Invalide

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invalide

Un vieux soldat de l’empire qui avait laissé sur le champ de bataille ses quatre membres principaux, avait dû les remplacer, tant bien que mal, artificiellement.

Le tourneur de son village s’était chargé de la chose; car l’art d’articuler un membre artificiel n’était pas arrivé à la hauteur qu’il a atteinte de nos jours. Chaque soir, le vieil invalide se débarrassait de ses membres inutiles pour se mettre au lit. Un jour ayant changé de domestique, la nouvelle fille qui le soignait ne connaissait pas toutes les infirmités dont son maître était affligé. Le soir venu :

« Tiens, lui dit-il en lui tendant le bras, tire-moi ce bras. »

Et le bras resta entre les mains de la fille ; c’était un bras de bois. Mais jugez de son étonnement quand l’invalide, présentant tous ses membres l’un après l’autre, ne cessait de lui dire :

« Tire-moi cette jambe ; tire-moi l’autre. »

La pauvre fille se mit à trembler de se trouver en face d’un homme de bois, qui n’avait que le tronc, et qui semblait poser sur la chaise, devant elle, comme un de ces antiques dieux de pierre dont le temps avait mutilé les membres. Mais ce n’est pas tout ; le vieux soldat, voulant se réjouir jusqu’au bout de la frayeur qu’elle éprouvait, tendit le cou en lui disant :

« Maintenant, tire-moi la tête. »

Pour le coup, la malheureuse servante, épouvantée, se mit à pousser un cri de terreur, et s’enfuit comme si le diable menaçait de l’emporter.

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Le chien du couvent

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Dans un couvent, vingt pauvres recevaient à dîner à une certaine heure du jour. Un chien de la maison ne manquait jamais d’assister à ces repas de charité pour recevoir quelques débris qu’on lui jetait de temps à autre.

Les convives ainsi qu’on peut le penser, étaient pourvus d’un grand appétit, et par conséquent peu prodigues de ce qu’on leur donnait, de sorte que le chien du couvent ne faisait guère que respirer l’odeur d’un repas auquel il aurait bien voulu prendre part. Les portions étaient servies par une personne aussitôt qu’on avait tiré une cloche, et livrées par le moyen de ce qu’on appelle, dans les maisons religieuses, un tour, machine qui tourne sur un pivot, et présente ce qu’on place dans un de ses compartiments, sans découvrir la personne qui fait mouvoir le tour.

Un jour, le chien qui n’avait reçu que quelques croûtes de pain, attendit que les pauvres fussent tous partis, prit le cordon de la sonnette dans sa gueule et le tira de toutes ses forces. Son stratagème ayant réussi, il y eut recours le lendemain avec le même succès.

Enfin le cuisinier s’apercevant qu’il avait donné vingt-une portions au lieu de vingt, voulut découvrir la ruse, ce qu’il effectua sans peine; car s’étant caché et ayant observé les mendiants les uns après les autres, à l’instant où ils venaient chercher leur pitance, il vit aussi le chien sonner la cloche et s’emparer d’une part. Il raconta aux moines le stratagème du chien qui d’après leurs ordres, reçut toujours depuis, au moyen de la cloche et du tour un plat bien ample de toutes les bribes de la cuisine et du réfectoire, en récompense de son intelligente adresse.

L’auto ensorcelée

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Le départ du Paris-Pékin en 1907; au premier plan l' Itala qui va remporter l' épreuve
Le départ du Paris-Pékin en 1907; au premier plan l’ Itala qui va remporter l’ épreuve.

Le journaliste Jean du Taillis, qui accompagnait les concurrents de la course Pékin-Paris, raconte cette aventure dont il a été témoin, le 12 juillet 1907, entre Tomsk el Omsk, à Krasnoiarsk. Toute cette région est habitée par des peuplades prestigieuses de Mongols, Bourials chamanistes, qui pratiquent le culte des esprits. Si les anecdotes que l’on raconte dans le pays sont vraies, c’est à faire dresser les cheveux sur la tête. Mais je ne veux narrer rien que de précis. Arrière donc les anecdotes plus ou moins contrôlées ; il nous suffit d’une histoire vraie et la voici:

Nous roulions donc avec volupté sur cette vraie route où se rencontrent des cantonniers, quand, subitement, un grand diable d’homme, ni blanc, ni jaune, avec des yeux verts, immenses, une barbe rare, mais inculte, des cheveux en broussaille, nous fait des gestes incohérents.

Le rustre porte un accoutrement singulier, une sorte de dalmatique boulonnée; sur ses épaules, comme des reliques, des bottes préhistoriques; sur le chef, un bonnet de velours crasseux, sorte de double toque en soie qui fut jadis rouge. Sa vue nous communique un fou rire.

Calamité des cieux ou enfer ? Le grand diable se démène, gesticule comme un possédé et avance avec des geste menaçants.

Si je n’avais pas ri jusqu’aux larmes, j’aurais eu grand’peur. Mon chauffeur, lui, eut une pensée: embrayer et filer bon train. Mais, à peine avait-il la dextre sur le levier qu’une autre main d’acier saisissait ce levier, le remettant à la position première. Bien plus, le gaillard, saisissant le frein, le manoeuvrait à fond.

Alors Godard me cria :

Quel ivrogne ! Je vais bientôt le remiser !

Mais un coup de poing avait déjà fait lâcher prise à l’homme et, en un clin d’oeil, la Spyker prenait son vol. Au détour du chemin, j’eus à peine le temps de voir un lama, le Rouryate —je juge que c’en était un — agenouillé au bord d’un fossé, le corps ployé vers la terre el mâchonnant des herbes, tout en levant des bras vengeurs dans notre direction .Cinq cents mètres plus loin, sans prévenir, sans raison apparente, pour la première fois, la Spyker arrêtait net.

L’allumage nous joue un tour ! affirma le chauffeur.

Ce sont les esprits offensés qui se vengent ! déclara le reporter.

Qui de nous avait raison ? Je l’ignore encore.

Cormier, Collignon et le fidèle mécanicien Bizac nous rejoignaient 10 minutes plus tard, et, avec Godard, nous examinons attentivement la machine. Comme un médecin se penche sur le malade, tous lui tâtèrent le pouls, écoutèrent la respiration de ses cylindres, interrogèrent successivement le jeu normal des organes, rien, rien, nulle part. Seulement, la magnéto, tournant à merveille, se refusait à donner en bonne place ses étincelles.

Ah ! l’électricité ! Encore un génie en connivence avec les  » sources génies  » et les  » forêts génies  » des Bouryates.

Godard, qui est simpliste, affirma qu’il réparerait promptement et rejoindrait sous peu.

C’est possible, mais pour plus de sûreté et à défaut du mage qui eut son heure de célébrité dans la recherche de l’abbé Delarue, nous vous prions d’insérer dans le Matin cette annonce:  » On demande un spirite capable, pour désensorceler Godard et sa magnéto. « 

 » L’Echo du merveilleux. » n°257, Paris, 1907.

Un bon commercial

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vigne

En 1660, le Beaujolais et le Maçonnais n’avaient d’autres débouchés que la consommation locale et celle des pays environnants. La culture de la vigne était négligée le vin ne se vendait pas.

Claude Brosse, qui avait une cave bien garnie, conçut le hardi projet d’aller jusque dans la capitale chercher un débouché à sa récolte. Il mit deux pièces de son meilleur vin sur une charrette, attela à cette charrette les bœufs les plus robustes de son écurie, et se mit en route pour Paris; le trente-troisième jour de son voyage il y arrivait.

La semaine suivante, la messe du roi, qu’on célébrait au château de Versailles, fut troublée par un curieux incident. Lorsque l’officiant arriva à un moment de la cérémonie durant lequel tous les assistants devaient être à genoux, le roi, promenant son regard sur la foule, remarqua une tête d’homme qui dépassait toutes les autres. Il supposa qu’un des assistants était resté debout. Il ordonna à l’un de ses officiers d’aller faire agenouiller cet irrespectueux personnage. L’officier revint, quelques instants après, annoncer au roi que l’homme qui avait attiré son attention était réellement agenouillé, mais que sa haute taille avait pu causer l’erreur de Sa Majesté. Louis XIV ordonna que cet homme lui fût amené à l’issue de la messe.

Une heure après, on introduisit auprès du roi Claude Brosse, vêtu comme les paysans du Mâconnais, coiffé d’un large feutre et la poitrine couverte d’un grand tablier de peau blanchie, qui descendait jusqu’aux genoux, ne laissant voir que les jambes chaussées de longues guêtres de toile grise.

« Quel motif vous amène à Paris ? » lui demanda le roi.

Claude Brosse fit un beau salut et répondit, sans se troubler, qu’il arrivait de la Bourgogne avec un char traîné par des bœufs, amenant avec lui deux tonneaux de vin. Ce vin était excellent, et il espérait le vendre à quelque grand seigneur.

Le roi voulut le goûter sur-le-champ. Il le trouva bien supérieur à celui de Suresnes et de Beaugency, qu’on buvait à la cour. Tous les courtisans demandèrent alors à Claude Brosse des vins de Maçon, et l’intelligent vigneron passa le reste de sa vie à transporter et à vendre à Paris les produits de ses vignobles.

Le commerce des vins de Maçon était fondé.

La veuve industrieuse

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cimetière

Une femme, qui vivait dans une ville frontière du midi, venant de perdre son mari, que d’ailleurs elle regrettait fort peu, affecta à sa mort un désespoir qui passait toutes les bornes.

Comme une tendre Elégie, elle allait soir et matin hors les portes de la ville, se lamenter, gémir et arroser de ses pleurs la tombe du défunt. On respectait sa douleur et même sa démence, car souvent son chagrin paraissait aller jusqu’à la folie. Elle avait supplié un chirurgien d’embaumer le cœur de son époux, et le portait toujours dans une urne dans ses allées et venues au cimetière. Ce manège durait depuis des années; le public, les douaniers, les sentinelles ne la considéraient que comme une folle. Cependant elle était fort loin de l’être, car dans cette urne ingénieuse de plâtre bronzé, elle cachait de la dentelle, de la mousseline, et même des liqueurs à son choix.

Elle eût fait sans doute encore fort longtemps ce commerce, si une de ses voisines, avec laquelle elle se brouilla, n’eût épié sa conduite, ainsi que la source de ses dépenses hors de toute proportion, avec sa modique fortune, et ne l’eût vendue au bureau des douanes. On attendit donc qu’elle revînt du cimetière avec son urne sacrée, pour la prendre en flagrant délit. Aussitôt qu’elle reparut avec ses grimaces accoutumées:

— Vous êtes donc inconsolable, madame, lui dit un lieutenant, d’un ton ironique, et sans doute que cette urne renfermera bientôt deux cœurs, celui de votre mari et le vôtre ?

— Hélas ! ce n’est pas douteux; et il n’est pas possible que je survive longtemps à cette perte cruelle.

Cependant, reprit le lieutenant, si vous vous défaisiez de cet appareil de tristesse, surtout de ce vase d’argile, qui vous rappelle sans cesse l’objet de vos douleurs, vous finiriez peut-être avec le temps par vous consoler. Messieurs, dit-il aux commis, par intérêt pour Madame , ôtez-lui cette urne funeste, et brisez la même pour le repos de cette trop sensible veuve.

En effet, le vase vola en éclats, et au lieu de cendres sacrées, laissa voir, à là place d’un coeur embaumé, un flacon d’Alkermesse de Toscane.

Peste ! Madame, s’écria le lieutenant, vous n’êtes pas de ces gens qui s’embarquent sans biscuit; s’il y avait beaucoup d’urnes comme la votre sur les tombes du cimetière, on y irait, de préférence au cabaret.

« Les Farces nocturnes des contrebandiers et des fraudeurs. »   Corbet, Paris, 1821.

Le puisatier d’Ecully

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Le 14 avril 1854, à Écully, près Lyon, deux ouvriers furent surpris par un éboulement au fond d’un puits qu’ils creusaient. Les décombres s’arc-boutèrent en tombant, et restèrent suspendus comme par miracle au-dessus de leurs têtes. Ils se virent enfermés dans une étroite cellule de sable, à trente pieds sous terre, serrés de toutes parts entre des planches, ensevelis jusqu’à mi-corps dans un gravier mêlé de pierres.

Les assistants s’empressèrent de venir à leur secours; mais ils durent s’arrêter: le moindre éboulement pouvait perdre ceux qu’ils voulaient sauver. Des soldats du génie accoururent, sous la conduite de leur capitaine, et se mirent à l’œuvre; à chaque coup de pioche ou de marteau le sable s’éboulait, glissait à travers les planches et tombait sur les captifs. On résolut d’ouvrir un second puits à quelque distance, et de pénétrer par une galerie jusqu’au réduit des puisatiers. Ceux-ci, au moyen d’une corde passée dans les interstices des décombres, purent recevoir des aliments.

Le travail se poursuivait avec acharnement, mais sans beaucoup de fruit. Le sol devenait de plus en plus mouvant. Ce qu’on avait conquis après de longues heures, on le perdait en un instant. Les prisonniers cependant, attentifs au bruit des pioches, ne perdaient pas courage: Ils priaient. Durant trois jours on les entendit du dehors répéter sans cesse: Mon Dieu ! mon Dieu ! Mais comme le moment de la délivrance ne venait pas, l’une des victimes n’eut plus la force de résister au désespoir. En vain son compagnon le rappelait au calme et à la prière; Jalla n’était plus maître de lui-même. Tantôt il chantait, tantôt il proférait des injures, ou bien il se débattait pour s’élancer vers la lumière. Dans son délire, il frappait son camarade. Après quatre jours d’agonie, il mourut, et Giraud eut dès lors à repousser sans cesse ce cadavre qui, placé sur une pente, tendait toujours à se glisser sous lui.

Pour abréger un tel supplice, on fit parvenir des cordes au prisonnier; mais à chaque mouvement qu’il tentait pour se les nouer autour du corps, les parois de sa cellule s’écroulaient sur lui. Il supplia ses libérateurs de renoncer à leur projet et de reprendre leur premier travail. Il promettait d’attendre; et pourtant une lourde pierre pesait sur son pied et s’y enfonçait de plus en plus profondément.

On se remit avec ardeur à creuser la galerie; on avançait rapidement. Tout à coup un éboulement vint consterner les travailleurs et remettre tout en question. Un nouveau plan fut adopté. On entreprit de creuser deux tranchées à ciel ouvert; partant de deux points opposés, elles convergeaient vers le réduit du captif. Dans l’une on perçait un puits solidement étançonné, dans l’autre une galerie doublée de cercles de fer. Quelquefois triste, Giraud restait toujours calme. Il avait pris en amitié l’un des travailleurs, et le sapeur Bernard se dévouait à lui sans réserve. Au premier appel d’une clochette, il accourait. La nuit il se couchait à l’orifice du puits, le plus près possible de son ami, dans une guérite couchée.

Pendant huit jours on creusa sans relâche, en dépit des obstacles qui se multipliaient. Le 28, c’était l’échafaudage du puits qui s’ébranlait. Le 30, on voyait la galerie s’obstruer. D’un autre; côté, desserres se détachaient de la cellule de Giraud, et avec ses mains il parvenait à conjurer ce nouveau danger. Le 2 mai, le curé d’Écully, penchant ses cheveux blancs sur le gouffre où gisait le captif, donna l’absolution à cette âme courageuse.

Enfin, le 3 mai, vingtième jour de sa captivité, Giraud entendit les voix des travailleurs se, rapprocher. Les paroles d’encouragement lui arrivaient de plus en plus distinctes. Tout à coup la pointe de la sonde effleura son épaule. A sept heures et demie du soir, le mur de son tombeau s’ouvrit, et il en franchit le seuil dans les bras de ses libérateurs. Celui qui pénétra le premier dans sa cellule tomba évanoui; l’air vicié l’avait foudroyé. A huit-heures, au milieu du silence solennel des assistants, qui se tenaient, pâles d’émotion, sur le talus de la tranchée, Giraud reparut sous le ciel étoilé.

La civière, où il reposait se mit en marche. Des torches éclairaient la route. Un nombreux cortège suivait. Une joie indicible rayonnait sûr tous les visages ; beaucoup pleuraient. Au moment où Giraud entra dans le pavillon disposé pour le recevoir, un drapeau fut hissé entré deux torches au sommet du toit. La foule, qui attendait au loin, répondit par des cris d’enthousiasme.

Tout le monde avait compati à de si étonnantes tortures. Il n’était personne en France qu’une délivrance si merveilleuse n’eût rempli de joie. Mais il semble que Giraud n’avait si bien résisté à la mort que pour donner un exemple de l’énergie de l’âme humaine, et aussi pour mettre en lumière combien, de nos jours, la souffrance d’un homme atteint l’humanité. Vingt-quatre jours après sa délivrance, il succomba. Ses blessures étaient graves; l’amputation d’une jambe avait dû être faite. Le corps fit défaut à l’âme. Tous ses libérateurs voulurent l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure. Ce ne fut pas sans verser des larmes qu’ils rendirent à la terre la proie qu’ils lui avaient si péniblement arrachée …

 « Almanach du Magasin pittoresque. »  Paris, 1855.

Les miracles de Quito

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Les élèves internes qui ont été les témoins du mouvement des yeux de l’image de Notre-Dame de Quito, avec le Père Préfet, Andrés Roesch, et le Contrôleur Adjoint, le Frère Luís Alberdi. Assis à côté du prêtre et du frère, ce sont les trois garçons de onze années qui, le Jeudi Saint de la semaine précédente, avaient prit leur première communion et ont été les premiers à remarquer le prodige.

Le 30 avril 1906, les enfants, au nombre de 36, qui composent l’internat des Pères Jésuites à Quito, venaient de terminer le souper, et le Frère Alberdi se préparait à les conduire à la salle d’études, lorsque entra le Père Préfet. Il donna récréation aux enfants, et se mit à parler aux plus grands élèves de la catastrophe de San Francisco, tandis que les autres jouaient ou causaient à l’ordinaire.

Quatre des plus petits, qui, la veille, avaient fait leur première communion, s’entretenaient de choses pieuses, quand soudain le plus jeune, Jaime Chavez, lève les yeux et, comme poussé par un mouvement intérieur, les porte sur une image de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs qui se trouvait à une distance de trois mètres, appendue à l’un des murs du réfectoire. 0 prodige ! il voit la Vierge ouvrir et fermer lentement les yeux. Sans chercher à s’expliquer ce qu’il voit, il en fait part à ses compagnon qui, pleins de crainte, appellent les professeurs et les élèves. Tous, surtout le P. Roesch, préfet des études, prétendent que c’est une illusion et refusent d’y croire. Ils s’approchent néanmoins, et sont témoins eux-mêmes du prodige qui dure environ un quart d’heure. Sans attendre la fin, le Père préfet conduit les enfants à la chapelle pour le Rosaire.

Cet événement a causé un grand mouvement religieux, non seulement à Quito, mais dans presque toute la République équatorienne. Le changement survenu dans les enfants est admirable. Le miracle s’est répété plus de vingt fois. La deuxième fois, ce fut également en faveur des enfants. Il était 8 heures du soir : les élèves récitaient le Rosaire à la chapelle, où la sainte image avait été transportée. Quant on arriva aux litanies, ils s’écrièrent tous ensemble : « Elle remue les yeux !… » Et, au même instant, les cloches se mirent à sonner, sans que personne les eût touchées.

Comme le peuple demandait avec instance que l’on transportât l’image vénérée de la chapelle privée du collège à l’église publique des Pères Jésuites, on a accédé à son désir. La translation s’est faite avec une pompe extraordinaire. On estime à 30 000 le nombre des personnes qui y ont pris part, sans compter la multitude qui remplissait les rues et les balcons. Le Président de la République, lui-même, Alfaro, y a envoyé la musique militaire et plusieurs détachements de soldats; A l’église, le prodige s’est répété plusieurs fois devant un grand nombre de personnes. Beaucoup de conversions ont eu lieu. La plus remarquable est celle d’un rédacteur du Tiempo, journal libéral des plus impies. Le malheureux journaliste était allé devant la Vierge pour s’en moquer. A peine l’eut-il vue ouvrir  et fermer les yeux que, tombant à genoux, il éclata en sanglots. Depuis, il a donné des preuves non équivoques de la sincérité de sa conversion.

Un autre incrédule était Venu à l’église des Pères Jésuites au moment où le peuple en émoi annonçait que le prodige s’accomplissait. Il se tint debout, sans saluer ni faire la moindre révérence. Il regarda un moment le mouvement des yeux de la Vierge. « Je ne crois pas », dit-il. Et il sortit. Arrivé à la porte, il revint sur ses pas, et, comme la première fois, il considéra le prodige, répétant les mêmes paroles ; il sortit de nouveau. Mais quelque chose l’attirait. Tout troublé, il revint une troisième fois, et, la grâce triomphant de son obstination, il tombe à terre, lui aussi, et sanglote comme un enfant. Depuis lors, il a fait une retraite de huit jours chez les Pères Jésuites.

Le 6 juillet, jour où l’évêque d’Ibarra, D. Frédéric-Gonzalès Guarez, nommé archevêque de Quito, est venu prendre possession de son nouveau siège, le prodige s’est répété trois fois. La dernière fois, c’était à 3 heures du soir, au moment même où le nouvel archevêque faisait son entrée dans la ville.

Un fait si extraordinaire, dont tant de personnes, élèves, Pères, Frères et domestiques du collège, furent témoins, devint l’objet d’un sérieux examen de la part de l’autorité ecclésiastique. Le procès canonique fut mené avec la plus grande prudence.

D’abord, M.le vicaire capitulaire (le nouvel archevêque n’étant pas encore nommé) s’adressa à tous les témoins réunis au nombre de plus de quarante, leur expliquant l’importance et la gravité de la déclaration écrite qu’il allait leur faire signer et qu’ils devraient ensuite renouveler avec serment devant d’autres témoins désintéressés. Puis il recueillit leurs témoignages…

La Commission d’enquête procéda ensuite scrupuleusement à l’examen scientifique du fait en question. On nomma diverses commissions composées de savants, qui devaient rechercher si quelque explication naturelle était possible. Physiciens, chimistes, photographes, médecins, théologiens, délibérèrent longuement ; mais, dans ces commissions, on ne fit intervenir aucun Père Jésuite, afin d’écarter jusqu’au moindre soupçon de partialité ou de connivence intéressée. La calomnie ne se faisait point faute de crier déjà à la réclame, à l’imposture. II fallait la faire taire, lui enlever du moins tout fondement raisonnable.

Lorsque les enquêtes et formalités prescrites par le Concile de Trente ou les Congrégations romaines furent terminées, M. le vicaire capitulaire promulgua à Quito, le 3 juin 1906, un arrêt qui renfermait les trois clauses suivantes :

Le fait qui s’est passé le 20 avril au collège des Pères Jésuites est prouvé comme étant historiquement certain;

Le fait, dans les circonstances où il est arrivé, ne peut s’expliquer par les lois naturelles;

Le fait, tant à cause de ce qui l’a précédé que de ce qui l’a suivi, ne peut être attribué à une influence diabolique.

En conséquence, ajoute le décret, il est permis de le croire d’une foi purement humaine; on peut offrir à l’image qui l’a occasionné le culte public permis par l’Eglise et la prier avec une confiance légale.

Que veut indiquer la Sainte Vierge par ces prodiges ?

« La Croix de Paris. » & « L’Echo du merveilleux. » , Paris, 1907.