Je vais mourir ce soir, à 9 heures …

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Le Dr W. C., de Seranyn, dans son ouvrage : « Contribution à l’Etude de certaines facultés cérébrales méconnues » rapporte le fait suivant, qu’il a personnellement observé au cours de sa longue carrière médicale.

Jean Vitalis était un homme robuste, gros, sanguin, marié, sans enfants, jouissant d’une parfaite santé. Il devait avoir 39 ans lorsqu’il fut subitement pris d’une fièvre violente et de douleurs articulaires. J’était son médecin, et, lorsque que je le vis, les symptômes qu’il présentait étaient ceux d’un rhumatisme articulaire aigu.

Le traitement actuel de cette maladie par les salicylates n’était pas encore connu. Nous traitions alors par la quinine, l’opium, le nitrate de potasse, le colchique, les boissons diurétiques, etc., etc. Le mal traînait pendant six à sept semaines, et se terminait le plus souvent par la guérison. Quelquefois, cependant, la mort arrivait à la suite de complications cardiaques ou cérébrales.

Je fus surpris, le matin du seizième jour, de trouver Jean Vitalis tout habillé, assis sur son lit, souriant, ayant les pieds et les mains entièrement dégagés et ne présentant plus la moindre fièvre. Je l’avais laissé la veille dans un triste état. Les articulations de l’épaule, du coude, des mains, du genou, des pieds étaient tuméfiées et douloureuses. Il avait une forte fièvre et je ne pouvais jamais prévoir que j’allais le trouver aussi frais et dispos.

D’une façon très calme, il me dit qu’il attribuait sa guérison subite à une vision qu’il avait eue pendant la nuit. Il prétendait que son père, mort depuis quelques années, lui était apparu.

Voici à peu près ce qu’il me dit :

  – Mon père est venu me visiter cette nuit. Il est entré dans ma chambre par cette fenêtre qui donne sur le jardin. Il m’a d’abord bien regardé de loin, puis il s’est approché de moi, m’a touché un peu partout pour enlever mes douleurs et ma fièvre, ensuite il m’a annoncé que j’allais mourir ce soir, à 9 heures précises. Au moment de son départ, il a ajouté qu’il espérait que j’allais me préparer à cette mort, comme un bon catholique. J’ai fait appeler mon confesseur qui arrivera bientôt ; je vais me confesser et communier ; ensuite je me ferais donner l’extrême onction. Je vous remercie beaucoup pour les soins que vous m’avez donnés, ma mort ne sera pas causée par un manque quelconque de votre part. C’est mon père qui le désire ; il a sans doute besoin de moi, il reviendra me prendre à 9 heures, ce soir.

Tout cela était dit d’une façon très calme, avec un visage souriant et une réelle expression de contentement et le bonheur rayonnait sur ses traits.

  Vous avez eu un rêve, une hallucination, lui dis-je, et je m’étonne que vous y ajoutiez foi.

  Non, non me dit-il, j’étais parfaitement éveillé, ce n’était pas un rêve. Mon père est vraiment venu, je l’ai bien vu, je l’ai bien entendu, il avait l’air bien vivant.

  Mais cette prédiction de votre mort à heure fixe, vous n’y croyez pas, sans doute, puisque vous voilà guéri ?

  Mon père ne peut pas m’avoir trompé. J’ai la certitude que je vais mourir ce soir, à l’heure qu’il m’a indiquée.

Son pouls était plein, calme, régulier, sa température normale. Rien n’indiquait que j’étais en présence d’un malade gravement atteint. Cependant je prévins la famille que des morts survenaient parfois dans les cas de rhumatisme cérébral, et le Dr R…, un vieux et excellent praticien, fut appelé en consultation.

Le Dr R… dit devant le malade toutes sortes de plaisanteries au sujet de son hallucination et de sa mort prochaine ; mais à part, devant la famille réunie, il dit que le cerveau était atteint et que, dans ce cas, le pronostic était grave.

  Le calme du malade, ajouta-t-il, est bizarre et insolite. Sa croyance à l’objectivité de sa vision et à sa mort prochaine est surprenante. Ordinairement, on a peur de la mort; lui n’a pas l’air de s’en soucier, au contraire, il paraît heureux et content de mourir. Cependant, je puis vous assurer qu’il n’a pas l’air d’un homme qui va mourir ce soir ; quant à fixer d’avance le moment de sa mort, c’est de la farce.

Je revins vers midi voir mon malade qui m’intéressait vivement. Je le trouvai debout, se promenant de long en large dans la chambre à coucher, et cela d’un pas ferme, sans le moindre signe de faiblesse ou de douleur.

  Ah ! me dit-il, je vous attendais. Maintenant que je me suis confessé et que j’ai communié, puis-je manger quelque chose ? J’ai une faim atroce, mais je ne voulais rien prendre sans votre permission.

Comme il n’avait pas la moindre fièvre et qu’il présentait toutes les apparences d’un homme en parfaite santé, je lui permis de manger un bifteck aux pommes.

Je revins vers 8 heures du soir. Je voulais être auprès du malade pour voir ce qu’il allait faire lorsque les 9 heures seraient venues.

Il était toujours gai ; il prenait part à la conversation avec entrain et raisonnablement. Tous les membres de sa famille se trouvaient rassemblés dans la chambre. On causait, on riait. Son confesseur, qui se trouvait là, me dit qu’il avait dû céder aux instances réitérées du malade, et qu’il venait de lui administrer le sacrement de l’extrême-onction.

  Je ne voulais pas le contrarier, ajouta-t-il; il a tellement insisté; du reste, c’est un sacrement que l’on peut administrer plusieurs fois.

Il y avait une pendule dans la chambre et Jean, que je ne perdait pas de vue, y jetait de temps en temps des regards anxieux.

Lorsque la pendule vint à marquer 9 heures moins une minute, et pendant que l’on continuait à rire et à causer, il se leva du sofa sur lequel il était assis et dit tranquillement

  –  L’heure est venue.

Il embrassa sa femme, ses frères, ses soeurs, puis il sauta sur son lit avec beaucoup d’agilité. Il s’assit, arrangea les cousins, puis, comme un acteur qui salut le public, il courba plusieurs foi la tête, en disant :

  – Adieu ! adieu !

Il  s’étendit sur son lit sans se hâter et ne bougea plus.

Je m’approchai lentement de lui, persuadait qu’il stimulait la mort. A ma grande surprise, il était mort, sans angoisse, sans râle, sans un soupir, il était mort d’une mort que je n’ai jamais vue.

On a d’abord espéré que ce n’était qu’une syncope prolongée, une catalepsie ; l’enterrement a été longtemps différé, mais il a fallu se rendre à l’évidence devant la rigidité du cadavre et les signes de décomposition qui s’ensuivirent.

Ernest Bozzano

Bibliothèque de philosophie spiritualiste moderne et des sciences psychiques.

Frédéric II et le fantôme de la bonne du curé

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bonne-curé

Il y avait en 1762 dans un petit village de Prusse nommé Quarrey, un brave curé, l’abbé Hartmann, dont la vieille bonne Angelica était une véritable perle.

Levée à l’aube, couchée la dernière, elle faisait une cuisine délicieuse, cirait une fois par semaine les parquets du presbytère, savait, comme pas une, laver et repasser soutanes, surplis et nappes d’autel, brodait d’admirables étoles, réussissait à merveille les tartes et les confitures et trouvait encore le temps de faire, le soir à la veillée, une partie de dominos avec son maître; ce maître auquel elle vouait un véritable culte et qu’elle soignait comme un enfant.

Son rôle ne se bornait pas, d’ailleurs, à tenir la maison et à fleurir l’autel. Elle bêchait aussi le jardin, sonnait les cloches à l’angélus et savait protéger farouchement l’abbé Hartmann contre les importuns. Il ne fallait pas venir sonner à la porte du presbytère à l’heure où le brave curé, l’estomac rempli de saucisses aux choux arrosées d’un verre de schnaps, faisait sa sieste. Angelica, cessant pour un moment d’être la douce et humble personne qui glissait sans bruit dans les couloirs du presbytère, devenait un véritable chien de garde.

Monsieur le curé est occupé ! glapissait-elle. Revenez plus tard !

Plusieurs paroissiens, qui s’étaient permis d’insister, avaient dû fuir sous la menace d’un gourdin qu’Angelica, dans son désir de protéger le sommeil de son saint homme, n’hésitait pas à brandir avec fureur. On racontait même qu’un jour, elle avait botté le derrière d’une bigote, véritable punaise de sacristie qui venait pour la dixième fois demander au curé de lui bénir un moule à gaufres reproduisant le portrait de saint Irénée … Bref, Angelica n’était pas seulement une maîtresse de maison accomplie. C’était aussi une maîtresse-femme …

  Quand je ne serai plus là, disait-elle souvent, je me demande ce que vous deviendrez, monsieur le curé !

Le brave abbé Hartmann la rassurait:

  – Angelica, vous nous enterrerez tous ! … Et vous ferez encore des confitures de mirabelles alors que nos os, depuis longtemps, ne seront plus que poussière …

Mais le saint homme propose et Dieu dispose … Un jour de novembre 1762, la bonne et vigilante Angelica rentra du lavoir en claquant des dents, se coucha avec de la fièvre non sans avoir préparé pour son maître une succulente perdrix aux marrons, et, sans une plainte, trépassa de ce monde dans l’autre.

Naturellement, la peine de l’abbé Hartmann fut immense. Et c’est la mort dans l’âme qu’après avoir enterré la malheureuse Angelica, le curé engagea une nouvelle servante. Celle-ci se nommait Frida. Elle avait tout juste quarante ans, l’âge canonique imposé alors aux bonnes des ecclésiastiques et paraissait pleine de bonne volonté. Elle vint s’installer le 12 novembre au presbytère. C’est le lendemain qu’eurent lieu les premiers faits bizarres.

Ce jour-là, Frida se lève à l’aube. Elle descend à la cuisine et ce qu’elle voit la fige sur le seuil: la cuisinière est allumée, une soupe à la citrouille (le régal de l’abbé Hartmann) est en train de mijoter doucement; le carrelage a été lavé; sur la table, des légumes sont épluchés. Stupéfaite, elle entre dans la salle à manger pour préparer le feu. C’est inutile: les flammes dansent dans la cheminée et la pièce est déjà tiède. Qu’est-ce que cela signifie ?

Soudain, Frida devient rouge de confusion. Serait-ce monsieur le curé qui, levé avant elle, aurait tout préparé pour lui faire honte ? Elle entend justement son pas dans l’escalier. Elle se précipite:

Excusez-moi, monsieur le curé …
Pourquoi donc ?
C’est vous, n’est-ce pas, qui avez tout préparé ?
– Préparé quoi ?
Mais … le feu, la soupe et les légumes que j’ai trouvés en me levant … Sans parler du carrelage que vous avez lavé …
Moi ? D’abord, ma bonne Frida, je ne sais rien faire de tout cela, et puis, je viens tout juste de me lever …  Allons, allons, vous n’étiez pas bien réveillée …

Et l’abbé s’en va dire sa messe. Quand il revient, il se met à table.

– Oh ! de la soupe à la citrouille ! Comment avez-vous deviné que c’était mon plat préféré ?
– Je n’ai rien deviné, monsieur le curé, puisque je vous ai dit qu’elle cuisait quand je suis descendue …

Le curé fronce les sourcils. Il se demande si sa nouvelle servante a bien toute sa raison. A ce moment, un bruit vient de la cour: quelqu’un est en train de tourner la manivelle du puits. Frida et le curé se précipitent et trouvent sur la margelle un seau rempli d’eau. La chaîne bouge encore.

– Voyez, dit Frida, ça continue …

Cette fois, l’abbé Hertmann est perplexe. Et il l’est bien davantage lorsqu’il apprend, une demi-heure plus tard, que son lit a été refait par des mains mystérieuses et qu’une pintade a été retrouvée sur la table de la cuisine, tuée, plumée, vidée, prête à être embrochée … Alors Frida prend peur:

– Je ne vais pas rester ici, monsieur le curé … Il y a un fantôme …
– Mais non, mais non, dit l’abbé … Les fantômes n’existent pas …

Mais dans son for intérieur, il commence à se demander si Angelica n’est pas pour quelque chose dans ces phénomènes étranges.

Au cours de la matinée, Frida, de plus en plus épouvantée, trouve la maison balayée, époussetée, le bois coupé en bûches, le vin tiré. Finalement, elle monte se refugier dans sa chambre. Quand elle redescent pour préparer le repas, elle découvre le couvert mis, la pintade cuite à point, la salade préparée, du pain frais et une tarte aux poires toute chaude. Alors, elle remonte dans sa chambre, prend ses affaires, et va trouver l’abbé Hartmann:

– Je m’en vais, monsieur le curé, dit-elle en pleurant. Je n’ai plus rien à faire ici. Quelqu’un fait tout à ma place. Ce n’est plus tenable ! … Excusez-moi, mais j’ai trop peur

Et s’étant signée, elle quitte le presbytère en courant.

A partir de ce moment, l’abbé Hartmann va vivre des jours extraordinaires. « Quelqu’un » d’invisible fait sa vaisselle, prépare ses repas, lave et repasse son linge, bêche son jardin et sonne l’angélus. Rapidement, toute la ville, mise au courant par Frida, ne parle que des prodiges qui se déroulent au presbytère. On vient en foule voir la manivelle du puits tourner toute seule, les assiettes traverser l’espace et se poser sur la table, le couteau éplucher les légumes et le fer à repasser se promener sur les chemises et les surplis.

Bientôt, ces manifestations étranges sont connues dans la province entière, et un jour, le roi de Prusse Frédéric II lui-même en est informé. Il ordonne sur le champ à un capitaine et un lieutenant de sa garde d’aller voir ce qui se passe.
Les deux officiers arrivent le lendemain à Quarrey et se précipite au presbytère.

– Il paraît qu’il y a un fantôme ici ? dit le capitaine en riant.

Mais il s’arrête car là, devant lui, dans le jardin, une brouette roule toute seule.

– Mais c’est le Diable ! dit-il.

Aussitôt, il reçoit, en même temps, un formidable coup de pied au derrière et une magistrale paire de gifles.

Et dès lors, personne, dans le petit village prussien, ne douta plus qu’il s’agissait là du fantôme de la brave et énergique Angelica …

« Nouvelles histoires magiques. »  Guy Breton & Louis Pauwels, Albin Michel 1978.

La Maison hantée de Notre-Dame-des-Neiges.

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Notre-Dame-des-Neiges.
Les ruines de La maison hantée. Photo : Marc-André Lévesque

Après tout, peut-être que les contes et légendes demeurent plus supportables que la stricte réalite. Ils en viennent quelques fois à occuper nos jours et nos nuits. Ces histoires sont nées avec l’homme et nous ne pouvons leur échapper. Elles creusent leur lit dans notre corps et notre esprit, elles demeurent en nous, car elles portent en elles l’intimité des longues veillées près du feu languissant.

La Maison hantée est constituée des vestiges d’un bâtiment en pierre construit vers 1848. Ils incluent des sections des murs extérieurs ainsi que des fondations d’origine. Elle est située sur un promontoire naturel dominant le fleuve Saint-Laurent, en retrait de la route 132, dans le secteur du chemin de la Grève-de-la-Pointe, dans la municipalité de Notre-Dame-des-Neiges.

La valeur patrimoniale de la Maison hantée repose sur son intérêt ethnologique. Le bâtiment en ruine est à l’origine d’une légende très connue dans la région. Selon celle-ci, les ruines sont celles d’un relais de pilotes où se tenaient des soirées mouvementées et des bagarres entre marins. L’un d’eux est vraisemblablement tué lors d’une rixe et son corps apparemment enterré dans la cave. L’âme du marin est condamnée ainsi à rôder dans les environs jusqu’à son inhumation dans un cimetière. Selon la légende, le bruit fait par le fantôme et ses lamentations provoquent l’abandon des lieux. Ce récit, inspiré d’anecdotes tirées de l’histoire du pilotage et de la présence des marins, fait aujourd’hui partie intégrante de l’imaginaire collectif de la localité.

Source : Municipalité de Notre-Dame-des-Neiges, 2007.
http://historicplaces.ca/en/rep-reg/place-lieu.aspx?id=12370

Goethe et l’étonnante rencontre

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Goethe

Le poète Goethe se promenait un soir avec son ami K., revenant avec lui du Belvédère, à Weimar. Tout à coup il s’arrête, comme devant une apparition, et cesse de parler.

Son ami ne se doutait de rien. Soudainement, Goethe s’écrie :

  – Mon Dieu ! si je n’étais sûr que mon ami Frédéric est en ce moment à Francfort, je jurerais que c’est lui ! …

Ensuite il pousse un formidable éclat de rire:

  – Mais c’est bien lui … mon ami Frédéric ! Toi ici, à Weimar ? Mais au nom de Dieu, mon cher, comme te voilà fait ! habillé de ma robe de chambre … avec mon bonnet de nuit … avec mes pantoufles aux pieds, ici, sur la grande route !

Son compagnon, ne voyant absolument rien, s’épouvante, croyant le poète atteint subitement de folie. Mais Goethe, préoccupé de sa vision, s’écrie en étendant les bras:

  – Frédéric ! Où es-tu passé ? Grand Dieu !… Mon cher K., n’avez-vous pas remarqué où a passé la personne que nous venons de rencontrer ?

K., stupéfait, ne répondait rien. Alors le poète, tournant la tête de tous les côtés, s’écria d’un air rêveur:

  – Oui, je comprends … C’est une vision … Cependant, quelle peut être la signification de tout cela ? Mon ami serait-il mort subitement ? … Serait-ce son esprit ? …

Là-dessus Goethe rentra chez lui, et trouva Frédéric à la maison … Les cheveux se dressèrent sur sa tête:

  – Arrière fantôme ! s’écria-t-il en reculant, pâle comme un mort.

  – Mais mon cher, réplique le visiteur interloqué, Est-ce là l’accueil que tu fais à ton plus fidèle ami ? …

  – Ah ! cette fois, s’écria le poète, riant et pleurant en même temps, ce n’est pas un esprit, c’est un être en chair et en os.

Et les deux amis s’embrassèrent avec effusion.

Frédéric était arrivé au logis de Goethe, trempé par la pluie, et s’était revêtu des habits secs du poète; ensuite il s’était endormi dans un fauteuil et avait rêvé qu’il allait à la rencontre de Goethe et que celui-ci l’avait interpellé avec ces paroles (les mêmes que celles qu’avait prononcées le poète):

  « – Toi ici, à Weimar ? Quoi … avec ma robe de chambre … mon bonnet de nuit, et mes pantoufles, sur la grande route ? … »

« La mort et son mystère. »   Camille Flammarion, 1920.

La légende des Anges protecteurs de Mons

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anges-mons

La légende des Anges de Mons est une légende urbaine selon laquelle un groupe d’anges seraient apparus aux soldats de l’armée britannique, au début de la Première Guerre mondiale, lors de la bataille de Mons en Belgique. Elle fut particulièrement connue à l’époque, surtout dans le monde anglo-saxon, et elle continue à faire parler d’elle aujourd’hui encore grâce à Internet et au New Age.

Les origines et fondements de cette légende sont multiples. En effet, il est courant, qu’en temps de guerre, face à la violence des combats, les soldats soient empreints d’une certaine spiritualité qui répond à des interrogations logiques, et interroge le fondement même de l’individu plongé dans une guerre qui le dépasse. La proximité de la mort et les conditions de vie stressantes constituent un terreau propice à la propagation de légendes, dans un monde dans lequel les moyens de communication entre le front et l’arrière sont maigres et dans lequel les rumeurs se multiplient.

Grâce à saint Georges ?

La Grande Guerre connaitra de nombreuses légendes qui raconteront qu’en différents endroits du front, des soldats auraient obtenu l’aide de figures célestes. En fonction du contexte, ces figures prendront la forme de personnages religieux (le Christ, la Vierge Marie), de personnages légendaires ou de héros nationaux (Saint-Georges, Jeanne d’Arc, …). Ces derniers témoignent du fait que ces apparitions dépassent la simple recherche de spiritualité, mais s’ancrent dans un inconscient collectif et dans un phénomène plus complexe touchant à la légitimation de la guerre. De multiples facteurs entrent en jeux dans la propagation de ces légendes. Pour les anges de Mons, un élément important est l’intervention d’Arthur Machen, écrivain fantastique britannique. Le 29 septembre 1914, il publie dans le London Evening News, une nouvelle qui raconte qu’un soldat britannique, lors d’une bataille contre des soldats allemands, invoqua saint Georges. Aidés d’archers revenus directement de la bataille d’Azincourt, le Saint-Patron de l’armée britannique mit en déroute l’armée allemande. Le ton est celui du témoignage et non de la fiction, ce qui sema la confusion dans la perception de l’histoire. L’auteur stipula, peu de temps après la parution de son œuvre, qu’il s’agissait d’une pure fiction qu’il avait écrite afin de soutenir le moral de ses compatriotes.

Et la fiction devint légende

La rumeur se propagea rapidement en Angleterre. Durant les mois qui suivirent, de nombreux articles ou ouvrages parurent relayant les témoignages de soldats ayant participé à la Grande Retraite. La légende prit des formes diverses. Les anges qui apparurent aux troupes britanniques étaient présentés de différentes manières : nuage lumineux, cavalier, chevalier ailé, etc… Des revues spiritualistes s’emparèrent du phénomène, tout comme l’Eglise. Des sermons racontant la légende et l’intervention divine furent diffusés sur le front comme à l’arrière. Des artistes peignirent le phénomène et des œuvres musicales furent composées. La légende avait véritablement imprégné la société britannique, avec le soutien probable des autorités qui y voyaient un moyen de soutenir l’effort de guerre.

L’apparition des Anges: entre mythe et réalité

La lecture de la presse cléricale était, au début du XXe siècle, très importante et très influente. Ainsi en mai 1915, le révérend Gilson, rédacteur en chef d’All Saints et prédicateur influent et populaire de Manchester, sera vite débordé lors de la réimpression de l’histoire de Machen. L’histoire est diffusée en grand nombre. D’autres éditions ou réécritures de Machen vont apparaître sur tout le territoire anglais. L’histoire d’une infirmière, ayant prétendu avoir soigné des soldats ayant vu les Anges, va aussi voir le jour et sera rapidement diffusée dans les revues paroissiales et utilisée dans les sermons de toutes les églises protestantes du Royaume-Uni.

Dieu du côté des Alliés?

En août 1915, Arthur Machen réédite son ouvrage, il y ajoute une préface claire en y indiquant que son histoire était fictive et qu’il n’y a aucun fondement avec la réalité. Cependant, le déni de Machen ne va pas changer la donne, la population croit encore ardûment à l’apparition des Anges. Une des conséquences de cette nouvelle édition est la publication d’une vaste série d’ouvrages prétendant fournir la preuve de leur existence. Dès 1915 une enquête de la Society for Psychical Research [1] indique qu’il n’existe pas de témoignage de première main. Elle indique que les Anges s’avèrent, après enquêtes être fondés sur la seule rumeur et ne peuvent être rattachés à aucune source sérieuse.

En fait, les Anges de Mons ont souvent été cités comme la « preuve » que Dieu était du côté des Alliés. À la fin de l’été 1915, il aurait été antipatriotique, voire presque une trahison, d’en douter. Cela va même perdurer jusque dans les années 60 car un historien britannique indique dans l’un de ses ouvrages qu’une intervention surnaturelle a été observée, plus ou moins fiable, du côté britannique, en effet, les Anges de Mons étaient le seul fait surnaturel reconnu de la guerre par les autorités supérieures.

L’Etat britannique préfère y croire

Nous avons dès lors l’impression que l’État britannique n’intervient pas dans cette histoire. Deux conceptions voient le jour : la première est la non-intervention du Gouvernement dans l’expansion de la légende et la seconde est qu’il l’aurait encouragée secrètement. Cette deuxième tendance semble à privilégier. En effet, le Gouvernement n’interagit pas officiellement, aucune déclaration ne concerne cette apparition mais cette vision des Anges a donné un regain patriotique. Les Autorités voulaient que les hommes s’enrôlent dans l’armée et attendaient le soutien des populations civiles dans leur effort de guerre. Cette apparition arrive au bon moment, car cette reconnaissance de l’aide de Dieu dans le premier conflit mondial permet ainsi d’avoir une opinion publique ralliée à la cause du Gouvernement. Mons devient dès lors le lieu cette vision car c’est le lieu du premier conflit des Britanniques et l’apparition des Anges devient le signe tangible de la victoire future des armées alliées.

Les Autorités possèdent un système de censure assez considérable où l’importance est donnée à la propagande, la désinformation et la rumeur. Le seul moyen d’obtenir de l’information est uniquement possible à partir des soldats, des connaissances, des journaux et des magazines. Ces derniers possèdent leurs informations uniquement à partir des rapports que l’armée veut bien donner. La population a besoin de recevoir des nouvelles du continent. Ainsi, par exemple, en 1914, une rumeur se propage rapidement : des soldats russes seraient arrivés en Angleterre avec encore de la neige sur leur bottes. Dès lors, nous constatons un flou entre la rumeur et l’information véridique. La légende des Anges et la rumeur de l’arrivée des soldats russes sur le front ouest sont clairement bénéfiques à la cause alliée et dès lors, les Autorités laissent l’information se diffuser. L’organe de censure aurait pu arrêter la diffusion de ces affirmations grâce à son important arsenal de gestion de l’information. Il permet non seulement la suppression des nouvelles préjudiciables issues des lettres de soldats mais également la rétention des informations jugées utiles.

Instrumentalisation des Anges

Le général de brigade Charteris va jouer un rôle important dans cette histoire. Officier du renseignement, il participe, entre autres, à la retraite de Mons. Il était conscient de la puissance et de l’utilité de la désinformation. Son implication dans la diffusion de la rumeur de l’arrivée des troupes russes ne peut pas être confirmée, par contre, une autre histoire légendaire a bien été créée et définie par Charteris. Elle concerne l’histoire de l’usine de cadavres. Il aurait été l’initiateur de la rumeur prétendant que les Allemands utilisent les corps des soldats morts pour en faire des munitions ou des aliments pour animaux. Celle-ci va perdurer durant toute la première guerre pour être démentie en 1925. Lors d’une conférence aux Etats-Unis, Charteris explicite la création de cette histoire par l’Intelligence britannique afin de rallier la Chine aux Alliés. Connaissant son implication dans la diffusion de rumeurs durant la guerre, il paraît évident qu’il a joué un rôle dans l’expansion de l’apparition des Anges. Il aurait rédigé l’histoire dans une lettre destinée à son épouse où il aurait traité des Anges lors de la retraite de Mons. Cependant, ce document, censé se retrouver dans l’ensemble des lettres envoyées à sa femme, plus de 1200 pièces, n’est pas retrouvée. Pourrait-on parler de coïncidence ? Il serait plutôt la preuve de l’implication du service de Renseignement britannique dans la propagation du mythe.

L’ouvrage de Machen peut avoir eu un rôle dans la création du mythe ultérieur mais il semble probable qu’il fut assisté de façon constante par l’Intelligence britannique. Si cela est correct, les Anges de Mons peuvent être considérés comme une pièce intéressante de l’histoire sociale, mais aussi comme un exemple magistral et durable au début de la désinformation et de la propagande.

Peut-être des hallucinations

Après la guerre, de nombreuses personnes vont se lancer à la recherche de l’apparition des Anges de Mons. Résultat de ces recherches : l’apparition n’aurait aucun lien avec l’expérience réelle. Les origines des Anges de Mons ne se trouveraient pas dans les événements de la bataille elle-même mais plutôt au moment où l’armée entre dans une nouvelle phase noire de la guerre des tranchées entraînant de ce fait une souffrance incessante. La seule preuve réelle des visions apparue au cours des débats vint de soldats véritablement en service qui ont déclaré qu’ils avaient eu des visions de cavaliers fantômes, pas d’anges ou d’archers, et ceci s’était produit durant la retraite plutôt qu’au cours de la bataille elle-même. Puisque pendant la retraite beaucoup de soldats étaient épuisés et n’avaient pas dormi correctement depuis des jours, il se peut que ces visions furent des hallucinations.

L’histoire d’une intervention divine a pu donc se développer dans ce contexte sombre. Le Gouvernement a certainement dû agir pour remonter le moral de l’opinion britannique suite aux nombreuses défaites et à l’enlisement de la guerre, alors que l’on pensait que tous les soldats seraient rentrés pour Noël. De plus en plus de soldats décèdent sur le champ de bataille et plusieurs légendes et mythes se développent de façon considérable sur le territoire anglais. L’histoire des Anges de Mons va prendre une dimension plus importante grâce à l’ouvrage de Machen. Même s’il indique que cette aventure est pure invention, cela déclenche un mouvement populaire de croyance impossible à désamorcer. Tout cela se traduit par la création d’une légende durable, survivant bien au-delà de la courte histoire qui l’a créée. Ainsi, l’histoire a été absorbée par la mémoire populaire britannique.


[1]
La Society for Psychical Research est une association à but non lucratif britannique fondée en 1882 dont l’objectif est d’étudier d’un point de vue scientifique les phénomènes décrits comme paranormaux.

http://www.mons.be/decouvrir/histoire/1914-1918/les-anges-de-mons

Le spectre en haillons

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Athénodore-spectreIl existait à Athènes une maison spacieuse et commode, mais de mauvaise réputation et maudite. Dans le silence de la nuit, on entendait un son métallique et, si on tendait l’oreille, on percevait un bruit de chaînes, d’assez loin d’abord, puis de très près.

Bientôt apparaissait un spectre, un vieillard épuisé par la maigreur, en haillons, la barbe longue et les cheveux hérissés; il portait, aux pieds, des entraves et, aux mains, des chaînes qu’il agitait. Aussi les habitants passaient-ils, dans la crainte, des nuits blanches, sinistres et effrayantes. L’insomnie les rendait malades, puis venait la mort, car la crainte allait croissant : en effet, même en plein jour, malgré la disparition du fantôme, les yeux gardaient son souvenir et la peur persistait plus longtemps que les motifs d’avoir peur. La maison fut donc délaissée, condamnée à la solitude, tout entière livrée à ce prodige. On y mit cependant une affiche, au cas où quelqu’un, dans l’ignorance d’un défaut si grave, eût voulu l’acheter ou la louer.

Le philosophe Athénodore vint à Athènes, lut l’annonce et entendit le prix que sa modicité rendait suspect. Il s’informe, apprend toute l’affaire et malgré cela, ou plutôt pour cette raison, loue la maison. A la tombée du jour, il se fait placer un lit dans l’entrée, réclame des tablettes, un stylet, de la lumière; il renvoie tous ses gens à l’intérieur et lui-même concentre son attention, ses yeux, sa main, sur sa rédaction, de crainte que son esprit, livré à lui-même, n’entende des bruits imaginaires et ne se crée d’inutiles frayeurs.

D’abord, comme partout ailleurs, le silence de la nuit; puis des bruits de fer et des mouvements de chaînes. Lui, ne lève pas les yeux, ne dépose pas son stylet, mais renforce sa concentration et en fait un écran contre ce qu’il entend. Alors le bruit s’intensifie, se rapproche : On l’entend déjà sur le seuil, pour ainsi dire, et déjà à l’intérieur. Le philosophe se retourne, regarde et reconnaît l’apparition dont on lui avait parlé. Elle se tenait debout et faisait signe du doigt, comme pour l’appeler; mais Athénodore, de la main, lui signifie d’attendre un peu et se penche à nouveau sur ses tablettes et son stylet. Elle, elle lui faisait résonner ses fers au-dessus de la tête pendant qu’il écrivait. Le philosophe se retourne, voit qu’elle lui fait le même signe qu’auparavant et, sans attendre, il prend la lumière et la suit. Elle marchait d’un pas lent, comme alourdie par les chaînes. Après avoir obliqué vers la cour, tout à coup, elle disparut, abandonnant son compagnon. Laissé seul, celui-ci marque la place d’un tas d’herbes et de feuilles.

Le lendemain, il va trouver les magistrats et leur conseille de faire creuser l’endroit. On découvre, au milieu des chaînes, des os emmêlés que le corps en décomposition par l’action du temps et du sol, avait laissés décharnés et rongés par les liens. Rassemblés, ils sont enterrés aux frais de l’Etat. Après cela, la maison fut débarrassée des Mânes qui avaient reçu une sépulture selon les rites.

Pline le Jeune, Lettres, VII,27.

L’impératrice Eugénie chez les zoulous

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Le prince impérial Louis face aux Zoulous.
Le prince impérial Louis face aux Zoulous.

Nous sommes le 29 février 1879, à Southampton. Un gros bateau à roues le Danube, s’apprête à appareiller. Sur le pont, un jeune officier de vingt-trois ans, ému mais souriant, fait des signes à une femme vêtue de noir qui, sur le quai, pleure doucement.

Un hurlement de sirène, le bruit des pales qui commencent à tourner dans un grand remous d’eau, et le bateau quitte le port. Rapidement, il gagne le large tandis que, sur le quai, la femme agite maintenant une longue écharpe blanche que le jeune homme, accoudé au bastingage, s’efforce d’apercevoir le plus longtemps possible. Ce sera la dernière vision qu’il aura de sa mère. Ces deux êtres, en effet, ne se reverront jamais.

Lui, ce jeune officier élégant aux yeux bleus et aux traits fins, dont les cheveux sont légèrement parfumés à la violette, c’est le prince impérial Louis, fis de Napoléon III. Elle, cette dame en noir qui maintenant regagne sa voiture en sanglotant, c’est l’impératrice Eugénie, exilée en Angleterre depuis la chute du Second Empire, et veuve depuis six ans.

Le prince impérial a obtenu du gouvernement britannique, alors en guerre contre les Zoulous, l’autorisation de s’engager dans la Royal Horse Artillery. C’est donc sous l’uniforme anglais que ce Bonaparte, arrière-neveu de Napoléon 1er, s’en va se battre en Afrique du Sud.

Le 26 mars, après vingt-sept jours de traversée, il est au Cap. Le 3 avril, il débarque à Durban. Le 19, il atteint Pietermaritzburg. Le 29, il s’installe à Dundee.

Le 1er juin enfin, il part en mission dans la brousse avec une dizaine d’hommes. Vers deux heures, le petit groupe s’arrête pour déjeuner. L’endroit est calme et l’on s’attarde. Après le café, le prince s’amuse même à dessiner quelques croquis sur son carnet de notes.

Soudain, une horde de Zoulous, grimaçants et armés de sagaies, surgit des hautes herbes en hurlant et attaque le petit campement. Pris de panique, les Anglais sautent sur leurs chevaux et se sauvent sans tirer un coup de feu. Le prince Louis reste seul contre les assaillants. Armé de son revolver, il tient tête désespérément pendant quelques minutes. Mais un javelot l’atteint au ventre; un autre lui crève l’œil droit. Il s’effondre. Les Zoulous s’acharnent alors sur le mourant; on retrouvera son cadavre transpercé de dix-sept coups de sagaie … Le lendemain, une colonne anglaise va chercher le corps du prince impérial et le ramène à Durban où il est placé sur un bateau en partance pour l’Angleterre.

En apprenant la mort de son fils, l’impératrice Eugénie, nous disent les témoins,  » poussa un cri horrible, puis s’effondra, comme hébétée « . Pendant des semaines, des mois, son désespoir est effrayant.

Puis en avril 1880, elle décide de se rendre en Afrique du Sud pour passer le jour anniversaire de la mort de Louis à l’endroit même où les Zoulous l’ont tué. Elle arrive à Pietermaritzburg au milieu du mois de mai. Aussitôt, accompagnée du marquis de Bassano, de quelques officiers anglais, de deux dames de compagnie, s’une escorte de vingt cavaliers et d’un guide zoulou, elle s’enfonce dans la brousse.

  – L’endroit doit être facile à trouver, dit-elle en partant, puisqu’on y a élevé un tas de pierres en forme de pyramide.

Après des jours de marche, la petite expédition arrive dans la région où le jeune prince a été massacré.

Hélas ! depuis un an, la végétation dévorante de la forêt tropicale s’est à ce point développée qu’il faut s’ouvrir un chemin à coups de hache. Pendant plusieurs jours, on tâtonne, on tourne en rond dans un effroyable enchevêtrement d’herbes géantes, de lianes et de plantes hostiles. Un soir enfin que tout le monde est las et découragé, l’un des Anglais, Sir Evelyn Wood, dit à l’impératrice :

  Je suis désolé, madame, mais je crois qu’il faut renoncer à poursuivre nos recherches. Les quelques pierres qui indiquaient l’endroit où est tombé le prince ont été absorbées, englouties par la végétation. On ne les retrouvera jamais …

Eugénie baisse la tête. Elle aussi commence à penser que toutes ces recherches sont inutiles, que la forêt a effacé à jamais l’endroit où son fils a été tué, que son entreprise est insensée et qu’elle a fait douze mille kilomètres pour rien … Elle rentre sous sa tente et passe la nuit à pleurer.

C’est alors qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire. L’impératrice Eugénie, qui est prostrée au pied d’un arbre, se relève soudain comme si elle était touchée par une inspiration subite. Les Anglais la regardent. Elle paraît bouleversée.

  – C’est par ici ! crie-t-elle.

Et, s’emparant d’une hachette, elle s’enfonce dans la forêt suivie de ses compagnons éberlués. Marchant droit devant elle, tranchant des lianes, trébuchant sur des souches pourries et des troncs d’arbres renversés, se déchirant aux épines, écartant de ses mains ensanglantées des herbes plus hautes qu’elle, elle se dirige sans hésiter vers un point mystérieux.

Pendant des heures, ne s’arrêtant pas une seconde, comme poussée par une force surnaturelle, cette femme de cinquante-quatre ans, qui n’a aucune habitude des exercices physiques, marche ainsi sans manifester la moindre fatigue. Tout à coup, ses compagnons l’entendent pousser un cri de triomphe :

  – C’est ici !

Incrédules, ils s’approchent et voient qu’effectivement Eugénie a trouvé, à demi-caché dans les broussailles, le tas de pierres amoncelées en forme de pyramide.

L’impératrice est tombée à genoux et pleure. Quand elle se relève, Sir Evelyn Wood vient près d’elle :

  – Comment avez-vous pu deviner, madame, que ces pierres se trouvaient là ?

Eugénie explique alors qu’au moment où, désespérée, elle allait suivre ses compagnons et rentrer à Dundee, elle a soudain senti un extraordinaire parfum de violettes.

  Ce parfum, dit-elle, m’entourait, m’assaillait même avec une telle violence que j’ai cru défaillir. Or, vous l’ignorez sans doute, mon fils avait une véritable passion pour ce parfum. Il en usait à profusion pour ses soins de toilette. Alors, il m’a semblé que c’était un signe. Et j’ai suivi aveuglément cette senteur sans douter un instant qu’elle me mènerait à l’endroit où Louis était tombé … Et vous voyez, j’ai eu raison. C’était bien un signe …

Les Anglais la considèrent avec stupéfaction.

  – Maintenant, ajoute Eugénie, soyez gentils. Laissez-moi seule …

Sir Evelyn Wood et ses compagnons se retirent à une centaine de mètres et établissent un campement, tandis que l’impératrice demeure toute la nuit seule, à genoux et en pleurs, auprès de la pyramide de pierres devant laquelle elle a allumé des bougies en guise de cierges.

Or, au petit matin, il se passe un fait étrange: bien qu’il n’y ait pas le moindre souffle de vent, l’impératrice voit tout à coup la flamme des bougies se coucher comme si quelqu’un voulait les éteindre. Très émue, elle demande :

  Est-ce toi qui est là ? … Tu veux que je me retire ?

Alors, les flammes s’éteignent brusquement.

Et Eugénie s’en va en tremblant rejoindre ses compagnons.

« Histoires extraordinaires. »  Guy Breton & Louis Pauwels, Albin Michel, 1980.