Le fantôme de l’Isle-Adam

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singeEn 1750, un officier du prince de Conti, étant couché dans le château de l’Isle-Adam, sentit tout à coup enlever sa couverture.

Il la retire… on renouvelle le manège; tant qu’à la fin l’officier ennuyé jure d’exterminer le mauvais plaisant, met l’épée à la main, cherche dans tous les coins et ne trouve rien. Etonné, mais brave, il veut, avant de conter son aventure, éprouver encore le lendemain si l’importun reviendra. Il s’enferme avec soin, se couche, écoute longtemps, et finit par s’endormir. Alors on lui joue le même tour que la veille. Il s’élance du lit, renouvelle ses menaces, et perd son temps en recherches. La crainte s’empare de lui; il appelle un frotteur, qu’il prie de coucher dans sa chambre, sans lui dire pour quel motif. Mais l’esprit ne reparaît plus.

La nuit suivante, il se fait encore accompagner du frotteur, à qui il raconte ce qui lui est arrivé; et ils se couchent tous deux en tremblant. Le fantôme vient bientôt, éteint la chandelle qu’ils avaient laissée allumée, les découvre et s’enfuit. Comme ils avaient entrevu cependant un monstre difforme, hideux, et gambadant, le frotteur s’écria que c’était le Diable, et courut chercher de l’eau bénite. Mais au moment qu’il levait le goupillon, pour asperger la chambre, le Diable le lui enlève et disparaît…

Les deux champions poussent de grands cris : tout le monde accourt, on passe la nuit en alarmes, et le lendemain matin, on aperçoit sur le toit de la maison, un gros singe qui, armé d’un goupillon, le plongeait dans l’eau de la gouttière, et en arrosait les passants.

 

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Archimède, 287 avant J.-C.

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Archimede.

Les Romains, ces rudes conquérants du monde entier, ont résolu de ranger la Sicile au nombre de leurs provinces. Leur flotte est devant Syracuse, qui se défend avec l’énergie du désespoir. Les machines meurtrières, balistes et catapultes, lancent à tout instant d’énormes pierres qui portent la mort dans les rangs des assiégés. Déjà les trirèmes se sont rapprochées et interceptent tout secours qui pourrait venir aux Syracusains par la voie de la mer. Métellus a promis la victoire à ses soldats, et la victoire ne peut leur manquer.

Seul, un homme ne désespère point de repousser les conquérants barbares. Ce n’est pas, comme son parent le roi Hiéron, avec la lance et les flèches qu’il combattra : il a invoqué la science, sa meilleure amie. Elle lui donne des armes terribles.

Voyez-le placé sur le point le plus favorable pour l’exécution de son dessein. Ses bataillons, ce sont des miroirs ardents. Par ce moyen, et sans avoir besoin d’employer l’éperon des vaisseaux siciliens, il porte l’incendie dans la flotte des Romains. Leurs navires s’enflamment sans qu’on puisse reconnaître la main invisible qui a allumé le feu. Non, l’auteur de ce prodige n’est pas reconnu, mais chacun le nomme; parmi les assistants chacun s’écrie :

C’est Archimède ! Il n’y a qu’Archimède qui soit capable de trouver de tels moyens de défense.

Et cependant la ville fut prise, parce qu’il était écrit que rien n’empêcherait la puissance romaine d’arriver à son faîte jusqu’à ce que les fils du Nord vinssent la détruire. La première pensée de Métellus fut d’ordonner à un soldat d’aller chercher et de lui amener Archimède avec tous les ménagements possibles.

Le savant était absorbé dans ses profonds calculs; il ignorait complètement ce qui se passait au dehors; la ville était prise, et il s’occupait encore du soin de la défendre.

Viens, lui dit brusquement le soldat; le consul te demande.

Archimède ne répondit pas.

Le soldat réitéra son invitation, sans parvenir à se faire entendre. Furieux alors et se croyant l’objet du mépris d’Archimède, il tira son glaive et le lui plongea dans le corps.

Ainsi tomba cet homme prodigieux qui avait deviné presque toutes les sciences modernes et créé la mécanique et l’hydrostatique; cet homme qui inventa la poulie pour élever les fardeaux les plus lourds et la vis creuse dans laquelle l’eau monte par son propre poids; cet homme enfin qui écrivit les Traités des Spirales et de la mesure du cercle, à une époque où le génie pouvait deviner les théories, sans en posséder la démonstration.

On peut le dire, Archimède fut le père de la science; et soit fable, soit réalité, nous comprenons qu’un jour, ivre de joie à la suite d’une découverte, il ait couru à demi-nu par les rues de Syracuse en criant :

Je l’ai trouvé ! je l’ai trouvé !

Il avait soixante-quinze ans lorsqu’il périt sous le fer d’un soldat grossier. Métellus fut inconsolable de cette perte et détesta l’auteur du meurtre. On rapporte que, selon le vœu qu’avait formulé le vieillard, il lui érigea un tombeau surmonté d’une colonne qui portait gravée en creux l’image de ses découvertes.

« Archimède ! »

C’était la plus belle oraison funèbre.

« Les Grands inventeurs anciens et modernes, …« , Alfred Des Essarts…Magnin, Blanchard et Cie, Paris, 1864.

Les deux momies

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momie

Le prince de Radziwill, dans son voyage de Jérusalem, raconte une chose fort singulière, dont il a été le témoin :

Il avait acheté en Egypte deux momies, l’une d’homme et l’autre de femme, et les avait enfermées fort secrètement dans des caisses, qu’il fit mettre à bord de son vaisseau, lorsqu’il s’embarqua à Alexandrie pour revenir en Europe. Il n’y avait que lui et deux domestiques qui le sussent, parce que les Turcs ne permettent que difficilement qu’on emporte ces momies, croyant que les chrétiens s’en servent, pour des opérations magiques.

Lorsqu’on fut en mer, il s’éleva une tempête, qui revint à plusieurs reprises, avec tant de violence, que le pilote désespérait de sauver son vaisseau. Tout le monde était dans l’attente d’un naufrage prochain et inévitable. Un bon prêtre polonais, qui accompagnait le prince de Radziville ; récitait les prières convenables à une telle circonstance; le prince et sa suite y répondaient. Mais le prêtre était tourmenté, disait-il, par deux spectres (un homme et une femme), noirs et hideux, qui le harcelaient et le menaçaient de le faire mourir. On crut d’abord que la frayeur et le danger du naufrage lui avaient troublé l’imagination.

Le calme étant revenu, il parut tranquille; mais là tempête recommença bientôt; alors ces fantasmes le tourmentèrent plus fort qu’auparavant; et il n’en fut délivré, que quand on eut jeté les deux momies à la mer; ce qui fit en même temps cesser la tempête.

 « Histoire des fantômes et des démons qui se sont montrés parmi les hommes. » Gabrielle de Paban, 1819.

Morts vivants

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mort

Au nombre des ouvrages présentés à l’Académie, est le numéro de juillet du Journal de la Société des sciences physiques, chimiques, etc., dirigé par M. Julia de Fontenelle. Dans cette livraison, nous trouvons un article sur le danger des inhumations précipitées.

Les maladies dans lesquelles se manifeste le plus souvent une suspension incomplète et momentanée de la vie, sont l’asphyxie, l’hystéralgie, la léthargie, l’hypocondrie, les convulsions, la syncope, la catalepsie, les pertes sanguines très fortes, le tétanos, la chorée, l’apoplexie, l’épilepsie, l’extase. Sur trente faits qui sont cités par l’auteur, les suivants offrent un intérêt spécial qui nous détermine à les reproduire.

A Toulouse, une dame ayant été enterrée dans l’église des Jacobins avec un diamant au doigt, un domestique s’introduisit dans le caveau pour voler cette bague, et comme le doigt était gonflé et qu’il ne pouvait l’en faire sortir, il se mit en devoir de le couper. Aux cris que poussa la défunte, le voleur tomba sans connaissance. A l’heure des mâtines les religieux, ayant entendu quelques gémissements, trouvèrent la dame vivante et le domestique trépassé. Ainsi la mort eut sa proie; il n’y eut que la victime de changée.

Un crocheteur, logé à Paris, rue des Lavandières, meurt à l’Hôtel-Dieu; on le transporte avec les autres morts dans la même fosse. Il revient à lui vers onze heures de la nuit, déchire son suaire, frappe à la loge du portier, se fait ouvrir avec beaucoup de difficulté, et revient chez lui. 

En 1759, une femme de la rue du Four, faubourg Saint-Germain, fut jugée morte et mise sur la paille, avec un cierge entre les jambes; des jeunes gens commis à sa garde renversent, en badinant, le cierge sur la paillasse ; le feu y prend; la défunte, atteinte par les flammes, pousse un cri perçant; on vole à son secours, et elle se rétablit si bien, que depuis cette résurrection, elle devint mère de plusieurs enfants.

540px-abbc3a9_prc3a9vostLe 23 novembre 1763, l’abbé Prévôt, si connu par ses productions littéraires, est frappé d’une attaque d’apoplexie en traversant la forêt de Chantilly. Le croyant mort, on le transporte chez le maire du village, et la justice fit procéder aussitôt à son autopsie. Un cri aigu, poussé par cet infortuné, prouva qu’il était vivait : il mourut sous le scalpel.

M. De vaux, chirurgien de Saint-Côme, rue Saint-Antoine, avait une domestique appelée Isabeau, qui avait été portée trois fois en terre; elle ne revint à elle la troisième fois qu’au moment où on la descendait dans la fosse. Cette femme étant morte de nouveau, on la garda pendant six jours sans l’enterrer, de peur d’avoir la corvée de la rapporter une quatrième fois chez elle.

M. Rousseau, de Rouen, avait épousé une femme de quatorze ans, qu’il laissa en parfaite santé pour faire un petit voyage à quatre lieues de la ville. Le troisième jour de son voyage, on vient lui annoncer que s’il ne part promptement, il trouvera sa femme enterrée. En arrivant chez lui, il la voit exposée sur la porte, et le clergé prêt à l’emporter. Tout entier à son désespoir, il lait porter la bière dans sa chambre, la fait déclouer, place la défunte dans son lit, lui fait faire vingt-cinq scarifications par un chirurgien; à la vingt-sixième, plus douloureuse sans doute que les autres, la défunte s’écria : « Ah ! que vous me faites mal ! » On s’empressa de lui donner tous les secours de l’art. Cette femme a eu depuis vingt-six enfants.

Mernac rapporte que la femme de M. Duhamel, avocat célèbre au parlement, regardée comme morte pendant 24 heures, fut placée sur une table pour être ensevelie. Son mari s’y opposa fortement, ne la croyant pas morte; pour s’en convaincre, sachant qu’elle aimait beaucoup les sons de la vielle et les chansons que chantent les vielleurs, il en fit monter un. Au son de l’instrument et de la voix, la défunte reprit le mouvement et la parole : elle a survécu quarante ans à sa mort apparente.

André Vesale, premier médecin de Charles-Quint et de Philippe II, traitant un grand d’Espagne, le crut mort. Ayant obtenu la permission de l’ouvrir, à peine eut-il plongé le bistouri dans le corps et ouvert la poitrine, qu’il vit le cœur palpitant. Les parents du défunt le poursuivirent comme meurtrier; l’inquisition lui fit son procès comme impie; par l’intercession du roi d’Espagne, il obtint d’être condamné simplement à faire un pélerinage en Terre-Sainte.

En 1827, dans la séance du 10 avril de l’Académie royale de médecine, M. Chantourelle lut une note sur les dangers des inhumations précipitées; cette lecture amena une discussion à laquelle M. Desgenettes dit tenir de M. Thouret, qui avait présidé à la destruction du cimetière et du charnier des Innocents, que beaucoup de squelettes avaient été trouvés dans des positions annonçant que les individus s’étaient mus après leur inhumation. M. Thouret en ayait été si frappé, qu’il en fit la matière d’une disposition testamentaire relative à son enterrement.

 

« Journal des anecdotes anciennes, modernes et contemporaines.« , Paris, 1833

Les arbres à loques

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« Arbre à loques  » à Senarpont en Picardie

L’un des cultes païens les plus mystérieux pratiqués aujourd’hui encore en France est certainement celui des arbres à loques.

Les fervents viennent de nuit, seuls ou par petits groupes, suspendre dans les branches d’un arbre des vêtements, chaussons, layettes ou chemises appartenant à des malades proches. Cette besogne accomplie, ils invoquent les forces majestueuses de la nature pour obtenir les faveurs des dieux des forêts et des bosquets. Ces pèlerins, issus de toutes les couches sociales, célèbrent un culte venu du plus profond des âges, en psalmodiant de curieuses litanies gutturales, mélange d’ancien gaulois et de langue germanique.

On peut citer l’exemple de Thérèse Robin, agent comptable dans une grande surface de Châteaubriant, qui, à l’automne 1989, est venue tous les soirs en secret pendant cinq jours invoquer les bonnes grâces de sainte Pataude sur « la tombe à la Fille », au milieu de la forêt de Teillay. Dans ses prières, elle demandait la guérison de sa mère, victime d’un paralysie faciale et condamnée par le corps médical. Pour conforter les forces invisibles, elle avait suspendu aux branches d’un if un foulard appartenant à sa mère. Hasard ou intervention des forces invoquées, toujours est-il que sa mère sortit de l’hôpital au bout d’une semaine, en bonne santé.

« Tombe de la Fille » dans la forêt de Teillay

Aujourd’hui, le culte continue, et la tombe est toujours recouverte de tulipes, de camélias et de centaines de lettres adressées à sainte Pataude qui lui demandent santé, amour,  travail et … des gains au Loto. Derrière la tombe, suspendus à des branches, des vêtements de malades flottent au vent, et dans la fraîcheur du soir, de petits groupes prient. La légende veut que la tombe fleurie soit celle d’une jeune républicaine torturée et pendue ici-même il y a plus de deux cents ans par les chouans. Les pratiques magiques ayant lieu sur la tombe à la Fille ne sont pas des cas isolés.

La presse régionale cite régulièrement des exemples qui perpétuent le culte des arbres à loques et qui reproduisent sans en avoir connaissance les anciens cultes druidiques. Ainsi, à Senarpont, dans la Somme, les fervents viennent de toute la Picardie pour appeler la protection des dieux forestiers et de saint Claude, en suspendant aux branches d’un orme des loques, chaussons, chaussettes et vestes appartenant à des malades ont on souhaite ardemment la guérison. Certains dimanches, on compte plus de cent personnes priant autour de l’arbre sacré. Avec humour, les gens des alentours surnomment le site « l’friperie d’Saint-Gleude ».

« A la découverte de la France Mystérieuse »  2001.

Matelot Volney Beckner

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nageur

Volney Beckner était fils d’un pauvre matelot irlandais : on devine aisément quelle fut l’éducation de cet enfant, destiné à passer, comme son père, sa vie entière sur un navire.

A peine put-il marcher, qu’on le mit dans l’eau et qu’on lui apprit à nager. Son père aimait à le prendre dans ses bras et à se précipiter avec lui au sein des flots; puis il le hissait sur les vergues du navire, et le forçait à s’y tenir debout et ferme pendant la tourmente ; une autre fois il lui enseignait à grimper après les cordages, à parvenir au haut des mâts, à se précipiter ensuite à la mer. A peine âgé de six ans, le jeune Volney Beckner nageait comme un poisson et grimpait comme un singe : deux facultés précieuses pour un petit mousse qu’il était.

Comme fils de matelot, il fut incorporé jeune encore dans la marine anglaise. Il n’avait encore que douze ans, ce brave petit pilotin, quand il s’immortalisa par la belle action que nous allons raconter.

Il était à bord du navire la Danaé; qui venait du Port-au-Prince en France. Il y avait sur ce vaisseau, comme passager, un riche Américain, avec sa fille unique, jeune et blonde enfant de dix ans. Cette jeune fille, comme tous les enfants élevés sur les côtes de la mer, aimait à voir le spectacle grandiose des phénomènes maritimes. Ce jour-là, la mer avait été calme, polie comme un lac glacé, la brise était douce et fraîche; c’était un spectacle ravissant que cette immensité si majestueuse; la pauvre enfant s’y plaisait. On était sur la fin du jour; le soleil disparaissait à l’horizon, projetant au loin des teintes roses.

Tout à coup, la mer se plaît à ces changements subits et imprévus, ce calme muet et solennel est interrompu par un bruit lointain. Une épaisse fumée se lève à l’horizon, grise, sombre; elle approche rapide et menaçante; les matelots, accoutumés à deviner la tempête, crient à la petite Américaine de quitter le pont; mais, sourde à leur voix, elle restait immobile, contemplant avec extase cette tempête qui s’approchait.

Cependant la mer se couvrait de moutons; des rafales brèves soulevaient les flots, qui, sous la forme de collines mobiles, venaient follement éclater en mille pièces étincelantes contre le navire, et inondaient le pont. La petite fille, loin d’être effrayée , se jette volontiers au-devant de cette pluie. Les matelots, occupés à la manœuvre, l’avaient oubliée; soudain un fort mouvement de tangage fait pencher le vaisseau avec violence. L’enfant, peu habituée à ces mouvements brusques, perd l’équilibre, pousse un cri et disparaît sous les ondes furieuses.

Heureusement ce cri a été entendu, un matelot a vu la robe brune de cette enfant à travers l’écume des vagues blanchissantes; à l’instant il s’élance après la jeune imprudente; il plonge dans cette immensité. Pendant quelques minutes l’équipage attentif n’aperçoit ni le matelot ni la jeune fille. L’Américain, le pauvre père, est là sur le pont, immobile et comme pétrifié, sondant d’un œil avide la profondeur des flots. Bientôt un point noir s’aperçoit; c’est le matelot, soutenant entre ses dents la petite fille; il nage avec courage, il lutte avec succès contre les flots. Quel est ce nageur intrépide ? personne ne le sait ; il s’est précipité dans la mer avec la rapidité de l’éclair; pas un seul ne l’a reconnu. Cependant le jeune Volney Beckner, voyant la marche de cet audacieux nageur, a bientôt compris que ce ne pouvait être que son père. Il le suit de l’œil avec inquiétude, prêt à s’élancer dans les eaux et à lui porter secours s’il le voyait faiblir; mais le vieux matelot est dans son élément et se joue de la tempête. 

Cependant bientôt il décline de la ligne droite qui devait le conduire au navire et décrit une courbe. Un instant après, on voit apparaître non loin de lui la gueule monstrueuse d’un requin. Volney a compris le danger, et tandis que tout s’agite sur le pont, que les plus braves n’osent affronter la tempête et l’animal vorace pour secourir leur camarade, que le père de la petite fille se désole et pousse des cris de désespoir, le jeune pilotin a saisi un sabre, l’a mis dans ses dents, et s’est jeté silencieusement à la mer. Bientôt on le voit se diriger hardiment vers le monstre; mais celui-ci approche de sa proie; encore quelques instants, et il engloutit le matelot et la jeune Américaine. Tout à coup on voit ce monstre plonger avec fureur; des teintes rouges se mêlent à l’eau blanche des flots : c’est le jeune Volney qui s’est glissé sous le requin et lui a enfoncé son sabre dans le ventre. L’animal lâche alors sa première proie et s’élance après son agresseur.

nageur

Beckner le père arrive bientôt au navire et rend à un père éploré sa fille, qu’il croyait à jamais perdue. Mais quel n’est pas son désespoir en voyant son propre fils courir les dangers auxquels il vient lui-même d’échapper. Cependant le jeune pilotin, voyant son père sauvé, nage directement dans la direction du navire. Le requin, blessé et perdant son sang, le suit avec mollesse, et cependant de très près ; enfin, après une cruelle et longue inquiétude, un cri de joie est unanimement poussé par l’équipage témoin de cette longue et inégale lutte.

Le jeune Beckner est aussi sauvé; il a saisi le cordage qu’on lui a jeté, il s’y cramponne, et on le tire avec vigueur. Mais le requin n’a pas perdu de vue sa proie; on le croyait loin; il n’avait fait que plonger pour prendre un plus vigoureux essor; il s’élance avec fureur après son ennemi, qui déjà était à quelques pieds au-dessus des eaux; il l’atteint, le saisit par le milieu du corps, et sépare en deux cet intrépide et malheureux enfant.

« Vies des enfants célèbres de tous les temps et de tous les pays. »   J. Caboche-Demerville, Librairie pittoresque de la jeunesse. Paris,1844

L’esprit obligeant

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esprit

En l’An 1210, un bourgeois d’Epinal, nommé Hugues, fut visité par un esprit, qui faisait des choses tout-à-fait merveilleuses, et qui parlait à tout le monde, sans se montrer.

On lui demanda un jour son nom, et de quel lieu il venait ? Il répondit qu’il était l’esprit d’un jeune homme de Clésentine, village à sept lieues d’Epinal ; que sa femme vivait encore, et qu’il l’avait abandonnée, parce qu’elle avait eu trop de familiarité avec son curé.

Un autre jour, Hugues ayant ordonné à son valet de seller son cheval, et de lui donner à manger, le valet différé de faire ce qu’on lui commandait, parce qu’il s’occupait d’autre chose. Dans l’intervalle, l’esprit fit son ouvrage, au grand étonnement de tout le monde.

Un autre jour, Hugues, voulant se faire saigner, dit à sa fille de préparer des bandelettes. L’esprit alla aussitôt prendre une chemise neuve dans une autre chambre, la déchira par bandes, et vint ensuite la présenter au maître, en lui disant de choisir les meilleures.

Un autre jour, la servante du logis ayant étendu du linge dans le jardin, pour le faire sécher, l’esprit le porta au grenier, et le plia plus proprement que n’aurait pu faire la plus habile blanchisseuse.

Ce qui est fort remarquable, c’est que, pendant six mois qu’il fréquenta cette maison, il n’y fit aucun mal à personne, et ne rendit que de bons offices, contre l’ordinaire de ceux de son espèce.