Conte macabre

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Conte-macabre

Le vent soufflait, violent, dans les tamarins de la plage ; la neige floconneuse tombait et retombait sans cesse, les arbres grinçaient, gémissaient de tristes sanglots dans le ciel noir, lézardé par moments de longues traînées fauves grimaçantes.

Un peu au-delà  des roches sombres, une pauvre mansarde faite de bois, se dressait grisâtre, laissant pénétrer au travers des ais mal joints, la froidure hivernale et neigeuse, le sifflement de la bise ; les tuiles du toit, s’entrechoquaient, démaçonnées, lançant de stridents échos, semblables à ceux de grosses chaînes roulant embrouillées.

La mer, non loin de là, houlait, perleuse et noire dans la nuit ; les galets roulaient, en course folle, sinistre, sur la grève, lamentablement polychrome aux reflets des éclairs.

C’était une de ces terribles tempêtes que décembre traîne avec lui, tempête presque toujours futaie à la barque de pêche qui va balancer au loin sa blanche voile. 

Il pouvait, être minuit, rien ne semblait vouloir changer dans le ciel d’encre, ni sur la terre où semblait, s’être posé un interminable manteau d’hermine, le tonnerre grondait toujours ; les branches pleuraient, sans cosse toutes frangées de neige.

Pourtant, un homme errait dehors, luttant dans la vaste étendue sombre, grelottant sous de loqueteuses bardes, les pieds nus bleuâtres de froid sur la terre détrempée; il s’approchait à pas lents semblant ramper vers la mansarde qui résistait, sous la rafale.

Alors un bruit se fit à l’intérieur du réduit, l’homme, une espèce de grand mulâtre, colla son oeil qui brillait d’une façon étrange à la vitre graisseuse de la seule fenêtre de la cabane, et il vit ce déshérité qui trembla de tout son être lui que rien ne devait, pouvoir ébranler, il vit de cet oeil qu’il ne pouvait décoller de la vitre, une pauvre vieille femme, passée, ridée, voûtée, mûre, décharnée, dans un coin de la chambre, un couteau à la main, étendant du fromage sur un morceau de pain.

« Mascara-Cythère. »  Maboul, Alger, 1902
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Enigme

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Enigme
J’habite dans Paris
Et dans mainte autre ville;
Dans un désert tranquille
Jamais ne suis surpris.
Je suis bien connu de la foule
Je suis dans la maison qui croule
J’assiste à bien des accidents
Je suis le bonheur des enfants.
Sur un champ de bataille
Je suis près des soldats
Et, malgré la mitraille
Qui ne m’entendrait pas !
Je cours le monde
Je vagabonde,
Je vais aussi parfois sur l’eau;
J’accompagne plus d’un ruisseau.
Partout ici bas je domine.
Voila !… Cherche et devine.

Anecdote turque

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scène-rue

La justice se rend, parmi les Perses, très promptement et sans procureurs ni avocats. Un commissaire, étant un jour en fonction, rencontra un bourgeois qui venait de la boucherie, et s’en retournait chez lui. Il lui demanda ce qu’il portait.

C’est, répondit le bourgeois en colère, de la viande que je viens d’acheter chez tel boucher.

Le commissaire, frappé de la réponse et du ton du bourgeois, voulut savoir le sujet de son mécontentement : il s’informa si la viande était trop chère.

Sans doute, répondit le bourgeois, vous avez beau fixer le prix, les bouchers s’en moquent; ils exigent le triple de la taxe, encore ne donnent-ils pas le poids. Il manque à ce morceau au moins deux à trois onces.

Mène-moi, dit le commissaire, à l’endroit où tu l’as prise.

Le commissaire, y étant arrivé, ordonna au boucher de peser le morceau, et il s’y trouva effectivement quatre à cinq onces de moins. Le commissaire alors adressa ces paroles au bourgeois :

Quelle justice demandes-tu de cet homme ? que veux-tu exiger de lui?

Je demande, dit le bourgeois, autant d’onces de sa chair qu’il m’en a retranché du morceau qu’il m’a vendu.

Tu les auras, repartit le commissaire, et tu les couperas toi-même; mais si tu en coupes plus ou moins, tu seras puni.

Le bourgeois, étonné de la sagesse de ce jugement, disparut comme un éclair.

Le rêve du Dr von Gudden

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Château-de-Berg
Château de Berg

La mort tragique du roi Louis II de Bavière

– Qu’avez-vous, mon ami ? Dès le matin, vous semblez épuisé…

Le Dr von Gudden ne répond pas. Il lève les sourcils et indique du regard la jeune servante qui achève de dresser l’abondante table d’un petit déjeuner bavarois.

Son épouse attend donc patiemment la sortie de la domestique pour revenir à la charge :

Vous êtes inquiet à propos du roi, n’est-ce pas ? Douteriez-vous de votre diagnostic ?

Non. Le roi est fou, c’est certain. Mais, depuis cette nuit, je me demande si je ne deviens pas fou moi aussi. J’ai fait un rêve stupide qui m’a tenu éveillé jusqu’au matin. Ce qui est pire, c’est que je n’arrive pas à l’oublier. Il était excessivement violent. Je me battais. Contre un homme. Dans l’eau. Un combat terrible. Une lutte à mort.

Le récit haché n’en est pas moins dramatique. Il retentit sinistrement dans le silence feutré de cet appartement bourgeois des beaux quartiers de Munich. Mais surtout, il contraste avec la voix, le style, toute la personnalité de celui qui le tient, le célèbre Dr Bernhard von Gudden.

Celui-ci n’a certes rien d’un romantique attardé qui se laisserait déborder par son imagination. C’est un praticien distingué, un savant reconnu, un brillant professeur d’université, une sommité en son domaine (d’ailleurs très particulier), la psychiatrie.

Cette spécialité de la médecine a émergé au début du XIXème siècle et commence à faire son chemin. Non sans peine. Car il n’est pas si lointain, le temps où les esprits  » dérangés  » passaient pour des inspirés du Ciel qu’il  convenait de ménager ou, au contraire, pour des possédés du Démon qu’il fallait envoyer au bûcher. Mais la philosophie des Lumières et la Déclaration des droits de l’homme (entre autres) ont fait évoluer les mentalités. La maladie mentale est devenue l’objet d’études, de classifications et de communications, surtout en France et en Allemagne où von Gudden fait figure de chef de file. Il est considéré comme très compétent et très consciencieux. « Très humain » aussi: selon son disciple, Emil Kraepelin, il s’efforce d’affranchir ses malades des mesures brutales qui leur sont infligées durant leurs accès de violence, et cela  » jusqu’à mettre sa vie en danger ».

Une attitude d’autant plus méritoire qu’il ne compte guère sur les chances de guérison de ses patients. Il pense, comme tous ses confrères à l’époque, que l’aliéné est victime de lésions cérébrales ou marqué par l’hérédité, et qu’il ne peut être « ramené à la raison ». Nuisible à lui-même, dangereux pour les autres, il ne peut qu’évoluer vers le pire. Inguérissable par définition, le dément (doux ou violent) doit être soumis à une étroite surveillance et à un isolement plus ou moins sévère qui, au moins, le mettront définitivement hors d’état de nuire à la société.

En accord avec trois de ses collègues, c’est le « traitement » qu’il a choisi, préconisé et appliqué au roi Louis II de Bavière. Roi dément. Roi prisonnier. Roi qui d’ailleurs ne l’est plus…

Le Dr von Gudden a dirigé le groupe de médecins et d’infirmiers qui s’est assuré de sa personne, trois jours plus tôt, le 10 juin 1886, après que sa déposition a été officiellement annoncée au malheureux souverain.

La scène s’est déroulée à Neuschwanstein, un des châteaux qui, avec Herrenchiemsee et Linderhof, a le plus coûté à Louis II. Cette fantaisie de style simili-médiéval, nid d’aigle pour troubadour, évoque, par son décor, Tannhäuser et Lohengrin, héros des opéras de Wagner auxquels s’identifie le roi.

Von Gudden a pris la parole :  

Sire, j’ai reçu aujourd’hui la mission la plus triste de ma vie. Quatre médecins aliénistes vous ont observé et, sur leur rapport, le prince Luitpold a pris la régence. J’ai l’ordre d’accompagner cette nuit même Votre Majesté au château de Berg.

Abasourdi, Louis II s’est laissé emmener. Il est monté dans la voiture fermée qui l’attendait. Au matin, il est arrivé dans sa nouvelle résidence, palais de conte de fées dont les tourelles blanches se mirent dans le lac de Starnbergsee. Il semble s’y plaire.

Il retrouve le décor riant de ses jeunes années, les frondaisons du parc romantique, les collections de tableaux français qui lui rappellent Versailles, et aussi le souvenir de son cher Wagner pour lequel il s’est ruiné en finançant l’opéra de Bayreuth.

Du jour au lendemain, Louis semble métamorphosé. Difficile de reconnaître en ce quadragénaire ventripotent le colosse enragé qui, un mois plus tôt, parlait d’imposer un cabinet ministériel qui aurait à sa tête… son coiffeur !

Pas de colère. Pas de délire. Pas d’excitation. Pas de crise. Le prisonnier semble se résigner à la « cure » de quelques mois (« une année peut-être ») dont on lui a parlé avec ménagement.

Le Dr von Gudden, lui, sait que la cage dorée ne s’ouvrira plus jamais.

Mais l’heure est venue de rendre visite à son royal patient au château de Berg, tout proche de Munich. Une voiture l’attend. Il salue son épouse et secoue la tête lorsque celle-ci murmure, attristée:

Il n’y a donc pas d’espoir ?

Pas plus pour Louis que pour son frère Othon. Souvenez-vous. Je l’ai autrefois examiné lui aussi. Et il a fallu l’enfermer. Démence précoce. Cette famille est marquée par une lourde hérédité. Non, ma chère, le roi est incurable. On peut seulement adoucir sa captivité. Je vais m’y employer…

A bientôt ?

Oui, oui, promet le docteur en gagnant sa voiture. A bientôt.

Et il ajoute, sur le mode ironique :

Je reviendrai. Mort ou vivant.

La phrase sonne comme un exorcisme. Signe qu’il n’a pas oublié son rêve. La preuve: à peine arrivé au château de Berg, il éprouve le besoin de le raconter au prince Philipp d’Eulenbourg-Hertefeld qui l’y attend. Quelle inexplicable faiblesse le pousse à s’épancher ainsi ?

Son interlocuteur, qui connaît la réserve toute professionnelle du praticien, s’étonne de son trouble. En relatant leur conversation dans ses Mémoires, bien des années plus tard, le prince insistera sur le fait que le Dr von Gudden « haïssait la superstition et qualifiait d’absurde tout rapport humain avec l’au-delà. Il m’avait déclaré que, grâce à son expérience personnelle, il était convaincu que toutes les prétendues apparitions ou sensations surnaturelles ne sont que des formes de folie ».

Le reste de la journée se déroule sans incident. Si bien que von Gedden, tout à fait rassuré, résume en ces quelques mots son rapport télégraphié destiné au gouvernement et au prince régent: « Ici, tout va pour le mieux. » Il a, semble-t-il, tout à fait chassé de son esprit le rêve de la nuit précédente.

En fin d’après-midi, il rejoint le roi qui, après un repas pantagruélique ( la captivité ne lui coupe pas l’appétit !) lui a demandé de l’accompagner pour une promenade digestive dans le parc. Un gendarme suit les deux hommes. Il est prié, d’un geste, d’obse’rver une attitude plus discrète. Il se contente donc de regarder, de loin, les promeneurs s’éloigner vers la rive du lac.

Leur promenade doit, en principe, durer une heure.

La nuit tombe. Ils ne reviennent pas.

L’affolement est général, le château sens dessus dessous, le personnel sur les dents. Gardiens et infirmiers, mitrons et militaires, médecins et palefreniers parcourent les allées et battent les buissons.

Finalement, à la lueur des torches, on retrouve sur la berge le parapluie du médecin, son chapeau, celui du roi ainsi que sa redingote. Puis, vers 22h30, on repêche les deux corps, tout près de la rive, dans moins d’un mètre de fond.

Que s’est-il passé ?

Un double accident dans si peu d’eau ? Invraisemblable.

Un double assassinat ? Très improbable.

Un suicide ? Difficile à admettre. D’autant que le roi est un excellent nageur !

La thèse d’une tentative d’évasion est plus sérieuse. Faute de compter, comme Lohengrin, sur un cygne magique pour le conduire vers la liberté, le roi aurait tenté la traversée par ses propres moyens. Le médecin se serait opposé à sa fuite et les deux hommes se seraient battus.

L’autopsie des corps confirme hélas cette hypothèse.

Louis a effectivement décidé de gagner l’autre rive à la nage. Mais avant de se lancer dans l’aventure, il lui a fallu se débarrasser de son compagnon. Facile ! Le médecin était un homme d’âge mûr, peu entraîné aux exercices physiques: en dépit de son courage face à des patients  » agités « , il ne pouvait faire face à un colosse d’un mètre quatre-vingt-dix. Son autopsie fera état d’un visage martelé de coups, d’hématomes sur tout le corps et de marques de strangulation.

Quant au roi Louis II (en pleine digestion), choqué par son immersion dans les eaux glacées, il a succombé à une hydrocution. Sa montre, retrouvée sur lui, s’est arrêtée à 18h45, ce 13 juin 1886, marquant l’instant précis où commençait sa légende.

« Dans l’eau. Un combat terrible. Une lutte à mort. » contre son ennemie de toujours, la folie.

Le cauchemar de Sissi

Un cri déchire le silence.

Il vient de la chambre de l’impératrice Elisabeth, épouse de François-Joseph, plus connue du  « grand » public sous le nom de Sissi.

Cet épisode inédit d’un film à venir montre à l’instant suivant un envol de dames d’honneur en bonnet de nuit et de soubrettes en cotillon convergeant vers la couche impériale, toutes arrachées au sommeil par leur sens du devoir et pétrifiées devant le spectacle de la belle souveraine dressée sur son lit, livide et le regard halluciné.

Cette scène se passe le 13 juin, à 22h30. Bien des années plus tard, elle est ainsi relatée par une des domestiques :

« A peine l’impératrice s’était-elle couchée et endormie, elle rêvait que son royal cousin se tenait à côté de son lit. L’eau ruisselait le long de ses vêtements et inondait le plancher de sa chambre. »

On a prétendu que l’impératrice avait organisé l’évasion de Louis II en lui envoyant un fiacre qui l’aurait attendu (en vain) de l’autre côté du lac.

On a rappelé l’affection qu’elle portait à son cousin et la passion platonique que celui-ci, son cadet de huit ans, nourrissait pour elle.

Il manque malheureusement, pour accréditer le récit ci-dessus transmis par une tradition obstinée, le nom de la dame qui le rapporte. On sait en revanche, de source sûre, que l’impératrice, au matin du 14 juin, arborait un visage bouleversé par l’insomnie et ravagé par les larmes.

Elle ignorait encore la mort de Louis II. L’avait-elle vraiment rêvée ?

« Les grands rêves de l’Histoire. »  H. Renard & I. Garnier, Michel Lafon, 2002.

Le clocher penché de Solre-le-Château

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clocher-penché

Le clocher de l’église Sainte-Ursule est curieusement penché. C’est à un défaut de la charpente que l’édifice religieux doit cette particularité, mais les habitants de Solre-le-Château vous conteront une tout autre histoire …

Les filles de l’Avesnois n’avaient jadis pas très bonne réputation, au point qu’on leur reconnaissait volontiers la faculté de  » glisser sur l’herbe plus souvent qu’à leur tour « , une expression qui signifie dans la région qu’elles aimaient goûter aux joies du mariage bien avant de passer devant M. le curé. 🙄

Or un jour, une fille osa se présenter en blanc à l’église pour se marier, tenue qui était censée exprimer son état virginal. Personne n’en croyait ses yeux 8-O, pas plus les invités que le clocher, qui, surpris, dit-on, par cette arrivée inattendue, se pencha pour regarder à qui il avait affaire.

C’est alors que le Bon Dieu le punit de sa curiosité  en lui interdisant désormais de se redresser.  👿

Verbaux, le chien d’Aubry de Montdidier

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Verbaux

Sous le règne de Charles V, roi de France, un nommé Aubry de Montdidier, passant seul dans la forêt de Bondy, fut assassiné et enterré au pied d’un arbre. Son chien, un lévrier du nom de Verbaux, resta plusieurs jours sur sa fosse, et ne la quitta que pressé par la faim.

Il vient à Paris, chez un ami intime de son malheureux maître, et par ses tristes hurlements semble lui annoncer la perle qu’il a faite. Après avoir mangé, il recommence ses cris, va à la porte, tourne la tête pour voir si on le suit, revient à cet ami de son maître, le tire par l’habit; comme pour lui marquer de venir avec lui. La singularité des mouvements de ce chien, sa venue sans son maître qu’il ne quittait jamais, ce maître qui tout à coup a disparu, et peut-être cette distribution de justice et d’événements qui ne permet guère que les crimes restent longtemps cachés, tout cela fit qu’on suivit le lévrier. Dès qu’on fut au pied de l’arbre, Verbaux redoubla ses cris en grattant la terre, comme pour faire signe de chercher en cet endroit. On y fouilla, et on y trouva le corps de l’infortuné Aubry.

Quelque temps après, Verbaux aperçut par hasard l’assassin, que tous les historiens nomment le chevalier Macaire; il lui saute à la gorge, et on a bien de la peine à lui faire lâcher prise; chaque fois qu’il le rencontre, il l’attaque et le poursuit avec fureur. L’acharnement de ce chien, qui n’en veut qu’à cet homme, commence à paraître extraordinaire.

On se rappelle l’affection qu’il avait marquée pour son maître, et en même temps plusieurs occasions ou ce chevalier Macaire avait donné des preuves de sa haine et de son envie contre Aubry de Montdidier: quelques circonstances augmentèrent les soupçons. Le roi, instruit de tous les discours qu’on tenait, fait venir ce chien, qui paraît tranquille jusqu’au moment qu’apercevant Macaire au milieu d’une vingtaine de courtisans, il aboie et cherche à se jeter sur lui.

Dans ce temps-là , on ordonnait le combat entre l’accusateur et l’accusé lorsque les preuves du crime n’étaient pas convaincantes; on nommait ces sortes de combats Jugements de Dieu, parce qu’on était persuadé que le Ciel aurait plutôt fait un miracle que de laisser succomber l’innocence. Le roi, frappé de tous les indices qui se réunissaient contre Macaire, jugea qu’il échéait gage de bataille, c’est-à-dire qu’il ordonna le duel entre le chevalier et le chien. Le champ clos fut marqué dans l’île de Notre-Dame , qui n’était alors qu’un terrain vide et inhabité.

Macaire était armé d’un gros bâton; Verbaux avait un tonneau percé pour sa retraite et les relancements. On le lâche, aussitôt il court, tourne autour de son adversaire, évite ses coups, le menace, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, le fatigue, et enfin s’élance, le saisit à la gorge, et l’oblige à faire l’aveu de son crime, en présence du roi et de toute sa cour.

La mémoire de Verbaux le lévrier a mérité d’être conservée à la postérité par un monument qui subsiste encore sur la cheminée de la grande salle du château de Montargis; mais nous ajoutons qu’il faut savoir que ce trait d’histoire y est effectivement consigné, le temps ayant presque détruit le tableau sur lequel il est représenté.

« La morale en action, ou Choix de faits mémorables et d’anecdotes instructives… »  Laurent-Pierre Bérenger, A. Mame & Fils, Tours, 1883.

Victime de la mode

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 mode

En 1827 Neuilly-en-Thelle était un paisible village. La vie était calme et simple, un peu monotone peut-être. Les plaisirs étaient rares et le seul, à peu près, que l’on connut, était la danse, qui, le dimanche, réunissait les habitants.

A ce bal hebdomadaire, les notabilités du lieu daignaient assister, et l’on voyait là toute la haute société du pays : le juge de paix et le notaire, la femme du brigadier de gendarmerie et l’épouse du rôtisseur.

Or, un jour, il advint que l’on dansa peu, pour parler beaucoup. Une grande nouvelle passait de bouche en bouche : l’huissier allait se marier ! L’information était exacte et l’intéressé la confirma bientôt. Oui, il allait conduire devant M. le Maire et M. le Curé une douce et belle jeune fille, d’une éducation parfaite, qu’elle achevait en ce moment dans un des pensionnats les plus réputés de la capitale.

Le mariage se fit un jeudi, et la jeune épousée vint habiter Neuilly-en-Thelle. Elle était séduisante et jolie ; de ses grands yeux candides, elle contemplait avec surprise le monde nouveau où elle se trouvait transportée. L’élégante parisienne était dépaysée en ce milieu villageois, où, dès le premier jour, elle sentit naître contre elle une sourde hostilité.

En ces temps lointains, les femmes de ces régions portaient encore, soir et matin, fêtes et jours de semaine, l’antique bonnet de leurs aïeules.

La femme de l’huissier lança des modes nouvelles, des bonnets de facture moins discrète, et, même, elle en arriva à bouleverser le pays en y introduisant l’usage du chapeau !

Cela scandalisa beaucoup plus que ne le font maintenant les nudités et les cheveux courts de notre temps.

Une femme de Neuilly-en-Thelle portant chapeau ! Cela ne s’était jamais vu ; c’était un scandale, une abomination, disaient toutes les commères. Mais elles ajoutaient tout bas, en elles-mêmes, que c’était tout de même bien seyant.

Et l’on se risqua.

L’austère épouse du notaire exposa à son mari qu’elle ne pouvait se laisser éclipser par la femme d’un simple huissier. La femme du brigadier de gendarmerie fit valoir les mêmes raisons auprès du guerrier, son époux, digne représentant de l’autorité et de la loi.
Ces dames eurent ainsi leur chapeau et, pour marquer leur supériorité dans la hiérarchie sociale, elles les firent garnir de plus de rubans, de plumes et de fleurs que n’en portait la jeune Parisienne.

Et tout le village suivit l’exemple. Les bonnets furent, relégués au fond des armoires et chaque tête féminine s’orna d’un chapeau empanaché et fleuri.

Naturellement, tout le reste fut à l’avenant. Robes et souliers furent aussi à la mode de Paris… ou à peu près. On fit ses commissions en robe de soie et souliers de satin blanc ; on s’assit volontiers sur le pas de sa porte, pour manger un morceau, avec une toilette resplendissante, garantie par un tablier de cuisine, et la tête chargée d’un monumental chapeau à plumes.

La jeune femme de l’huissier, s’amusait fort à ce spectacle. Fine et railleuse, elle se moquait de ses maladroites imitatrices. Elle eut, le tort de vouloir s’en gausser avec son mari et de lui faire part des observations malignes que lui suggérait la toilette de « ces dames » de Neuilly.

Le mari ne fut pas discret. Il voulut en rire à son tour avec son voisin l’épicier en lui signalant tel ridicule qui, jusque là, avait échappé à leurs yeux à tous deux.

L’épicier se montra aussi bavard, si bien, qu’au bout de peu de jours, tout le village savait que Mme X… se moquait de la toilette de ses concitoyennes.

Cela ne pouvait se pardonner !

On la traita de mauvaise langue, puis de dévergondée. On l’observa, on l’épia, on interpréta chacun de ses actes et chacun de ses gestes. On fit de malveillantes remarques, bientôt communiquées au mari.

Comment, ce benêt ne s’était pas encore aperçu que, le soir, à la danse du dimanche, qu’elle fréquentait assidûment, sa femme se laissait offrir des rafraîchissements par les jeunes gens ! Comment n’avait-il pas constaté, comme tout le monde, que le percepteur, le « beau » percepteur, se montrait particulièrement galant et empressé !

Le percepteur, mais c’était le meilleur ami de l’huissier. C’est ce dernier, lui-même, qui l’avait attiré chez lui, qui l’y retenait le plus longtemps possible. Il était si aimable et si complaisant ; n’était-ce pas lui qui mettait son cabriolet à la disposition du mari chaque fois que celui-ci devait se rendre à Senlis.

Cependant, le soupçon entra petit à petit dans l’âme du pauvre officier ministériel. Si, vraiment, sa femme !…

Tout est possible, après tout. Est-ce que lui, l’austère agent de la loi, n’était pas sans péché.

Le soir, lorsque Madame était endormie, ne s’était-il pas parfois laissé aller à conter fleurette à la petite laitière qui apportait la crème pour le lendemain. ?

Et puis, dans le bourg, on affirmait les choses avec tant d’assurance. On allait même jusqu’à risquer des couplets, fort mal rimés d’ailleurs, sur les amours du beau percepteur et de la jolie parisienne !

L’huissier observa et, puisque son métier, à cet homme, était de faire des constats, il constata… ou crut constater.

De 1830 à 1834, ce fut le percepteur, puis, le maître-clerc du notaire jusqu’en 1838. Après celui-ci, l’huissier eut la douleur de constater que son clerc, son propre clerc !… Tu quoque ! (« Toi aussi, mon fils ! »)… 

Une nuit, rentrant de la campagne sans être attendu, l’huissier trouva sa femme en émoi. Il jeta autour de la pièce un regard soupçonneux et il lui sembla apercevoir deux pieds qui passaient sous un rideau. Il ne songea pas, d’ailleurs, à s’assurer des pieds du mystérieux visiteur.

A qui appartenaient ces pieds ? Ou ne le sut jamais.

Existaient-ils même, autrement que dans l’imagination du mari ? La femme affirma que celui-ci était rentré un peu échauffé par le vin et que ce n’est qu’à-travers ses fumées qu’il avait cru voir les fameux pieds.

Les choses ne pouvaient durer ainsi. On se disputa souvent ; on se battit même. Le mari frappa plusieurs fois sa femme ; il la menaça de l’étrangler ; un jour, il la coucha en joue avec son fusil, disant que, sans la crainte d’être poursuivi, il la tuerait comme un lièvre.

Bref, un procès en séparation de corps se plaida devant le Tribunal de Senlis, le 21 Janvier 1841, à la requête de la jeune femme, victime d’injures graves et de sévices. La  plaignante était assistée de Me Cognasson, avoué, et de Me Charles Ledru, avocat à la Cour de Paris. L’huissier avait pour avocat Me Duflay et, pour avoué, Me Martin. M. Marie, procureur du roi, occupait le siège du ministère public. Tout Senlis, sous-préfet en tête, assistait à l’audience.

Naturellement, la jeune femme affirma sa parfaite innocence. Elle était victime de haines jalouses, dues à son élégance qui éclipsait celle des autres femmes du pays. Voilà tout.

Quant à l’huissier, il s’attacha, en présentant 41 articulations contre la conduite de sa femme, à prouver… qu’il n’avait pas été heureux en ménage. Il répétait, avec Molière : La chose est avérée, et je tiens dans mes mains, Un bon certificat du mal dont je me plains.

Le tribunal rendit un jugement par lequel il admettait les deux époux à la preuve respective des faits, et condamnait l’huissier à une pension annuelle de 900 francs. Le même jugement déclarait que, pendant l’instance, la femme devrait habiter la maison de Saint- Lazare, à Senlis.

Mais, la nuit porte conseil. Vers 11 h. 1/2 du soir, l’huissier alla réveiller l’avocat de sa femme pour proposer un arrangement amiable. La démarche fut faite ; les deux époux eurent un entretien, versèrent des larmes et, finalement, se réconcilièrent.

On peut penser que, par la suite, ils oublièrent tous ces fâcheux incidents, dus simplement à ce que Madame portait des chapeaux trop nouveaux et de trop jolies toilettes !

Il est parfois bien dangereux de suivre la mode !