Le paysan et le Loup-Garou

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loup-garou

Le Loup-Garou était un être diabolique particulier. C’était un homme qui avait la propriété de se déguiser en loup; sautant sur les épaules du voyageur attardé, il l’affolait, l’aveuglait et le précipitait dans une mare où la victime périssait noyée.

Idiot, mendiant ou fossoyeur, il vivait en bons termes avec les fauves du bois, les renseignait sur les enfants et les bestiaux à enlever, sur les battues qu’on organisait pour s’en débarrasser. Les bonnes femmes donnaient des conseils souverains à quiconque craignait la rencontre du loup-garou.

« Au lieu de continuer votre chemin, couchez-vous sur le sol, récitez l’oraison de saint Leumeret et attendez l’aurore pour reprendre votre route » : le moyen est toujours excellent pour gagner une fluxion de poitrine. Près d’Avesnes était l’ermitage de la Croisette qui avait son Loup-Garou. Un paysan, s’étant égaré pendant une  nuit obscure dans un sentier étroit de la forêt voisine, fit rencontre d’un animal qu’il prit pour un mouton.

« C’est, pensa-t-il, une bête qu’un pâtre aura perdue, ou bien une offrande échappée des mains de saint Antoine. »

Il s’approcha de la brebis docile, lui passa au cou sans difficulté la courroie qui lui servait de ceinture et la chargea sur ses épaules, avec la pensée de la restituer à son propriétaire ou, à défaut, d’en faire son profit. A peine avait-il fait quelques pas, qu’au loin il entendit l’appel de la chouette :

« Hou ! Hou ! »

Auquel l’animal répondit d’un ton aigu :

« On me carriole ! On me carriole ! »

Le paysan, justement effrayé de ce dialogue, voulut se débarrasser de son fardeau; mais grand fut son étonnement en se rendant compte de la disparition de la bête fantastique. Il aperçut un amas de vapeurs lumineuses, au milieu duquel lui apparut très distinctement l’image du Saint avec son cochon et ses autres attributs.

Une chapelle fut érigée en cet endroit; elle existait encore en 1818. Par les nuits sombres, l’animal errait dans le voisinage, les passants le voyaient et l’entendaient, mais personne ne fut assez hardi pour en charger ses épaules.

« La vie dans le nord de la France au XVIIIe siècle. »  René Minon, E. Lechevalier, Paris, 1898.

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Le perroquet délateur

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perroquet

Un soi-disant grand amateur d’ornithologie vint se fixer à Douai. « , dit-il , je ne serai pas éloigné de la mer, je pourrai promptement me rendre à Calais, à Saint-Omer, communiquer avec les armateurs, les capitaines de vaisseau, et acheter de la première main les perroquets, les oiseaux-mouches, et enfin tout ce qui vient de rare de l’Afrique ou de I’Amérique, dans ce genre.»

En effet, ses voyages étaient très fréquents également au Havre, à Dieppe; et dans chaque tournée il achetait toujours des animaux ailés du Nouveau-Monde. Les curieux , les naturalistes venaient admirer sa collection vivante ou empaillée. Tantôt c’était une nouvelle importante qu’il recevait de son correspondant de Bruxelles, qui lui annonçait que feu Monsieur un tel, en mourant, avait laissé un cabinet d’oiseaux empaillés de la plus grande. beauté; tantôt des négociant de Paris lui faisaient des commandes, car il faisait également le commerce d’oiseaux, pour mieux masquer son manège secret. Ce prétexte spécieux lui fournissait donc une ample carrière pour faciliter sa contrebande, puisque dans un seul perroquet d’une certaine grandeur, il pouvait aisément fourrer de la dentelle, des voiles de tulle, des bijoux, de l’argenterie et autres valeurs.

Son stratagème avait donc un plein succès depuis longtemps, et il s’enrichissait considérablement, quand une fois qu’il revenait de Nivelles en Belgique avec une pacotille assez forte, il lui fut offert sur la route un perroquet par une personne qui voulait s’en défaire, vu qu’elle devait faire un long voyage. Cette personne était une actrice, ainsi l’on peut bien se figurer que l’animal-écho devait être parfaitement sifflé. Il savait des fragments de rôles très comiques chantait le grand opéra, et débitait des tirades de vers tout entières. Notre grand amateur l’avait eu pour dix louis, et ne l’aurait pas donné pour vingt-cinq, tant il était instruit et amusant.

« Tu feras mes délices, se disait-il, et tu ne me quitteras plus, à moins cependant que tu ne meures de ta belle mort, et alors, comme les autres, je te remplirai le ventre de dentelles »

Enfin, notre négociant arrive au bureau des douanes avec sa pacotille d’oiseaux vivants, empaillés (ces derniers bien nourris de marchandises), il paie quelques légers droits; quand se croyant entièrement libre de passer, et s’en félicitant tout bas, le maudit perroquet de l’actrice, qui avait une cage particulière, se met à répéter à plusieurs reprises. devant les douaniers:

« Je te farcirai le ventre de dentelles, je te farcirai le ventre de dentelles. »

perroquet

A cette exclamation indiscrète, les visiteurs étonnés conçoivent des idées étranges, puis des soupçons. La rougeur, l’embarras soudain du négociant, sa frayeur mal déguisée, son empressement à filer, et surtout sa maladresse de frapper le perroquet qui, cependant, ne cessait de crier à tue-tête: « Je te farcirai le ventre de dentelles. » tout décèle aux préposés quelque ruse cachée dans la gente emplumée , et ils veulent absolument découdre la peau d’un des oiseaux les plus volumineux. Plus le fraudeur, pris dans ses propres filets, oppose de difficultés, plus les soupçons se changent en certitudes. Bref, l’oiseau décousu, déplumé en partie, laisse à découvert tout le pot aux roses.

Saisie générale s’ensuit. Notre contrebandier confondu, plein de rage, aurait de bon cœur tordu le cou au maudit animal bavard; mais plus il le menaçait, plus il répétait à hauts cris : « Je te farcirai le ventre de dentelles. » On riait donc aux éclats, et le fraudeur lui-même ne pouvait s’empêcher de rire , malgré son malheur.

Cette folie courut toute la province. Le perroquet délateur fut porté à un prix fou; mais les douaniers ne voulurent pas s’en défaire. Placé sur le bureau même, son caquetage éveillait à chaque instant leur surveillance; et quand quelque chose de suspect venait à se présenter :

« Voyons bien, se disaient-ils entre eux, s’il n’y aurait pas là-dessous quelque farce de dentelles ! »

« Les Farces nocturnes des contrebandiers et des fraudeurs. »   éditions Corbet, Paris, 1821.

La maison électrique de La Courneuve

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Lightning Strike. Caroline Street Art
Lightning Strike. Caroline Street Art

Une petite localité de la banlieue parisienne, La Courneuve, vient d’être le théâtre de phénomènes étranges, qui, pendant six jours consécutifs, du 11 au 17 septembre 1907, ont terrorisé les habitants du pays, dont l’inquiétude, maintenant que tout semble rentré dans l’ordre, n’est pas encore calmée.

Ces phénomènes sont de ceux à la réalité desquels on se refuserait à croire, si la force qui les a déterminés ne donnait à chaque instant le spectacle de ses extravagances parfois cocasses, souvent terribles, toujours imprévues. La foudre, en effet, car c’est d’elle qu’il s’agit, possède un répertoire varié où le baroque côtoie le tragique, où la violence succède à la douceur, tout à coup, sans qu’aucun motif de ce changement d’attitude apparaisse avec évidence.

La foudre est fantasque, incohérente, capricieuse. Elle restera telle à nos yeux, jusqu’au jour où l’homme aura deviné l’ordre sous l’apparent chaos, découvert la Loi sous l’apparente fantaisie. Alors, on parviendra sans doute à prévenir ou du moins à enrayer les effets du fléau, qui, chaque année, porte un peu partout la ruine, la désolation et la mort.

Heureusement, dans le cas dont nous nous occupons aujourd’hui, la foudre n’a fait aucune victime. Seules, des pertes matérielles, d’ailleurs importantes, sont à déplorer. Une maison détruile, une autre qui n’en vaut guère mieux, un hangar incendié avec tout le- matériel qu’il abritait, voilà, sans compter de moindres destructions, le tribut payé par La Courneuve à la foudre, qui, le 11 septembre dernier, lui a rendu une visite. 

Il est, on doit le penser, extrêmement difficile d’établir, avec une minutieuse exactitude, l’ordre dans lequel se sont produits les phénomènes. Dans un village, dès qu’un incendie se déclare, tous apportent leur collaboration à l’oeuvre de salut aussitôt entreprise. On agit beaucoup, mais on observe peu. Les souvenirs demeurent légèrement embrumés, et les récits qu’on recueille ensuite sont toujours imprécis. Lorsqu’il s’agit d’une longue série d’incendies, éclatant coup sur coup (plus de vingt en six jours), comme celle qui a révolutionné La Courneuve, il serait enfantin d’attendre des victimes elles-mêmes un compte rendu circonstancié. Les plus exigeants doivent se contenter de l’à-peu-près, pourvu, toutefois, que la sincérité des narrateurs ne fasse aucun doute. Or, c’est le cas.

Toutes les personnes que j’ai interrogées m’ont fait des déclarations identiques. J’ai seulement relevé quelques exagérations naïves, que justifient la frayeur et l’étonnement éprouvés devant des phénomènes aussi inexplicables. D’ailleurs, les principaux témoins, ceux dont les habitations ont servi de champ d’expériences à la foudre, ont fait eux-mêmes bonne justice des racontars colportés. Ce sont MM. Valland et Seillier, demeurant respectivement 30 et 32, rue Edgar-Quinet. Le premier est épicier-liquoriste, le second, maraîcher. Ils occupent chacun, en totalité, une maison élevée d’un étage. M. Seillier, le plus atteint des deux, puisque chez lui tout est en ruine, m’a très aimablement fourni les indications que je lui demandais. J’ai, avec lui, visité en détail les différentes pièces de sa maison, ainsi que la vaste cour qui s’étend derrière, où gisent les lamentables débris de son mobilier et de son matériel et où se dressent, au milieu et à droite, les murs noirâtres du hangar incendié.
foudre

« Le 11 septembre, me dit-il, vers trois heures de l’après-midi, un violent orage s’abattit sur notre région. Il pouvait être trois heures et demie quand, à la suite d’un formidable coup de tonnerre, les cris « au feu ! » retentirent. L’immeuble occupé par un cultivateur du pays, M. Cousin, qui venait d’être touché par la foudre, brûlait. Cet immeuble, vous le voyez là-bas…» Et le maraîcher désigne, à cent mètres de chez lui, dans la rue de l’Abreuvoir, qui rejoint la rue Edgar-Quinet devant sa porte même, un toit, dont on n’aperçoit plus que le squelette calciné.

« Après deux heures d’efforts, poursuit M. Seillier, on eut raison du feu qui menaçait de gagner les maisons voisines. Nous pensions bien alors en avoir fini avec lui. Effectivement, aucun incident nouveau ne nous troubla durant la soirée et la nuit. Mais le lendemain matin, à sept heures et demie, le feu se déclara dans le hangar où mon matériel était remisé. Tout fut détruit. Cet incendie, venant après celui de la veille, n’avait rien d’extraordinaire, et personne ne voyait, entre les deux sinistres, la moindre corrélation. L’immeuble foudroyé est à cent mètres du hangar, et les deux rangées de maisons bordant la rue Edgar-Quinet séparent les deux bâtiments. Mais, à partir de dix heures, les choses se compliquèrent et prirent une tournure à ce point singulière que tous furent d’accord pour voir, dans le coup de foudre de la veille, la source des faits incroyables qui continuaient à se dérouler. A ce moment, nous étions encore occupés à surveiller les décombres fumants du hangar. Tout à coup, on nous appelle : « Vite, vite, le feu prend chez Jules». Jules (M. Valland) est l’épicier qui occupe la maison contiguë à la mienne. Un commencement d’incendie venait de se déclarer dans la pièce du premier étage qui lui sert de réserve.

« Grâce à la proximité des pompes et à l’affluence des hommes de bonne volonté, le feu fut assez rapidement éteint. Vers deux heures, chez le voisin comme chez moi, tout péril était conjuré. Néanmoins, craignant qu’un nouveau foyer ne s’allumât, les pompiers restèrent à leur poste. Tout, en effet, était à redouter. En dépit de l’absence de vent, le feu n’avait il pas gagné une chambre éloignée de quarante mètres du hangar, alors que l’unique fenêtre de cette pièce s’ouvre sur la rue Edgar-Quinet, c’est-à-dire à l’opposé du bâtiment incendié ? Le feu ne s’était-il pas déclaré contre le mur surplombant, non la cour faisant face au hangar, mais la rue située exactement de l’autre côté ? Il y avait là quelque chose d’inexplicable, et nous n’étions pas rassurés.

« Nous n’avions pas tort, puisque, vers deux heures et demie, le feu prenait soudain chez moi, dans une chambre à coucher du premier étage, séparée de la réserve de M. Valland, non seulement par deux murs épais, mais par une autre pièce. Vous avouerez que ces incendies, naissant ainsi un peu partout, à des distances appréciables de foyers déjà éteints et séparés par des chambres restant indemnes, présentaient un caractère troublant et effrayant. Cette fois encore, le danger fut bientôt conjuré. Cependant, les pompiers organisèrent, pour la nuit, un service de rondes. Bon nombre d’habitants du pays veillèrent avec nous. Aucune alerte jusqu’au lendemain.

« Ce jour-là, à cinq heures et demie du matin, un commencement d’incendie se déclara encore chez moi, au premier étage, dans le matelas d’un lit d’enfant. Un peu plus tard, vers neuf heures et demie, les manches de plusieurs couteaux placés dans une boîte s’enflammèrent dans ma cuisine située au rez-de-chaussée. Nous avons eu, jusqu’au 17 septembre, vingt-deux alertes ici, et quatre ou cinq chez M. Valland. Le feu prenait à chaque instant: au rez-de-chaussée, au premier, dans le grenier, chez le voisin, dans le fumier, partout enfin, à notre nez et à notre barbe, et comme par enchantement.

« Durant ces six jours affolants bien des incidents curieux se sont passés. Ainsi, un matin, je pose un pain de quatre livres sur la table de la salle à manger; je sors un instant, pour voir si rien de nouveau n’est signalé dans les alentours, et quand je rentre, je m’aperçois que mon pain brûle. Chose remarquable, ce pain était placé de telle façon que les deux tiers de sa longueur touchaient à la table et que l’autre tiers la dépassait: seule la partie qui se trouvait dans le vide a brûlé. Dans l’après-midi, la table, à son tour, fut tout à coup environnée de flammes. Une autre fois, une armoire vide prit feu intérieurement. Aucune trace du passage de flammes n’existe à l’extérieur. » Je voudrais voir l’armoire. M. Seillier satisfait de bonne grâce ma curiosité. J’examine et constate la véracité de ses dires.
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«Un jour, reprend le maraîcher, le feu se déclare dans la malle du garçon que j’emploie. Or, savez-vous où était cette malle ? Sous le réservoir d’eau, endroit humide par excellence, comme vous allez vous en assurer»

M. Seillier me conduit auprès du réservoir qui, à la gauche de la maison d’habitation, flanque la porte d’entrée. Il est assis sur une voûte de deux mètres de haut, aux murs suintants, où sont entassés des brouettes, des balais, des planches, divers instruments de travail, des ustensiles de cuisine, du linge, des meubles brisés, une grande partie des objets arrachés aux flammes. L’employé de M. Seillier, que j’interroge, me déclare, lui aussi, que le feu a pris dans sa malle. Un peu plus tard, d’ailleurs, M. Valland m’affirmera, de son côté, que sa bonne, inquiète sur le sort de son linge, enfermé dans une armoire, se disposait, à le transporter chez une amie, quand, ouvrant la porte du meuble, une grande flamme, sortant de l’intérieur de l’armoire, jaillit dans la chambre.

M. Seillier me conte ensuite de nombreux épisodes de la lutte mémorable engagée par tout le village contre un ennemi, qui, toujours chassé, revint obstinément à la charge. Un jour, c’est un chapeau de feutre qui prend feu dans la main d’un pompier. Une autre fois, c’est un rideau qui s’enflamme devant quatre ou cinq personnes, dont M. Seillier, le lieutenant des pompiers et l’inspecteur de la compagnie d’assurances, venu pour faire une enquête sur les causes de l’incendie. Sceptique en arrivant à La Courneuve, l’inspecteur doit en repartir convaincu.

Tout en causant, nous visitons la maison, nette de son mobilier. M. Seillier attire mon attention sur l’état de malpropreté des planchers et des marches de l’escalier. J’avoue que je n’attachais à ce fait aucune espèce d’importance. Les allées et venues des pompiers, les flots d’eau lancés sur les objets enflammés et mélangés avec les cendres, justifiaient parfaitement à mes yeux la présence de toutes les souillures dont parlait le maraîcher. Toutefois, sur son insistance, j’examine plus attentivement les lames du parquet et je m’aperçois qu’elles ne sont pas tachées, mais brûlées. On dirait qu’on les a marquées avec un fer rouge, de la grosseur du petit doigt. Du haut en bas de la maison, les parquets sont criblés de petites brûlures rondes. M. Seillier me dit que ces points noirs, minuscules et peu nombreux au début, se sont élargis en même temps que s’accroissait leur nombre. Le plus stupéfiant c’est que planchers el escalier brûlèrent sans que la moindre flamme fût jamais aperçue. Comment ce bois s’est-il ainsi calciné, en des milliers d’endroits, et dans tous les coins de la maison?

Après cette troublante constatation, je me rendis chez M. Valland. L’épicier-liquoriste et les nombreux clients qui affluaient chez lui me confirmèrent les détails que venait de me donner M. Seillier. Je parcourus la maison, dont les couloirs sont encore encombrés de seaux d’eau, en prévision d’une brusque reprise du sinistre. M. Valland, ainsi que M. Seillier, a abandonné son logement et s est installé chez des amis. L’honorable commerçant me raconte qu’il a souvent aperçu, chez lui, des flammes bleuâtres léchant le parquet et les portes. Plusieurs personnes présentes affirment avoir vu également des langues de feu courant, la nuit, le long des murs et des toits des maisons incendiées. Des pompiers firent des remarques semblables. L’un d’eux, M. Durand (je tiens le fait de plusieurs témoins, car je n’ai pu rencontrer l’intéressé) se déchaussant après avoir fait une ronde chez M. Seillier, aurait même aperçu une grande flamme s’échappant d’une de ses bottes.

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Il est toujours possible, lorsqu’il s’agit d’événements aussi mystérieux, que quelque exagération s’ajoute à la réalité. Aussi n’ai-je rapporté seulement ce qui m’a paru parfaitement établi. J’ai passé sous silence les déclarations où l’esprit inventif me semble jouer un certain rôle, et que n’authentifie pas l’unanimité des témoignages. Un brave cultivateur ne m’a-t il pas affirmé qu’au moment où M. Seillier se mettait à table, couteaux, fourchettes et cuillers couraient en tous sens sur la table, tandis que les chaises dansaient au milieu de la salle à manger ! M. Seillier n’a jamais rien vu de pareil et il sourit quand oh lui parle des bruits extravagants qui circulent sur le compte de sa maison, « la maison électrique » comme on l’appelle à La Courneuve.

Retenons donc simplement les déclarations sérieuses enregistrées plus haut et que M. Roux, le maire de La Courneuve, que je n’ai pu rencontrer qu’à Paris, au siège de son entreprise commerciale, a bien voulu me confirmer. Les faits, tels que je les ai rapportés, sont d’ailleurs suffisamment extraordinaires dans leur simplicité … compliquée, pour que tout enjolivement apparaisse comme superflu. Je crois, eh effet, que la foudre n’a jamais produit de phénomènes aussi surprenants. Nous devons, certes, au feu du ciel, une quantité innombrable de faits extraordinaires, et, dans son ouvrage : Les Phénomènes de la foudre, M. Camille Flammarion en a noté d’étranges. Mais aucun d’eux ne peut être comparé à ceux qui ont été constatés à La Courneuve. Jamais, à ma connaissance, la foudre n’a manifesté son hostilité et ne s’est ainsi acharnée contre des immeubles non frappés pendant l’orage, alors qu’après l’avoir une seule fois incendiée, elle a définitivement délaissé la maison primitivement atteinte.

Il y a là quelque chose de nouveau, de déconcertant et d’insaisissable. De telles manifestations nous rappellent, une fois de plus, que nous sommes bien peu familiarisés avec l’électricité. Sa puissance el ses propriétés diverses nous sont inconnues. C’est pourquoi, d’ailleurs, nous pensons que certains des phénomènes inexplicables que les spirites attribuent à l’intervention des « esprits », relèvent probablement de son vaste domaine. Pourquoi, eh effet, la force qui a produit la série de faits étranges dont La Courneuve a été le théâtre, ne pourrait-elle pas, se manifestant dans d’autres conditions, et agissant dans un milieu différent et sous des influences à déterminer, transporter des objets, frapper des coups, laisser des empreintes de «mains de feu » ?

Cette théorie est-elle moins admissible que celle qui tend à représenter les morts descendant sur la terre pour tracasser les vivants ou les amuser de leurs jongleries ? Je ne crois pas qu’on puisse sérieusement le penser.

« L’Echo du merveilleux. »  Georges Meunier, Paris, 1907.

Au pays des amulettes

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Avant que le canon français eût tonné sur la côte marocaine, l’Europe regardait vers la « Terre du Matin calme », qu’écrase définitivement la botte japonaise.

C’est la fin du règne des Dragons en Corée. Le monarque qu’on vient si lestement de faire abdiquer appartient à la plus illustre dynastie du monde, sans nul doute, puisque son fondateur descendit tout droit du ciel.

La favorite d’un roi de Chine se promenait un jour, avant même le temps où commencèrent de fleurir les pêchers sur le bord d’un fleuve. Tout à coup, elle vit s’élever devant elle une colonne de fumée qui prit la forme d’un oeuf immense et d’où sortit un bel enfant souriant. La favorite, enchantée, prit l’enfant par la main et le conduisit devant le roi.

Mais le roi fronça son sourcil redoutable à la vue de ce bébé dont il savait bien n’être pas le père. Il écouta avec un sourire de mépris l’histoire de la colonne de fumée en forme d’oeuf, et, pour toute réponse, appelant ses porte-glaives, fit mettre à mort sa favorite innocente. Ce qui prouve bien que la cruauté des hommes a précédé la malice des femmes en des temps fabuleux. Quant à l’enfant, il fut jeté dans les étables à porcs. Mais les porcs, bien loin de le dévorer, lui firent mille gentillesses. Le roi, apprenant ce prodige et tout émerveillé, fit apporter l’enfant dans son palais, lui donna le nom de « Lumière de l’Orient » et commanda qu’il fût élevé comme son propre fils.

Le petit garçon devint un beau jeune homme, célèbre dans toul le royaume par son adresse à l’arc. Les femmes ne se lassaient pas de l’admirer, et le roi, qui devenait de plus en plus jaloux à mesure qu’il vieillissait, le chassa de sa cour. L’exilé se mit à parcourir le monde. Un jour, il arrive au bord du Yalou, qu’aucun pont, aucun gué ne permettait de traverser. Il banda son arc et envoya une flèche dans l’eau. Et voilà que des milliers de poissons apparurent, se serrant les uns contre les autres, de manière à former une sorte de pont. Le voyageur put ainsi traverser le fleuve à pied sec.

Sur l’autre rive, Lumière d’Orient trouva tout un peuple rempli d’admiration par ce prodige et qui le proclama roi.

Telle est l’origine de cette dynastie coréenne que le Japon traite si cavalièrement.

« L’Écho du merveilleux. » n°256, Gaston Méry, Paris, 1907.

Une paire de saints martyrs

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Le poète Chapelle, grand buveur, était naturellement gai; mais quand il avait bu plus que de raison, il devenait, au contraire de beaucoup d’autres, sérieux à l’extrême.
*
Il se trouvait un soir à souper en tête-à-tête avec un maréchal de France, qui était de complexion à peu près semblable. Le vin leur ayant rappelé par degrés diverses idées morales, il en vinrent à disserter sur les malheurs attachés à l’âme humaine, et peu à peu ils en vinrent à envier le sort des martyrs.
*
 Quelques moments de souffrance leur valent le ciel, dit Chapelle. Oui, allons donc en Turquie prêcher la foi. Nous serons conduits devant un pacha, je lui répondrai comme il convient, vous répondrez comme moi. On m’empalera, vous serez empalé; et nous voilà devenus de saints martyrs.
*
 Comment reprend le maréchal, c’est bien à vous, malotru compagnon, à me donner l’exemple du courage ! C’est moi qui parlerai le premier au pacha, c’est moi qui serai le premier empalé; oui, moi maréchal de France, moi duc et pair.
*
— Eh !  répliqua Chapelle, quand il s’agit de montrer sa foi, je me moque bien du maréchal de France et du duc et pair. 
*
Le maréchal lui lance son assiette à la tête. Chapelle se jette sur le maréchal. Ils renversent table, buffet, sièges. On accourt au bruit, on les sépare avec peine, et ce n’est qu’avec de grandes difficultés qu’on parvient à les résoudre d’aller se coucher chacun de leur côté, en attendant l’heure du martyre.
*
« Curiosités Historiques et Littéraires. » Eugène Muller, Delagrave, Paris, 1897.

Le cochon déguisé en malade

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Beaucoup de personnes ont peut-être entendu parler du trait suivant, qui est très piquant.

Monsieur de Bellechasse , un des plus riches banquiers de la capitale, avait parié deux mille louis avec un opulent capitaliste, qu’à telle barrière, à tel jour, et à telle heure bien précisée, c’est-à-dire en plein jour, et vers les deux heures après-midi, il ferait entrer un porc en contrebande, quand même on mettrait aux barrières mille hommes sur pied pour l’en empêcher. La gageure est acceptée: le banquier voulut être, lui-même, à la barrière indiquée, avec sa partie adverse, afin de mieux examiner tous les objets qui pourraient tenter l’aventure de la fraude.

Il se tenait donc dans le bureau d’octroi, et à chaque voiture il fouillait avec un soin scrupuleux dans les recoins les plus secrets, quand une jeune fille, les cheveux épars, l’œil tout en larmes, vint à demander aux douaniers s’il n’avaient pas vu une chaise à porteurs, transportant à l’Hôtel-Dieu sa pauvre mère, extrêmement malade de la peste ?

Non, répondirent-ils, et vous faites bien de nous prévenir, car nous prendrons nos précautions.

En effet, à peine la villageoise avait-elle fait ses lamentations, qu’une chaise-à-porteurs paraît et s’avance: un personnage affublé d’un vaste coqueluchon de taffetas noir, enveloppé, de la ceinture aux pieds, d’une grosse couverture de laine, à demi couché dans l’intérieur, semblait être la malade octogénaire; et pour rendre l’avertissement de la jeune fille plus vraisemblable, un pot de nuit rempli d’une essence qui n’était pas à la rose, répandait dans l’étroit espace de la chaise à porteurs une odeur infecte. Les préposés craignant de gagner la peste, ne firent que de très rapides perquisitions. Aussi, lorsque la prétendue pestiférée fut à vingt pas, le capitaliste la faisant sortir de sa retraite, et la tirant par la queue :

Venez avec moi, bonne femme, lui dit-il avec raillerie, toucher les deux mille louis que vous avez si bien gagnés. M. de Bellechasse est trop galant homme pour vous refuser, ayant si bien joué votre rôle. 

C’était un gros cochon qu’il s’amusait à taquiner en le tirant par la queue.

  » Les Farces nocturnes des contrebandiers et des fraudeurs  » Corbet, Paris, 1821.

Le Chien de M. Le Vaillant

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M. Le Vaillant, dans le cours de ses voyages en Afrique, perdit un jour une petite chienne favorite qu’il avait apportée avec lui.

Après l’avoir appelée à grands cris et avoir tiré plusieurs coups de fusil pour lui faire distinguer, s’il était possible, l’endroit où était la compagnie, il ordonna à un de ses Hottentots de monter à cheval et de retourner sur ses pas à quelque distance pour aller à sa rencontre. Au bout de quatre heures, l’homme revint avec cette chienne qu’il portait devant lui sur la elle, portant en même temps une chaise et un panier qui étaient tombés sur la route d’un des chariots.

Cet animal fut trouvé à la distance de deux lieues couché sur le chemin, et gardant la chaise et le panier : si cet homme n’eût pas réussi dans ses recherches, il est indubitable qu’elle fût morte de faim ou qu’elle fût devenue la proie des bêtes féroces dont ces plaines de la Cafrerie abondent.

Bertin, Mme (née de Verceil), Nepveu, Paris, 1824.