« Fève aux coques*, té ! »

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Castelnau

Toute en grisaille, paresseusement couchée au sommet d’une montagne calcaire, en forme de colimaçon, la petite ville s’enlève fièrement sur l’azur implacable d’un ciel plus profond et plus bleu que nos ciels du Midi.

Avec son antique Maison-Commune à beffroi et sa lourde église romane; grâce à quelques pans de remparts éboulés, croulant en cascade dans la vallée, elle a un peu l’aspect d’une vieille cité espagnole qui garderait l’orgueil de son passé batailleur et l’intense mélancolie d’une inexorable quiétude.

L’église est peinturlurée en bleu. Sur la grand’place, une statue de la Vierge, bleue et or. Les bocaux du pharmacien sont bleus et la devanture du coiffeur aussi : de ce bleu indigo, laid et brutal, qui éclate comme une cacophonie sous le poudroiement du soleil.

Castelnau-Montgaillard est isolé sur son rocher comme une épave flottant loin de toute civilisation. A peine si, à l’heure des « Angélus », le sifflet d’une locomotive vient insulter à son passé moyen-âgeux, à jamais embourgeoisé, empâté.

La ville bâille au soleil comme une huître, et s’y chauffe nonchalamment comme un lézard.

Les Castelneuviens ont l’orgueil bête de se croire une race à part. L’implacable azur de leur horizon et de leurs monuments leur fait une vie gros bleu. Ils sont paisibles et satisfaits, égoïstes et assoupis.

Les générations se succèdent et, trois cent soixante-cinq fois par an, (trois cent soixante-six lorsque l’année est bissextile), font la même promenade autour du cloître, que l’on appela tour à tour « les cornières » ou « les couvertes » ; baptisé depuis quarante ans du nom de « galeries », pour faire honneur à celles du Palais-Royal de la Capitale.

Les hommes de Montgaillard ont pour principale occupation d’empiler des soucoupes tout le long du jour, et de se passer, aux environs de dix heures du soir, « la culotte ». Les intellectuels combinent des carambolages qu’ils jouent « par la difficullé ». L’on parle d’une culotte étoffée pendant vingt-quatre heures ; durant deux jours d’un carambolage réussi.

Les femmes trottinent, voisinent, potinent et jouent au loto en croquant des friandises lors des veillées d’hiver.

Au printemps on se promène sur la grand’place, chauffée comme une serre ; en été sur le « foirail » où, depuis un demi-siècle, les mêmes platanes s’obstinent à vivre sans grandir.

Au fond de la grand’place, du côté de l’église, dans un coin d’ombre, l’antique demeure des Montgaillard, presque toujours close derrière sa haute grille, discrètement voilée de glycines et de plantes grimpantes, reste, onze mois durant, silencieuse et vide. Mais le high-life castelneuvien (on prononce « ik-liffe ») dès la belle saison, se reprend à monter une garde osbtinée devant la maison inhospitalière.

Il y a cinquante ans que cela dure et cinquante ans que l’on espère qu’un hasard fortuit, une heureuse fortune, permettra à « la Société » de se mêler enfin à la vie des barons de Montgaillard ; de pénétrer dans le jardin mystérieux et sombre que l’on appelle respectueusement « le Parc » en baissant la voix.

De père en fils, de mère en fille, on s’entraîne pour faire bonne figure, quand on sera enfin invité au château.

Malheureusement si la sombre demeure s’anime à l’improviste et pour quelques jours, les grilles restent fermées : les Dames ne sortent pas et les Messieurs, en partant pour la chasse, saluent à peine, avec une hauteur distraite, les Castelneuviens matineux , qui n’osèrent jamais les aborder même pour leur annoncer un « passage » ou leur indiquer une « compagnie ».

En attendant, « pour être à la hauteur » et faire tôt ou tard bonne figure auprès des « parisiens »,  la bourgeoisie prend le chic anglais.

Les loulous les plus acariâtres s’appellent « love » (que l’on prononce lôôve), les chiens courants répondent au nom de Stopp, et les chiens d’arrêt sont presque tous dénommés Black, surtout quand ils sont blancs.

On prie la diligence de stopper; on fait des « macht » au billard, et l’on établit des « records » en jardinière ou en tilbury — parce que l’envahissante bicyclette n’a pas encore pu affronter le lacet qui contourne comme une vis sans fin le rocher presque à pic.

Un jeune homme bien appris dit couramment :

—  Je vais avoir une « interwiew » avec ma fiancée. 

Monsieur le Maire, à la fin d’une discussion triomphante, dit gaiement à l’adjoint, toujours vaincu, comme il sied :

Tâte la question (that is the question), mon cherrr, comme dit le prince de Galles ! 

Cette année-là, les Castelneuviens les plus « sélects » furent absolument déroutés par une locution, nouvelle pour eux, par hasard rencontrée dans un journal mondain oublié dans la diligence, car les habitants de Mont-gaillard ne lisent qu’accidentellement; ils en ont bien assez avec les dépêches et les discours officiels affichés à l’Hôtel-de-Ville…

On venait donc d’apprendre que le « five o’clock tea » est d’un usage commun dans le grand monde ! Sous les cornières, sur la grand’place et sur le foirail, durant huit jours, on ne parla que de cette « coutume chic » encore ignorée.

La société » tint comme un vaste conseil de famille où l’on discuta à perte d’entendement pour tâcher d’élucider la question et de traduire convenablement cet anglais inédit.

On doit prononcer : « faive o kok », affirma le Notaire.

Qu’en savez-vous, môsieur ? riposta le Maire agressif et jaloux.

Attendez !… fit une jeune femme, je crois comprendre… c’est sans doute à cause du gâteau des Rois…

???

Eh ! oui, vous savez bien nos gâteaux ? Nos bonnes « coques », té ! … J’ai trouvé, trouvé ! …

Alors le Receveur de l’Enregistrement, s’inclinant pour dissimuler le rictus de l’homme du Nord qui s’ennuie férocement outre-Loire, résuma le débat avec une courtoisie excessive et narquoise :

Bravo ! belle dame; rien n’échappe à votre perspicacité. C’est cela ! Five o’clock tea signifie tout uniment : « Fève aux coques, té ! … » mais un peu dénaturé par la prononciation de ce coquin de Paris, par exemple.

Ils ont pris le nom de vos savoureuses pâtisseries et jusqu’à votre pittoresque interjection; puis les journaux du Boulevard, qui ne respectent rien, ont essayé de dénaturer le tout en orthographiant à l’anglaise…

Depuis cette explication, les dames de Castelnau-Montgaillard, de l’Epiphanie jusqu’à Pâques, et aux vacances aussi, engagent tour à tour, de dimanche en dimanche, la Société à venir savourer, à l’instar de Paris et sans faire tant d’embarras, leur « fève aux coques, té ! »  comme si nous n’avions pas inventé ça avant eusses !

* Coque: nom d’une pâtisserie dans le Midi
 » Le Feu follet  » Francis Maratuech, Paris, 1899.
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La dame blanche des Hohenzollern

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 dame-blanche Une vive émotion règne en ce moment dans les milieux crédules de l’Allemagne, où l’on parle à voix basse des récentes apparitions de la « Dame blanche », la Dame blanche des Hohenzollern, qui ne se montre, d’après la légende, que lorsque quelque événement grave menace la maison régnante de Prusse, ordinairement le décès d’un des principaux membres de la famille.

Depuis plusieurs années, rien de positif n’avait été raconté au sujet du mystérieux fantôme. A là vérité, on a prétendu avoir vu la Dame blanche à Berlin juste quelques heures avant le décès du jeune prince Waldemar, et, il y a deux ans, un journal allemand affirmait que le fantôme avait été aperçu dans une des salles du vieux château. Il y eut à ce moment un grand mouvement d’inquiétude parmi les hauts fonctionnaires de la cour impériale, et l’on chercha qui avait pu lancer la terrible nouvelle. Non pas que les fonctionnaires attachassent personnellement grande importance à la soi-disant apparition du spectre; mais on craignait que la mise en circulation d’une telle rumeur n’eût une fâcheuse influence sur la santé du vieil empereur, et l’on redoutait pour lui les conséquences funestes d’un racontar qui ne pouvait manquer de produire une vive impression sur son esprit habitué à respecter la légende familiale.

C’est qu’en effet la « Dame blanche » fait, en quelque sorte, partie intégrante de l’histoire des Hohenzollern, et ce n’est pas le vieux Guillaume, affaibli par l’âge, qui essaierait de mettre en doute le rôle intermittent spécial attribué à la Weisse Frau, ce génie plus ou moins bienfaisant de sa famille.

Quoi qu’il en soit, puisque la « Dame blanche des Hohenzollern » a reparu, (du moins dans les mystérieux récits de veillée), et que la légende qui la concerne est aussi populaire, de l’autre côté du Rhin, que la ballade de Lénore ou celle du Roi des aulnes, il n’est pas inutile de rappeler en quoi consiste cette légende, et de résumer les travaux critiques publiés à cet égard en Allemagne.

La légende.

Cette année 1886 est précisément le quatrième centenaire de la première apparition de la Weisse Frau. La légende veut que le blanc fantôme se soit, en effet, montré pendant une sombre huit de 1486, au vieux château de Bayreuth, peu d’instants avant la mort de l’électeur de Brandebourg  Albrecht Achilles.

On pense bien qu’une question aussi intéressante que celle d’un génie familier de la maison des Hohenzollern a dû piquer là curiosité des amateurs de légendes en Allemagne, et que de nombreux travaux ont dû être publiés sur la matière. Aussi les essais «sur les incessantes pérégrinations de la Dame blanche» ne manquent-ils pas et ceux qui veulent étudier la question n’ont-ils que l’embarras du choix.

D’après les écrivains allemands, la « Dame blanche des Hohenzollern» ne serait autre que le spectre d’une certaine comtesse Cunégonde d’Orlamund, laquelle, devenue veuve, alla habiter le château de Plassenbourg, près de Bayreuth. Or, il arriva que la comtesse s’éprit follement tout à coup du jeune et brillant chevalier, le burgrave Albert de Nuremberg. Celui-ci, paraît-il, ne se montra pas indifférent à cet amour.

Mais, quand dame Cunégonde parla de rompre son veuvage et d’épouser le chevalier, Albert aurait répondu évasivement, ajoutant qu’il ne pouvait entrer dans les «liens sacrés » du mariage « tant qu’il y aurait à côté de lui quatre yeux vivants qui le regarderaient ». Ayant deux enfants de son premier mari, la comtesse imagina que c’était là l’unique obstacle à son union avec le chevalier, et elle s’empressa de faire périr les deux pauvres orphelins en leur enfonçant dans la nuque, pendant leur sommeil, une des épingles d’or qui lui servaient à fixer sa chevelure.

Lorsque le burgrave Albert apprit le crime de la comtesse, il parut épouvanté et refusa de la prendre pour femme. Quelque temps après, cette mère inhumaine mourait des suites d’un accident; mais sa dépouille mortelle ne put rester en repos. Bien qu’elle eût été soigneusement ensevelie et enfermée dans un cercueil dûment scellé, on aperçut à diverses reprises son fantôme errant la nuit, soit au château de Bayreuth, soit en d’autres lieux, et toujours ces apparitions furent un présage de malheur et de mort.

L’un des écrivains allemands qui ont fait des investigations au sujet de cette légende, dit que la comtesse Cunégonde était une princesse de Hohenzollern, et que, conséquemment, elle avait des titres sérieux à devenir le génie domestique des châteaux appartenant aux descendants de sa race. Un historien berlinois, Julius de Minutoli, qui a publié, en 1850, une étude sur la légende, relate « toutes les apparitions de la Dame blanche depuis l’année 1486 jusqu’en ces derniers temps », et remarque que les bruits concernant la première apparition étaient un fait de notoriété publique au vieux château de Bayreuth, dès 1486.

Durant une longue période d’années, on vit ou on prétendit voir le fantôme errer dans les divers châteaux appartenant aux Hohenzollern, mais principalement à Bayreuth, son lieu préféré, à Anspach, et plus tard à Berlin.

La Dame blanche pendant l’occupation française: ses apparitions au général d’Espagne et à Napoléon 1er.

Le mystérieux fantôme fit beaucoup parler de lui, surtout au commencement de ce siècle, lors de l’occupation de Bayreuth par les Français. Il paraît que la Dame blanche avait à coeur de harceler les ennemis des Hohenzollern.

De 1806 à 1809, alors que les troupes françaises passaient et repassaient sans cesse à Bayreuth, les officiers logés au château constataient fréquemment, affirme-t-on, l’apparition de la Weisse Frau. En 1809, notamment, on rapporte qu’elle se fit voir au général d’Espagne dès la nuit qui suivit l’arrivée de celui-ci au château.

La légende ajoute que le spectre malmena l’officier général de la plus rude façon, roulant son lit vers le milieu de la chambre, et finalement le lui renversant sur la tête en mettant tout sens dessus dessous. Quand l’officier d’ordonnance, entendant du bruit et des cris d’appel au secours, pénétra dans la chambre, il trouva son chef étendu sous le lit et tremblant de tous ses membres. Le lendemain matin, le général parcourut les diverses pièces du château, et, dans la salle des portraits, apercevant celui de la Dame blanche, (peinte, habillée de noir avec une collerette et une capuche blanches), il s’écria tout à coup, la montrant du doigt :

« La voilà! La voilà, celle qui m’est apparue! »

Le général d’Espagne quitta le château le jour même. Quelques semaines plus lard, il tombait mortellement frappé, le 21 mai 1809, à la bataille  d’Aspern (Essling).

Une autre légende, très répandue en Allemagne, veut que la Dame blanche ait également apparu à Napoléon 1er, durant son séjour à Bayreuth. La première fois, ce fut, dit-on, le 12 mai 1812, alors que l’empereur allait entreprendre la campagne de Russie. Il était logé dans ce qu’on appelait le nouveau château. Les histoires concernant la Weisse Frau circulaient, semble-l-il, dans l’armée française, car un courrier spécial avait été envoyé à l’avance d’Aschaffenburg avec mission de veiller à ce que l’empereur ne fût pas logé clans l’appartement où l’on avait antérieurement signalé les visites nocturnes du spectre. Dès son arrivée à Bayreuth, Napoléon fit demander le comte de Munster et s’enquit de lui si on avait exécuté ses ordres au sujet de son logement.

L’empereur vit-il ou ne vit-il pas la Dame blanche ? C’est ce qu’on ne saurait affirmer. Tou- jours est-il que le lendemain, juste au moment de de son départ, à ce que prétendent les historiens, Napoléon, très pâle et très agité, ne cessait de s’écrier :

« Ah ! ce château ! ce maudit château ! »

En même temps, il jurait aux officiers de son entourage que jamais plus il n’y remettrait les pieds.

En août 1813, Napoléon revint à Bayreuth, et, bien que des appartements eussent été préparés au château pour le recevoir, ilrefusa de s’y rendre et alla loger dans une maison éloignée de ce lieu « hanté par les esprits ».

Recherches historiques et explications plausibles des soi-disant apparitions du fantôme.

Dans la plupart des cas précités, celui qui aurait voulu aller au fond des choses, aurait probablement trouvé, sous les voiles de la prétendue Dame blanche, des éléments un peu plus substantiels que ceux qui sont réputés constituer la subtile essence des fantômes.

L’historien Jules de Minutoli, à propos des mystérieuses apparitions de la Weisse Frau à Bayreuth, à partir de 1486, fait cette curieuse remarque, que le spectre apparaissait généralement « quand il semblait aux chevaliers et aux fonctionnaires qu’il était temps de quitter la triste ville de Bayreuth pour aller reprendre la vie gaie et active, de la cour ».

Le même historien nous raconte qu’en 1540, le margrave Albrecht vit la Dame blanche, mais que, ne voulant point être dupe, il alla aux renseignements. Ayant appris que le fantôme avait pour habitude de faire une ronde la nuit, à travers certains appartements du château, il se mit aux aguets, se précipita sur lui au moment de son passage et le jeta au bas de l’escalier. Le lendemain, on lui dit qu’une personne de sa domesticité avait été trouvée morte, gisant au bas de l’escalier, probablement tuée par la Dame blanche.

Vingt ans plus tard, le margrave Georges-Frédéric eut l’idée de reconstruire le château de Plassenbourg; la chose ne plaisait pas beaucoup, paraît-il, à certaines personnes de son entourage. Or, il se trouva que, fort à propos, la Weisse Frau fit à ce moment un tel tapage nocturne, que le margrave se le tint pour dit et renonça à son projet.

Falkenslein rapporte que le margrave Erdmann Philipp, de Brandebourg, qui avait su s’attirer de terribles inimitiés dans son entourage, vit un jour, en 1677, la Dame blanche au château de Bayreuth. En entrant dans son appartement, il la trouva assise dans son propre fauteuil à lui ; il en éprouva un tel saisissement, qu’il fut pris de tremblements nerveux et mourut de frayeur deux jours après.

La Dame blanche à Berlin.

C’est le 1er janvier 1598 qu’eut lieu à Berlin, dit-on, la première apparition de la Dame blanche des Hohenzollern; huit jours après la visite du spectre, l’électeur Jean-Sigismond mourait.

En 1619, le 1er décembre, nouvelle apparition à Berlin du visiteur nocturne, suivie, trois semaines plus tard, de la mort d’un autre électeur. En 1667, la Dame blanche est aperçue derechef, et, quelques jours-après, meurt la princesse Louise-Henriette. De même, en 1668, on signale une nouvelle apparition quelques heures à peine avant la mort du grand-électeur. Mais nous n’en finirions point, si nous voulions relater toutes les apparitions recueillies par les légendes locales et dont le récit a été répandu en Allemagne.

Portrait de la Dame blanche.

L’une des plus curieuses apparitions, à coup sûr, est celle qui est placée par les historiens de la légende en 1799, et qui aurait eu pour témoin un des mousquetaires de garde au château de Berlin.

Ledit mousquetaire a raconté comme suit la série de ses impressions : il entendit d’abord un bruit en tout semblable à celui du vent soufflant à travers les feuilles mortes. Puis de la muraille se dégagea soudain un grand fantôme blanc, d’apparence et d’allure féminine, la figure allongée, la physionomie calme, ainsi que l’attitude, une épaisse chevelure, noire comme le jais, retombant sur ses épaules; autour de son cou, brillait un double collier de perles avec des ornements d’or et des pierres précieuses; dans sa main droite, le fantôme tenait un sceptre d’ivoire , et sur sa poitrine, à gauche, on voyait nettement en relief un coeur rouge-sang sur lequel étaient inscrits des caractères mystérieux jetant l’éclat du feu.

Le brave mousquetaire a même laissé un dessin grossier représentant, aussi naïvement qu’il pouvait le faire, la Dame blanche telle qu’il a cru la voir. Ce dessin a été placé comme frontispice d’une brochure écrite ou dictée par lui sur la Weisse Frau, avec le titre suivant : « Apparition de la Dame blanche au château de Berlin et remarquables prophéties faites par elle dans la nuit du 31 mars au 1er avril de l’an 1799, racontées par un mousquetaire qui était de garde au château en cette même nuit. »

Scepticisme de l’historien de la Dame blanche.

L’historien Julius de Minutoli, tout en consignant tous les faits relatifs à la légende de la Dame blanche, a paru s’attacher à diminuer autant que possible la créance qu’on pouvait avoir dans la réalité des soi-disant apparitions du spectre. A propos des nombreuses visites nocturnes de la Weisse Frau, qui effrayèrent tant les Berlinois de 1799 à 1802, dit-il, on s’aperçut en maintes circonstances qu’on avait été la dupe de véritables hallucinations. C’est ainsi que ce qu’on prenait pour le fantôme des Hohenzollern s’est trouvé être tantôt un rideau ou un tapis flottant au vent, tantôt une jupe ou un manteau, tantôt même un simple mouchoir. Une autre fois, on reconnut que ce qu’on supposait être le fantôme errant le long d’une tour dominant la Sprée, était tout bonnement le reflet de la lune qui miroitait sur les eaux du fleuve.

Un soir, le lieutenant de W… rencontra la « Dame blanche » dans un des corridors du château : c’était une jeune dame de la cour qui, à cette heure de nuit, aurait dû se trouver dans son alcôve.

Le même Minutoli rappelle également l’aventure du spectre rencontré au château en 1850. La sentinelle qui le vit passer lui envoya sa baïonnette au travers de ses voiles flottants. Le spectre, apparemment touché au vif, poussa un cri plaintif.

Au mois de mai suivant, un sous-officier fut terrifié en apercevant distinctement la Dame blanche qui se promenait lentement et silencieusement autour de la fontaine, dans la cour du palais. Or, le lendemain, on apprit que la prétendue Weisse Frau n’était autre qu’une vieille et respectable cuisinière, sourde-muette, connue précisément sous le nom de Die schwarze Mine (la noire Mine), qui avait quitté sa cuisine « en négligé » afin d’aller se rafraîchir au serein de la nuit.

Une des dernières apparitions de la Dame blanche dans l’Europe centrale a eu lieu en 1873. Cette fois, ce n’était plus à Berlin, mais à Vienne. La présence réelle de la Weisse Frau sous les espèces d’un fantôme fut encore mise en discussion. Le bruit courut, en effet, à l’époque, que la sentinelle à laquelle apparut ledit fantôme essaya l’effet de sa baïonnette sur la forme blanche. Le lendemain de l’apparition, on chuchotait au palais impérial que quelqu’un avait été mystérieusement blessé la nuit précédente. Et c’était, en effet, une dame appartenant à la maison de l’impératrice.

On le voit, quand on presse un peu les légendes qui ont été mises en circulation sur la Dame blanche, il n’est pas difficile de découvrir que des faits bien naturels ont donné lieu à ces récits d’esprits errants. Malgré toutes les explications fournies, l’histoire de la Dame blanche des Hohenzollern n’en est pas moins toujours vivante dans l’esprit des populations germaniques, et ce n’est pas sans une secrète terreur, comme il a été dit en commençant, que les paysans se racontent que, depuis plusieurs mois, la « Dame » a été aperçue dans les châteaux de la famille impériale. Malgré le silence observé sur ce point par les feuilles allemandes, la légende fait son chemin, et l’on se dit que le quatrième centenaire de la première apparition de la Weisse Frau sera marqué par quelque événement de grave importance pour la destinée des Hohenzollern.

« La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1886.

Kaspar Hauser

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Kaspar-Hauser

Il s’est passé, il y a quelques années, en Allemagne, un fait qui, par le mystère dont il est encore enveloppé, rappelle l’étrange roman du Masque de fer, et par ses détails intéresse les médecins et les physiologistes. Nous voulons parler de l’histoire de Gaspard Hauser. Elle a été racontée plusieurs fois, mais par fragments. On nous saura peut-être gré de la reproduire ici en entier.

Le 26 mai 1828, dans une rue de Nuremberg, un bourgeois fut accosté par un jeune homme qui tenait une lettre à la main, et qui lui demanda l’adresse d’un capitaine de cavalerie. Ce jeune homme était d’une taille moyenne et bien proportionnée il avait les cheveux blonds, la figure ovale. Mais il y avait dans l’expression de son regard, dans sa démarche, dans ses vêtements, quelque chose d’inaccoutumé: c’était Kaspar Hauser.

Le bourgeois lui adressa différentes questions, et Kaspar ne le comprit pas et lui répondit d’une façon peu intelligible. Il parlait un dialecte allemand en usage seulement dans une province reculée de la Bavière, et il le parlait mal. Pour expliquer sa position, il montra sa lettre. Cette lettre ne portait aucune date, aucune indication de lieu, et elle était ainsi conçue:

« Monsieur le capitaine, je vous adresse un enfant qui pourrait servir fidèlement son roi et sa patrie. Il m’a été remis le 7 octobre 1812. Sa mére m’a prié de l’élever, mais sans me donner aucun renseignement sur lui, et je n’ai pas déclaré à la justice qu’il me fut confié. Je suis un pauvre ouvrier, père de dix enfants je ne puis conserver celui-ci plus longtemps. Je l’ai pourtant regardé comme mon fils, et je l’ai élevé chrétiennement; mais dès le jour où je l’ai reçu, il n’a pas fait un seul pas hors de ma demeure. Personne ne l’a vu, et lui-même ignore complètement le nom du lieu où il a vécu. Interrogez-le à ce sujet, il ne pourra vous répondre. Je lui ai appris à lire et à écrire. Je l’ai conduit jusqu’à la place même, et il doit de là se rendre auprès de vous. Je lui ai dit que quand il serait devenu soldat comme son père, j’irai le rechercher. Je l’ai fait voyager de nuit, et je .n’ai pu lui donner un seul kreuzer (un liard). Je vous salue très humblement. Je ne me nomme pas, car j’ai peur d’être puni. »

Un petit billet d’une écriture plus ancienne était joint à la lettre, et contenait ce qui suit « L’enfant a été baptisé, il s’appelle Kaspar; conservez-lui son nom; il est né le 30 avril 1812. Élevez-le jusqu’à l’âge de dix-sept ans, et envoyez-le à Nuremberg pour qu’il entre dans le 6e régiment de cavalerie, où son père a servi. Pour moi, je ne puis le garder. Je suis une pauvre femme, et mon père est mort. »

Cette lettre, ces réponses embarrassées de Kaspar, avaient un tel caractère de singularité, que le bon bourgeois de Nuremberg, ne sachant comment résoudre cette énigme, conduisit Kaspar à la police. Là, on le prit d’abord pour un imposteur. On lui adressa une longue suite de questions, on le soumit à diverses épreuves, on le fit surveiller par plusieurs personnes, et il ne se démentit pas un seul instant. L’aspect d’une montagne l’étonna, la vue d’une tour lui fit peur; l’odeur de la viande et de la bière lui causa un profond dégoût, l’odeur du tabac le fit pleurer.

Enfin, après toutes les expériences, on resta bien convaincu que c’était un pauvre enfant d’une nature exceptionnelle et d’une ignorance plus que sauvage. On le plaça dans la maison d’un professeur qui fut chargé de l’instruire, et il passa successivement et péniblement par tous les degrés d’une vie de civilisation. Il lui fut très difficile de s’habituer aux mets qu’on lui présentait. Tout, excepté le pain et l’eau, excitait en lui une forte répugnance; mais quand il se coucha. dans un de ces bons lits allemands, si doux et si chauds, il dit n’avoir jamais éprouvé une telle jouissance.

Peu à peu il s’habitua à sa nouvelle existence, il recueillit ses souvenirs, et raconta ce qui lui était arrivé. Il était, dit-il, renfermé dans une hutte de cinq a six pieds de largeur, hermétiquement fermée, deux fenêtres étroites laissaient seulemcnt arriver un rayon de lumière jusqu’à lui. Là il avait pour lit un peu de paille répandue sur le sol, pour vêtement un pantalon et une chemise, pour nourriture de l’eau et du pain, pour distraction deux chevaux et un chien en bois.

Il passait son temps à enlacer de différentes manières des cordons de soie autour de ses jouets, puis il dormait. Pendant son sommeil, ses provisions étaient régulièrement renouvelées. Il avait toujours assez de pain, mais il épuisait très vite sa cruche d’eau. L’eau exerçait sur lui une très grande influence, l’eau lui donnait une nouvelle énergie; Son premier besoin, sa première pensée en s’éveillant, c’était de boire; sa plus grande douleur, c’était de trouver sa cruche à sec et quand il entra, à Nuremberg, dans la maison du professeur Daumas, il vida en un instant, avec la démonstration d’une grande joie, cinq à six verres d’eau.

Pendant plusieurs années, il ne vit rien et n’entendit rien. Sa prison était son monde; ses deux chevaux et son chien étaient ses seuls amis. Toutes ses idées alors ne reposaient que sur des émotions physiques, et il vivait sans s’en rendre compte, tantôt jouant avec ses animaux, tantôt dormant. Un jour, un homme lui apparut, et ce fut pour lui une surprise singulière, car jamais il n’avait rien imaginé de semblable.

Cet homme lui apprit à lire, à écrire, et à marcher de long en large dans son étroite prison ce dernier exercice fut pour lui le plus difficile. Jusque-là, il était constamment resté couché ou assis; ses jambes étaient roides et engourdies et quand il essaya pour la première fois de les mettre en mouvement, il éprouva une telle douleur qu’il tomba par terre et fondit en larmes; le lendemain, même tentative et même douleur: les menaces seules de celui qui lui servait de maître purent le décider à se tenir debout et à se mettre en mouvement. Enfin il suivit docilement les leçons qui lui étaient données, et quand son mystérieux instituteur le crut assez savant, il lui apporta un habit, un chapeau, et lui fit prendre le chemin de Nuremberg.

Kaspar était depuis un an chez le professeur Daumas. Le bruit de ses aventures s’était répandu à travers l’Allemagne. On annonça qu’il allait écrire son histoire, et cette nouvelle causa sans doute à ceux qui l’avaient traité avec tant de barbarie assez de terreur pour les décider à commettre un nouveau crime. Un jour. on le trouve baigné dans, son sang; il avait une large plaie à la tête, et raconta qu’un homme couvert d’un manteau noir s’était jeté sur lui au moment où il était seul, et l’avait terrassé. Pendant trois semaines il fut en proie aux crises les plus violentes; l’art des médecins le sauva, mais les perquisitions de la police ne purent découvrir son meurtrier.

En 1831, le comte Stanhope, touché de tant d’infortune, adopta Kaspar pour son fils, et résolut de l’emmener en Angleterre afin de le dérober à la haine de ses ennemis.

En attendant, il le plaça à Anspach, chez un maître d’école; mais le sort le plus cruel et le plus inexplicable avait marqué d’un sceau fatal le malheureux Hauser. Deux ans après son arrivée a Anspach, il fut assassiné, et toutes les recherches faites pour découvrir son assassin furent aussi infructueuses que la première fois.

Kaspar fut enterré à Anspach. Sur sa tombe on a gravé cette épitaphe:
« Hic jacet Gasparum Hauser, enigma sui temporis, ignota nativitas, occulta mors
.» (Ci-git Gaspard Hauser, qui fut une énigme dans son temps ; sa naissance fut inconnue, et sa mort un mystère.).

Sa naissance est ignorée, et la cause de sa mort inconnue. On a fait en Allemagne une foule de conjectures sur cette douloureuse histoire mais ce ne sont que des conjectures. Quelques personnes persistent encore à regarder Kaspar Hauser comme un imposteur. Pauvre, douce et innocente victime ! pauvre malheureux Hauser on l’accuse d’avoir vécu inconnu ou sauvage pour inspirer quelque pitié, et de s’être tué pour ne pas se démentir !

« Le Magasin pittoresque. » publié  sous la direction de M. Édouard Charton, Paris, 1837.

La dix-septième lettre de l’alphabet

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soldats-infanterie

La question la plus simple nous surprend quelquefois, et en voici la preuve: Un jour, un général inspectait un régiment d’infanterie il était sévère et cherchait surtout à embarrasser les officiers par des questions imprévues.

Le jour de la revue d’ensemble, il s’adressa à l’officier de droite du premier bataillon, et lui dit de faire l’appel de son peloton. L’officier chercha dans sa poche son calepin; mais le général, l’arrêtant, lui dit:

Je ne doute pas, monsieur, que vous sachiez lire mais vous devez connaître vos hommes, savoir leur nom et les appeler de mémoire.

L’officier fut obligé d’avouer que sa science n’allait pas jusque là.

C’est bien, monsieur, dit le général, vous ne savez pas votre métier.

Au second peloton, même réponse, même réprimande. Cependant on se racontait, de peloton en peloton, ce qui se passait, et on se plaignait de la sévérité du général. Un sous-lieutenant, qui commandait un des derniers pelotons, vit venir le danger, et, pour le parer, il s’adressa à ses soldats:

Mes amis, leur dit-il, vous savez que je ne suis pas méchant, et vous ne voudriez pas me faire de la peine; je vous aime tous beaucoup, mais, si je vous porte dans mon cœur, ma mémoire, moins fidèle, peut bien avoir oublié vos noms voici donc ce qu’il faut que vous fassiez pour que je continue à être bon enfant. Quand le général sera là, je ferai l’appel, et vous répondrez présent les uns après les autres, en commençant par la droite, quels que soient les noms que je prononce. C’est convenu, n’est-ce pas ! Attention le voilà qui s’approche.

Le général était de fort mauvaise humeur.

Faites l’appel de votre peloton, dit-il au sous-lieutenant, en fronçant le sourcil.

Oui, général, reprit le jeune homme. Dubois ?

Présent.

Nicolas ?

Présent.

Boulanger ?

Présent.

Etc., jusqu’à ce que le dernier homme du troisième rang eût répondu.

Parbleu ! monsieur, dit le général vous êtes le seul officier de votre régiment qui connaissiez votre peloton. C’est très-bien, je vous porterai sur le tableau d’avancement.

Il n’est pas besoin de dire qu’après la revue le général réunit tous les officiers, qu’il se plaignit de ce qui s’était passé et qu’il signala le sous-lieutenant comme le seul méritant.

Mais ces éloges pesaient au jeune officier; aussi, le soir, rencontrant le général près du quartier, il l’aborda et lui dit:

Mon général, vous m’avez adressé tantôt des éloges que je ne mérite pas, je dois vous l’avouer.

Et il lui raconta ce qu’il avait fait.

Cela prouve, du moins, monsieur, que vous avez de l’esprit, dit le général.

Mon Dieu mon général, reprit le sous-lieutenant, vous ne savez pas combien il est facile d’intimider l’homme le plus sûr de son affaire, en lui adressant à l’improviste la question la plus simple. Tenez, vous voyez ce sous-officier qui passe là-bas et va se promener c’est peut-être le meilleur instructeur de toute l’armée ! permettez-moi de l’appeler et veuillez lui demander une définition de la charge.

On appela le sous-officier.

Le sixième temps de la charge ? lui dit le général.

Le sixième temps de la charge.? répondit le sous-officier, attendez donc : Apprêtez armes …

Oh si tu commences par le premier, tu y arriveras.

Parbleu mon général, vous qui êtes si fort, reprit le sous-officier, dites-moi donc quelle est la dix-septième lettre de l’alphabet ?

La dix-septième lettre de l’alphabet ? parbleu, a. b. c.

Ah si vous commencez par le commencement, vous y arriverez bien sûr.

Eh bien, mon général, ajouta le sous-lieutenant, vous voyez bien qu’on peut surprendre l’homme le plus habile car vous savez bien votre alphabet, n’est-ce pas ?

Le général se prit à rire et ne se fâcha pas.

« Les soirées amusantes ; recueil nouveau et varié d’historiettes curieuses … »  C. Dillet, Paris, 1874.

La montagne maudite

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Col du Portet-d'Aspet
C’est l’endroit où un jeune  Italien talentueux et souriant, Fabio Casartelli, a perdu la vie en 1995, dans une vacherie de virage où il n’était pas le seul à être tombé mais où le destin l’avait choisi comme seule victime. Cela suffit pour qu’à jamais son évocation fasse froid dans le dos.
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Le col du Portet-d’Aspet, situé dans les Pyrénées dans le département de Haute-Garonne, ne paye pas de mine sur le papier. Souvent classé en 2ème catégorie, parfois en 3ème et une seule fois en 1ère (cela dépend bien entendu par quel côté on l’emprunte), c’est un passage obligé dans la chaîne, mais pas le plus difficile a priori.
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Vous avez le choix entre un peu plus de 4km à un peu moins de 10% d’un côté ou environ 6 km à 7% de l’autre. Il culmine à 1069 mètres. On le sent passer tout de même, mais ce n’est pas un monstre. Il est souvent associé dans un enchaînement au col de Menté, aussi une belle cochonnerie (plus difficile, mais moins dangereuse) où, en 1971, Luis Ocaña avait dû abandonner le Tour qui lui était promis.
Mémorial érigé sur le lieu de la mort de Fabio Casartelli
Mémorial érigé sur le lieu de la mort de Fabio Casartelli

L’emplacement du Portet-d’Aspet lui permet souvent de servir de rampe de lancement dans les grandes manœuvres de grimpeurs. Du coup, la descente est dangereuse, car souvent empruntée à pleine vitesse. Et le bilan est impressionnant.

C’est là qu’a eu lieu le célèbre dépannage d’Antonin Magne par René Vietto en 1934. Une défaillance d’Anquetil en 1957, qui aura eu le mérite de ressouder l’équipe de France autour de son jeune leader. Une double chute en 1960, qui provoque les abandons de Jean Brankart (2ème du Tour 1955) et de Harry Reynolds, qui s’y brise une clavicule. En 1963, c’est Jo Planckaert (2ème du Tour 1962) qui va monter dans l’ambulance.

Deux ans plus tard, Bahamontes est à la dérive : il se trompe même de chemin. Il décide que c’en est assez et c’est là qu’il quitte définitivement le Tour de France. En 1973, Poulidor bascule par-dessus un muret et remonte le visage ensanglanté. Il est âgé alors de 37 ans, mais n’abandonne que pour cette édition puisqu’il reviendra, bien sûr. En revanche, le Belge Frans Verbeek, qui est allé lui aussi au tapis dans le Portet-d’Aspet, trouve que cela suffit bien et n’y reviendra plus.

Col de Portet d’Aspet, Tour de France 2010.
Col de Portet d’Aspet, Tour de France 2010.

On veut croire que cette côte sauvage est maintenant suffisamment redoutée par les coureurs qui doivent y passer. Il faut que cette litanie sanglante s’arrête.

« Petites histoires inconnues du Tour de France. »  P. Fillion & L. Réveilhac, Hugo-Sport, 2012.

Pierre François Gossin, le résigné

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Pierre-François-Gossin-revolution

Rien ne prédisposait à une mort violente et infamante le sieur Pierre François Gossin, honnête bourgeois lorrain né à Souilly le 20 mai 1754. Gossin est fils d’un procureur à la chambre des monnaies de Metz: lui-même lieutenant général civil et criminel de Bar-le-Duc, il est plus habitué à poursuivre des coupables qu’à subir des sentences.

Mais le tourbillon de la Révolution va en décider autrement. Elu député du tiers aux états généraux, Pierre François Gossin devient un personnage public qui prend part à des réformes importantes: rapporteur du comité chargé de diviser la France en départements, il est aussi l’auteur d’un rapport sur l’organisation des Archives nationales et l’un des orateurs à demander la création d’un jury populaire en matière criminelle. Enfin, c’est sur la proposition du député Gossin que les restes mortels de Voltaire sont portés au Panthéon.

Son mandat prend fin avec la Constituante, le 30 septembre 1791, et le citoyen Gossin rentre en Lorraine où il vient d’être élu procureur-syndic de la Meuse. Hélas, les Prussiens envahissent la contrée; Gossin conserve ses fonctions, obéissant ainsi aux ordres du duc de Brunswick, l’ennemi juré de la Révolution. Après la retraite des envahisseurs, difficile d’expliquer ce revirement tactique aux membres de la Convention… Traduit devant le Tribunal révolutionnaire, l’ancien constituant est condamné à mort le 4 thermidor an II (22 juillet 1794).

Le lendemain, il est dans la cour de la prison avec ses codétenus, qui montent l’un après l’autre dans la charrette fatale. Et là, il se produit un extraordinaire coup du sort, tel qu’aucun prisonnier ne pouvait l’espérer : Gossin est oublié dans l’appel des condamnés à mort ! Il a la vie sauve et, mieux encore, personne ne fait attention à lui : quand les portes s’ouvrent devant le convoi, il sort aussi, libre comme l’air !

Gossin alors a quarante ans, le voici lâché dans une grande ville pleine de cachettes, une chance unique s’offre à lui de détaler pour sauver sa tête ! Résignation ? Sens du devoir d’un ancien magistrat ? L’évadé suit à pied la charrette jusqu’à la guillotine et monte sur l’échafaud.

« La tortue d’Eschyle et autres morts stupides de l’Histoire. » Bruno Fuligni, Les Arènes, 2012.

Une sorcière brûlée à Senones

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sorcière

C’était en 1482, année au cours de laquelle peu d’événements célèbres se sont passés (précédant celle qui a vu naître Luther et mourir Louis XI).

Il parvint aux oreilles du prieur de l’abbaye de Senones qu’une femme de Ménil se livrait aux triaige et genocherie et qu’elle était accusée de sorcellerie.

Cette femme, qui se nommait Idatte, épouse de Colin Paternostre, fut appréhendée et enfermée dans les prisons de l’abbaye de Senones.

Les faits à la charge de la détenue ayant été trouvés suffisants par le prieur et l’abbé, ceux-ci firent venir un inquisiteur de la Foi qui l’interrogea et entendit plusieurs témoins contre elle.

Je me demande si le mari Colin était au nombre de ces témoins. Cela devait être. Et si dans sa déposition il a témoigné pour ou contre son épouse. Il est certain que si Idatte allait au sabbat, elle devait quitter souvent la couche maritale et ne pouvait le faire et se rendre sur la montagne d’Orthomont, à cheval sur un balai, sans que son époux ne puisse s’en apercevoir.

Le pauvre Colin devait connaître les égarements et les turpitudes de sa femme, et je suppose qu’étant terrorisé par elle il a dû, lorsque celle-ci a été hors d’état de lui nuire, raconter ses déboires à l’inquisiteur. Ou, aimait-il bien sa sorcière et y a-t-il, le plus possible, atténué les charges qui pesaient sur elle. C’est grand dommage que la chronique soit muette à ce sujet.

Quoiqu’il en soit, l’inquisiteur fit son procès à dame Idatte ou plutôt fit un réquisitoire qu’il lut publiquement en chaire, la déclarant convaincue de culpabilité suivant sa propre confession et les témoignages entendus.

Ceci fait, le maire et les officiers de l’abbé conduisirent la coupable sur une pierre ronde au-dessus et à côté du grand chemin, dans l’abbaye, et la livrèrent à Jean du Puy, prévôt du comte de Salm voué de l’abbaye, pour que celui-ci fasse rendre justice.

Ensuite Idatte fut menée devant le portail de l’église où le prévôt séant au siège de justice, accompagné de plusieurs autres officiers, ordonna à tous les sujets de l’abbaye et à ceux du comté de Salm qui étaient présents, de statuer sur le cas de l’inculpée.

Comme on le voit, c’était la vraie justice populaire.

Les assistants s’étant écartés et ayant discuté longuement et opiné rendirent et prononcèrent leur jugement, dont lecture fut faite à l’accusée par Ferri le Masson, de Senones, à ce commis.

Ce jugement, rendu le 26 août 1482, dit : 

Que la nommée Idatte, pour les choses contenues en son procès et attendu sa confession pour les choses de triaige, genocherie et matières contre la sainte Foy catholique et les commandements de notre sainte Mère l’Eglise, qu’elle connue crimineuse avec son corps devait bien être arse, brûlée et fulminée et pour cette cause tous ses héritages avec toutes leurs appartenances, selon les anciennes chroniques et selon le droit des anciennes et louables coutumes en tels cas observées de temps immémorial, étaient enchus et confisqués et devaient appartenir aux dits seigneurs, abbé et couvent de Senones comme seigneurs à cause de leur monastère et tous ses biens, meubles devaient pareillement appartenir aux dits seigneurs comtes de Salm comme avoués du dit monastère et Val de Senones.

Dom Calmet en relatant ces faits peu connus dans l’Histoire de la Lorraine, ajoute: Mais dans tout ceci je ne vois aucun fait particulier, ni aucune preuve de la prétendue sorcellerie de cette malheureuse.

En fait, la chronique ne donne rien de plus et ne relate aucune des choses qui ont servi de base à l’accusation et au jugement.

Mais Colin Paternostre qui perd sa femme brûlée vive et voit ses biens confisqués lorsque peut-être il avait songé en hériter, n’est-il pas un peu à plaindre ? A-t-il pu seulement recueillir les cendres de sa sorcière épouse ? C’est peu probable.

« Le Pays lorrain. »   dir. Charles Sadoul, Société d’archéologie lorraine, Berger-Levrault (Nancy) 1904