Histoire d’une damnée

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Apparition

Dans une ville du Pérou, une fille de seize ans, nommée Catherine, mourut tout à coup, chargée de péchés et coupable de sacrilèges

Du moment qu’elle eut expiré, son corps se trouva tellement infecté qu’on ne put le garder à la maison, et qu’il fallut le mettre en plein air pour le délivrer un peu de la mauvaise odeur. Aussitôt, on entendit des hurlements semblables à ceux de plusieurs chiens. Le cheval de la maison, auparavant fort doux, commença à ruer, à s’agiter, à frapper des pieds, et à chercher à rompre ses liens, comme si quelqu’un l’eût tourmenté et battu violemment. Quelques moments après un jeune homme qui était couché, et qui dormait tranquillement, fut tiré fortement par le bras et jeté hors de son lit. Le même jour une servante reçut un coup de pied sur l’épaule, sans voir qui le lui donnait et elle en garda la marque plusieurs semaines.

On attribua toutes ces choses à la méchanceté de la défunte Catherine, et on se hâta de l’enterrer, dans l’espérance qu’elle ne reviendrait plus. Mais au bout de quelques jours, on entendit un grand bruit, causé par des tuiles et des briques qui se cassaient. L’esprit entra invisiblement et en plein jour dans une chambre où était la maîtresse et tous les gens de la maison; il prit par le pied la même servante qu’il avait déjà frappée, et la traîna dans la chambre, à la vue de tout le monde, sans qu’on pût voir celui qui la maltraitait ainsi.

Cette pauvre fille, qui semblait être la victime de la défunte, allant le lendemain prendre quelques habits dans une chambre haute, aperçut Catherine, qui s’élevait sur la pointe de ses pieds pour attraper un vase posé sur une corniche. La fille se sauva aussitôt, mais le spectre s’étant emparé du vase la poursuivit et le lui jeta avec force. La maîtresse ayant entendu le coup accourut, vit la servante toute tremblante, le vase cassé en mille pièces, et reçut pour sa part un coup de brique qui ne lui fit heureusement aucun mal.

Le lendemain, la famille étant rassemblée, on vit un crucifix, solidement attaché contre le mur, se détacher comme si quelqu’un l’eut arraché avec violence, et se briser en trois morceaux. On prit le parti de faire exorciser l’esprit, qui continua longtemps ses méchancetés, et dont on eût beaucoup de peine à se débarrasser.

 » Infernaliana  »   Charles Nodier, Ed. Sanson, Paris, 1822.

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L’abbé sur la cheminée

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nainL’abbé de Chauvelin, bossu par devant et par derrière, d’une petitesse extrême, mais spirituel, vif, effronté, était très entreprenant avec les femmes quand par hasard il trouvait l’occasion de l’être.

Un soir, il fut chez madame de Nantouillet; elle était seule, un peu malade et sur sa chaise longue. L’abbé passa subitement de la galanterie à l’amour, et devint si pressant et si impertinent que madame de Nantouillet se hâta de sonner de toutes ses forces. Un grand valet de chambre arrive :

Mettez monsieur l’abbé sur la cheminée, lui dit-elle.

La cheminée était haute, le valet de chambre robuste; il saisit le petit abbé, qui se débat en vain. On l’assied sur la cheminée; l’abbé frémit en se voyant placé à cette élévation prodigieuse pour lui: il n’aurait pu sauter sur le parquet sans risquer sa vie. Les éclats de rire de madame de Nantouillet augmentaient encore sa fureur, qui fut au comble lorsque, dans cette fâcheuse situation, il entendit annoncer une visite.

Celui qui siffle

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loge

Un soir, à un théâtre de vaudeville, on sifflait, de l’orient à l’occident, du zénith au nadir.

L’auteur, caché dans une loge, s’écria tout à coup :

— Je connais celui qui siffle : c’est le colonel !
Qu’est-ce que le colonel ? demanda- t-on à l’écrivain.
C’est mon ennemi acharné.

Le lendemain, on sifflait comme la veille.

Je vous le disais bien, dit l’auteur, il est revenu, c’est le colonel !
Le colonel vous en veut plus que vous ne le pensez, reprit un confrère de l’auteur, il a amené tout le régiment !

H. de Bornier; Liberté.

C’est pas juste !

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BalanceChez les Locriens, le citoyen qui proposait d’abolir ou de modifier une des lois établies était dans l’obligation de se présenter devant l’assemblée du peuple, portant au cou un nœud coulant, que l’on serrait jusqu’à ce que mort s’ensuivît si sa proposition n’était pas approuvée.

Aussi Démosthènes dit-il que pendant deux siècles il ne fut fait qu’un seul changement aux lois de ce peuple, et voici dans quelles circonstances: Le principe du talion étant admis dans la législation locrienne, une loi disait que celui qui crevait un œil à quelqu’un devait perdre l’un des siens. Or, un Locrien ayant menacé un borgne de lui crever un œil, cet infirme, s’étant présenté devant le peuple avec la corde au cou, représenta que son ennemi, en s’exposant à la peine du talion, imposée par la loi, éprouverait un malheur infiniment moindre que le sien. Le peuple, reconnaissant la justesse de cette observation, décida unanimement qu’en pareil cas on arracherait les deux yeux à l’agresseur.

La cloche de l’araignée

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cloche-araignée

La cloche à plongeur a été inventée par une Araignée ; nous n’avons eu qu’à l’imiter: seulement le copiste est resté au-dessous de l’inventeur. En effet, c’est sous l’eau que l’insecte édifie, commence et achève son travail, et ce n’est que quand son œuvre est terminée qu’il la remplit d’air vital.

C’est une charmante petite cabane de soie, qui suffit à tous les besoins de l’Arachnide. Celle-ci y passe l’hiver et y élève sa progéniture; et, quand la faim la presse, elle lui sert d’antre du fond duquel l’infime carnassier guette sa proie et se jette dessus au passage. Cette cloche en miniature adhère aux herbes voisines par un nombre considérable de fils, comme ces liens multiples qui retiennent un aérostat, jusqu’au moment où on lui permet de s’élancer dans les nuages; eux aussi, ils empêchent que l’air amassé n’enlève la demeure.

Ces petites Araignées nagent facilement; et c’est à leur vie absolument aquatique qu’elles doivent le surnom de Naïades, que leur a imposé Walckenaer, leur ingénieux historien. Une couche d’air fixée aux poils de leur corps, et qui leur donne sous l’eau l’éclat d’une perle animée, facilite leur natation en les allégeant. C’est à l’aide de celle-ci qu’elles parviennent à remplir de gaz respirable leur petite cloche, aussitôt qu’elle est édifiée.

A cet effet, l’araignée vient à la surface du ruisseau prendre une bulle d’air sous son abdomen, puis la porte à son refuge submergé; et elle répète ses voyages jusqu’à ce qu’il en soit totalement gonflé. Les entomologistes connaissent encore d’autres Hydrauliciens, mais aucun n’égale en intelligence les Naïades, dont nous venons de parler.

« Moeurs et instincts des animaux. »  Félix-Archimède Pouchet, Hachette, Paris, 1887.

Mauvaise foi …

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au_temple

Quand les fables de Lamotte parurent, beaucoup de personnes, prévenues sans raison aucune, affectèrent de les trouver détestables.

Dans un souper au Temple, chez le prince de Vendôme, le célèbre abbé de Chaulieu, l’évêque de Luçon, fils de Bussy- Rabutin, un ancien ami de Chapelle, plein d’esprit et de goût, l’abbé Courtin et plusieurs autres bons juges des ouvrages s’égayaient aux dépens du nouveau fabuliste.

Le prince de Vendôme et le chevalier de Bouillon enchérissaient sur eux tous, pour accabler le pauvre auteur. Voltaire, qui était de ce souper, gardait le silence, lorsque, l’un de ces messieurs lui demandant son avis:

Vous avez bien raison, dit-il; quelle différence du style de Lamotte à celui de la Fontaine ! Et, à ce propos, avez-vous vu la dernière édition des fables de cet auteur ?
Non.
Alors vous ne connaissez pas la charmante fable qu’on a retrouvée dans les papiers d’une ancienne amie du poète ?
Non.
Eh bien écoutez, je l’ai apprise par cœur, tant elle m’a semblé heureusement tournée.

Sur quoi, l’auteur de la Henriade se met à leur réciter la fable en question. Et tous de s’écrier:

Admirable !
Étonnant
Quelle naïveté !
Quelle grâce !
C’est la nature dans toute sa pureté !
Cependant, Messieurs, cette fable est de Lamotte, leur dit Voltaire.

Alors ils la lui firent répéter; et, d’une commune voix, ils la trouvèrent du dernier détestable.

« Curiosités historiques et littéraires. »  Eugène Muller, C.Delagrave, Paris, 1897.