémonitoires ? La réponse peut surprendre: pour « faire vrai ». Oui, en cet obscur Moyen Age, le rêve est, plus que la froide exactitude, porteur de vérité. En font foi les histoires tirées de la Bible et les vies des saints.

Le songe doit être pris en considération. Tout particulièrement lorsqu’il advient à un personnage haut placé. Celui d’un manant compte pour rien et celui d’une femme pour moins que rien, d’autant, rappelons-le, qu‘ »elle n’a pas d’âme ». Mais celui d’un clerc, d’un chevalier, a fortiori d’un prince ou d’un roi est doté d’un capital de confiance que nul ne conteste.

La Chanson de Roland, où les rêves de l’Empereur sont tous prémonitoires, ne fait donc que confirmer une idée reconnue par tous à cette époque. Idée, d’ailleurs, si fortement ancrée que certains ne tardent pas à y voir un moyen de pression sur le gouvernement de l’Etat ou la conduite des grands. D’où le pieux stratagème mis au point par l’évêque de Bâle pour dénoncer la vie privée de Charlemagne. Celui-ci fait scandale auprès des tartufes de son temps qui s’indignent de voir se succéder les épouses, se suivre les concubines et se multiplier « les bâtards ». Mais personne ne se hasarde à chapitrer le souverain à propos de ses appétits sexuels démesurés.

Le bon prélat décide donc, fort astucieusement, de faire connaître urbi et orbi le songe d’un moine de l’abbaye de Reichenau. Celui-ci a vu, dit-il, l’empereur torturé, si l’on ose dire, « par où il a fauté », tout comme aux chapiteaux des églises les pécheurs ont le sexe dévoré par des démons griffus ou les pécheresses les seins déchirés par des créatures de l’Enfer.

Il est sûr que chacun comprit l’allusion mais elle n’impressionna guère l’impérial chaud lapin qui continua, jusqu’à ses vieux jours, de mener sa vie privée sur le mode torride. Après tout, il n’avait pas fait ce rêve lui-même ! L’Eglise ne lui tint pas rigueur de sa désinvolture.

En 1165, peu de temps avant que Turoldus ne taille sa plume pour rédiger La Chanson de Roland, et à la suite de l’intervention de Frédéric Barberousse, l’empereur Charlemagne fut canonisé.

« Les grands rêves de l’Histoire. »  H. Renard & I. Garnier, Michel Lafon, 2002.

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Jeannie-Longo-Maria-Canins

Durant six ans, de 1984 à 1989, fut organisé un Tour de France féminin dont les étapes étaient disputées en ouverture de celles des hommes. Cette épreuve a subsisté sous différentes appellations: Tour de la CEE féminin, Grande Boucle féminine internationale, avant de disparaître définitivement (ou provisoirement) en 2010.

Le palmarès de la course, de 1985 à 1989, est d’une simplicité lumineuse. Les deux premières années, la championne italienne Maria Canins triomphe. Sa dauphine est Jeannie Longo. Les trois années suivantes, Jeannie Longo remporte la course devant … Maria Canins.

Les deux femmes sont des légendes du sport. Maria Canins a d’abord pratiqué le ski nordique. En 1985, elle est la mieux classée des participantes féminines de la Vasaloppet, la mythique course de fond qui se déroule chaque année en Suède (un classement officiel n’interviendra qu’à partir de 1997). Neuf fois de suite, entre 1980 et 1988, elle remporte la Marcialonga, l’équivalent italien de la Vasaloppet. Devenue mère, elle se met au vélo en 1982 pour retrouver plus vite sa condition physique. Et tout de suite, elle devient une des meilleures de cette nouvelle spécialité, d’abord dans son pays, puis dans les compétitions mondiales. Elle récolte rapidement le surnom de  « Flying Mum », la maman volante.

Comme elle a entamé sa nouvelle carrière à 33 ans, son âge finit par la rattraper. Sur le Tour de France féminin, elle est devancée par sa rivale française en 1987 et 1988, mais, à chaque fois, elle remporte le classement de la montagne, ce qui lui permet de sauver les apparences. Quand elle se regarde dans une glace et qu’elle pose la question : « Miroir, mon beau miroir, suis-je toujours la meilleure ? », la réponse reste positive.

Mais, au soir de l’étape Guillestre-Izoard-Briançon du Tour 1989, Maria Canins comprend qu’une page vient de se tourner. Elle sera encore la dauphine de Jeannie Longo qui a définitivement pris le pouvoir. Alors, elle tend à sa rivale une pomme qu’elle a plongée dans un poison à base d’amertume :

« C’est vrai, « la Longo » me bat, mais elle est actuellement sur une autre planète. Reste à savoir si elle fera encore ce que je fais quand elle aura quarante ans … »

Les deux femmes en rient encore. Au-delà de 40 ans, la Française remportera encore treize titres nationaux (en ligne et contre-la-montre), une médaille de bronze olympique, un titre de championne du monde. A 50 ans, elle se classera encore quatrième du contre-la-montre des Jeux olympiques de Pékin.

« Petites histoires du Tour de France. »  P. Fillion & L. Réveilhac, Hugo-Sport, 2012.