Comment télégraphiera-t-on au XXème siècle ?

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La télégraphie optique, que nos grandes manoeuvres militaires ont popularisée, l’héliographe de campagne à main adopté dans l’armée anglaise des Indes, transmettent les signaux à distance, à travers l’espace, comme le faisait le télégraphe aérien de Chappe lorsqu’il nous annonçait les victoires de Valmy.

La télégraphie électrique sans fils est depuis longtemps à l’étude. Quand, en 1870, Paris assiégé vivait isolé du reste du monde, sans nouvelles des armées qui combattaient loin de lui et pour lui, deux savants français tentèrent de communiquer télégraphiquement avec la province, en se servant des eaux de la Seine comme conducteur du courant électrique. Il ne fallait plus songer en effet à télégraphier par les méthodes ordinaires. Le gouvernement de la Défense nationale, prévoyant l’investissement prochain, avait bien, dès les premiers jours de Septembre, pris la précaution d’enterrer d’avance les fils télégraphiques sur une certaine longueur en dehors de l’enceinte de la capitale; mais les fils ne tardèrent pas à être coupés.

Dès que la rupture des fils fut connue, on n’eut plus, à l’Hôtel de Ville où siégeait le gouvernement, qu’une seule pensée : chercher et trouver un moyen quelconque de communication avec, les armées de province. Les ballons montés s’y prêtèrent dans une certaine mesure ; mais ce n’était plus là la télégraphie rapide, l’éclair parcourant le fil, et rapportant à heure fixe la réponse fiévreusement attendue. Ce fut alors que deux physiciens, Bourbouze et Desains, imaginèrent un procédé entièrement nouveau, la télégraphie sans fils métalliques conducteurs, première manifestation de la télégraphie de l’avenir.

Montés sur une barque, Bourbouze et Desains allaient du pont d’Iéna au pont d’Austerlitz, observant et enregistrant. Une pile électrique avait été placée par eux au pont d’Austerlitz : elle envoyait par le fleuve des courants alternatifs jusqu’au pont d’Iéna, où ils étaient recueillis au moyen d’un galvanomètre très sensible, imaginé par Bourbouze. Les courants se traduisirent par des oscillations à droite et à gauche de l’aiguille de l’instrument. Il y avait donc là, les oscillations le prouvaient, les éléments d’un langage conventionnel transmis sans fil conducteur. Allait-on pouvoir, de l’expérience entre les deux ponts, déduire la loi de transmission entre deux points quelconques ? Il fallait, pour cela, expérimenter entre deux stations éloignées.

Une mission spéciale fut organisée par le gouvernement de la Défense, qui mit à sa tête M. d’Almeida. La mission partit en ballon, mais elle n’eut pas le temps de terminer ses études. L’armistice fut conclu, puis la paix, et les essais de télégraphie sans fils cessèrent avec les préoccupations patriotiques qui les avaient fait naître.

La télégraphie sans fils ne devait pas en rester là. Graham Bell, dont les remarquables études sur le téléphone sont connues de tous, entreprit d’intéressants essais dans cette même voie. Des constatations curieuses furent faites à maintes reprises, et confirmèrent la possibilité de télégraphier un jour sans conducteurs spéciaux. On chercha à transmettre des signaux, non pas longitudinalement, suivant le cours d’une rivière, d’amont en aval, comme cela avait été fait en 1870, mais entre deux rives opposées. On conçoit l’importance que ce genre de communications peut présenter pendant une campagne, lorsque deux détachements sont séparés par un obstacle naturel, après le sautage d’un pont par exemple. La communication fut établie ; on remarqua seulement que le courant était dévié par les eaux rapides.

S’il était possible de communiquer à travers un cours d’eau, pourquoi n’eût-on point songé à mettre en relation deux navires, voguant sur la mer tranquille, ou même tempétueuse — l’agitation superficielle des vagues ne se continuant pas aux grandes profondeurs — à une certaine distance l’un de l’autre ? Quelle ressource précieuse que cette télégraphie nouvelle sans signaux extérieurs dont le moindre inconvénient est de pouvoir être saisis par la flotte ennemie ?

Rien ne serait plus facile, s’il ne suffisait que d’élargir par la pensée les résultats obtenus, que d’établir sur chaque navire un appareil récepteur, identique dans son rôle au galvanomètre installé par Bourbouze au pont d’Iéna, et de lui transmettre les signaux conventionnels, soit d’un autre navire, en marche ou mouillé en rade, soit d’un phare, soit d’un îlot quelconque. Le galvanomètre récepteur serait simplement augmenté dans ce cas d’un fort condensateur d’électricité immergé à une certaine profondeur, recevant directement le fluide et communiquant ses impressions à la surface, sur le pont du navire ou dans la cabine même du commandant. La télégraphie entre deux rives d’un fleuve nous conduit directement ainsi, on le voit, à la télégraphie sans fils, à travers l’épaisse nappe de la mer.

Le physicien anglais W. Preece devait faire plus encore, et, le premier, obtenir des résultats précis. Avec lui, le rêve commence à s’effacer, pour faire place à la réalité tangible.

Dès 1842, Henry avait observé que la décharge d’une bouteille de Leyde dans son laboratoire influençait magnétiquement les aiguilles aimantées placées dans la cave de l’habitation, à 10 mètres au-dessous. Preece reprit, dès 1885, ces expériences, qu’il développa et auxquelles il parvint à donner une sanction pratique. Nous ne saurions développer ici les admirables recherches théoriques qui conduisirent Preece aux résultats que nous nous contenterons de résumer.

Qu’il nous suffise de dire que le physicien anglais parvint à télégraphier, une première fois à 1800 mètres de distance, une seconde fois à 5 ou 6 kilomètres. C’est ainsi qu’il put communiquer, sans fils, entre les îlots Flatholin et Steep Hohn, dans le détroit de Bristol. Il en conclut, avec raison, à la possibilité d’une communication entre la France et l’Angleterre. De même entre deux îlots séparés par de forts courants, entre les sémaphores et lesphares. C’est déjà, on s’en rend facilement compte, la télégraphie de l’avenir, ou du moins ses premiers pas.

Tout récemment, les expériences d’un inventeur et homme d’affaires italien, Guglielmo Marconi, ont attiré l’attention du monde scientifique. Si l’on s’en rapporte à ses déclarations, le problème posé en 1870 par Bourbouze, étudié avec tant d’ardeur par Preece, serait bien près d’être résolu. Bientôt, demain, il serait possible de télégraphier, sans aucun intermédiaire,entre deux points quelconques.

Plus de courants glissant sur le fil, mais de simples vibrations, traversant, comme de gigantesques éclairs, non seulement l’atmosphère, mais l’eau, la terre, tous les obstacles quels qu’ils soient, et s’en allant réveiller, au point d’arrivée fixé d’avance, les aiguilles d’un galvanomètre récepteur. Ce n’est plus quelques centaines, quelques milliers de mètres, que parcourront les mystérieux rayons de M. Marconi, mais les continents tout entiers, les océans, les chaînes orgueilleuses! Lux fiât ! Les vibrations traverseraient en mer les cuirassés.

Deux navires ne pourront plus passer l’un près de l’autre sans en être avertis par une sonnerie soumise aux ondulations envoyées et reçues au passage.

Rien ne sera plus simple que de faire sauter, à distance, les soutes des cuirassés, même sans le vouloir, hélas ! Il suffirait pour cela que, dans la sainte-barbe, deux clous, deux, plaques voisines se prêtassent à la formation de l’étincelle électrique d’inflammation.

On le voit, les déductions ne font pas défaut. Contentons-nous, en ce moment, d’enregistrer ce fait, qu’avec une source d’ondulations on peut actionner à distance un appareil récepteur. Nous représentons ici M. Marconi entouré de ses deux appareils. A droite, le manipulateur faisant fonction, à la station de départ, de producteur d’électricité. A gauche, le récepteur de la station d’arrivée chargé d’agir sur l’enregistreur qui permet de lire la « dépêche transmise sans fil ». Entre les deux appareils est interposé « l’éther » à travers lequel voyagent les ondulations électriques radiantes du jeune physicien, à la jolie vitesse de 25o kilomètres par seconde !

Sommes-nous dans le domaine de la science pure, ou restons-nous dans le domaine du rêve ? Les promesses de Marconi vont-elles se réaliser ? Sont-elles seulement réalisables ? Un savant hindou, le Dr Bose, professeur au Présidency Collège de Calcutta, avait déjà étudié ces radiations merveilleuses, qu’il comparait avec raison aux ondulations  de l’eau dans laquelle on a lancé une pierre : que ces ondulations rencontrent sur leur passage un bouchon de liège, elles vont le faire danser. C’est ainsi que les radiations électriques s’en iraient actionner l’instrument récepteur, sans autre intermédiaire que l’éther. Le Dr Bose, sans aller aussi loin dans ses conclusions que le savant italien, a fait cependant d’intéressantes constatations. A 25 mètres d’un radiateur, et derrière trois murs de briques et de mortier, il installe un récepteur, que les ondulations actionnent, malgré les épais obstacles qui séparent les deux appareils. Le radiateur peut ainsi faire sonner une cloche, tirer un coup de pistolet, envoyer un message. A travers l’atmosphère sans obstacles, la communication se fait à une distance de un mille.

Marconi va plus loin dans son enthousiasme. Ni la distance, ni le brouillard, ni le métal, ni la terre, ne l’effraient.

Le jour n’est donc pas éloigné peut-être où fils et poteaux seront bien près d’être mis au rancart. Nous ne les verrions plus, ces fils qui, dans nos voyages par chemins de fer, montent et descendent incessamment derrière la vitre du compartiment, rayant le paysage, qu’ils obscurcissent, comme le feraient de grandes ailes d’oiseau. Adieu aussi les hauts poteaux, dont le nom sert aujourd’hui d’appellation ironique pour les employés de nos télégraphes modernes. Désormais les ondulations les remplaceront, croisant l’air de leurs invisibles et parlants rayons. Gare aux indiscrétions, cependant !

Comment vont se comporter ces mille et mille dépêches, se croisant à travers l’atmosphère ou le sol ? Si quelques-unes allaient se tromper! Déviées dans leur course par une rencontre, si elles s’en allaient frapper une autre oreille, révéler des secrets, porter à l’un une nouvelle intime destinée au voisin !

Mystère et espoir !

Nos neveux du XXème siècle seront là pour remédier à ces défauts de la première heure. A eux la gloire et la joie de posséder la télégraphie sans fils. Nous doutions-nous des rayons Rontgen, quand leurs curiosités, nous pouvons dire leurs merveilles, sont venues surprendre notre soif de progrès, toujours en éveil et toujours inassouvie !

« Lectures pour tous » Hachette Paris, 1898.
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Le coeur mangé

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Légende populaire de Gascogne

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Un soir de carnaval, un galant dit à sa belle :

« Belle, quand donc m’aimerez-vous ?

Galant, je t’aimerai quand tu m’auras donné la fleur dorée, la fleur qui chante au soleil levant.

Adieu, belle. Attendez-moi le soir de la Saint-Philippe (1er mai), sur le seuil de votre maison. »

Le soir de la Saint-Philippe, la belle attendait son galant sur le seuil de sa maison.

« Bonsoir, belle. Voici la fleur dorée, la fleur qui chante au soleil levant. Belle, dites moi que vous m’aimez.

Galant, je t’aime. Mon Dieu, comme tu es pâle !

Pâle, j’ai bien raison d’être pâle. Cent loups noirs gardaient la fleur dorée, la fleur qui chante au soleil levant. Ils m’ont tant mordu, que j’ai perdu la moitié de mon sang. Belle, dites moi donc quand nous fiancerons ?

Galant, nous fiancerons quand tu m’auras donné l’Oiseau bleu, l’Oiseau bleu qui parle et raisonne comme un chrétien.

Adieu, belle. Attendez-moi le soir de la Saint-Roch (16 août), sur le seuil de votre maison. » 

Le soir de la Saint-Roch, la belle attendait son galant sur le seuil de sa maison.

« Bonsoir, belle. Voici l’Oiseau bleu, l’Oiseau bleu qui parle et raisonne comme un chrétien.

Mon Dieu, galant, comme tu es triste!

Triste, j’ai bien raison d’être triste. L’Oiseau bleu, l’Oiseau bleu qui parle et raisonne comme un chrétien, dit que vous ne m’aimez pas.

Oiseau bleu, tu en as menti. Tout à l’heure, je te plumerai, et je te ferai cuire tout vif.

Belle, dites-moi donc quand nous épouserons.

Galant, nous épouserons quand tu m’auras donné le roi des Aigles, le roi des Aigles, prisonnier dans une cage de fer.

Adieu, belle. Attendez-moi le soir de la Saint-Luc (18 octobre) sur le seuil de votre maison. »

Le soir de la Saint-Luc, la belle attendait son galant sur le seuil de sa maison.

« Mère, mère, mon galant ne revient pas.

Viens à table, ma fille, ton galant arrivera pendant le souper. »

Après souper, la belle attendait son galant sur le seuil de sa maison.

« Mère, mère, mon galant ne revient pas.

Viens te coucher, ma fille. Ton galant arrivera demain matin. »

La belle alla se coucher. Mais à minuit, elle se leva doucement, bien doucement, et attendit son galant sur le seuil de sa maison.

« Bonsoir, belle. Le roi des Aigles est plus fort que moi. Cherchez donc qui vous le donne, qui vous le donne prisonnier dans une cage de fer.

Galant, quel est ce trou rouge à ta poitrine ?

Belle, c’est la place de mon coeur. Le roi des Aigles l’a mangé Nous n’épouserons jamais, jamais. »

Et le galant s’en alla dans la nuit noire. Le lendemain, la belle se rendit religieuse dans un couvent de carmélites, et porta le voile noir jusqu’à sa mort.

Dicté par Catherine Sustrac, de Sainte-Eulalie (Lot-et-Garonne) et par Anna Dumas, du Passage-d’Agen (Lot-et-Garonne).

La Grande Peur

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chateau
Le 30 juillet 1789, le Patriote françois, « journal libre, impartial et national », que dirigeait Brissot de Warville, écrivait, dans son compte rendu de la séance de l’Assemblée nationale du 28 :
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« A l’ouverture de la séance, on a fait lecture d’une lettre écrite par les officiers municipaux de Soissons au ministre de la guerre, pour lui demander des troupes. 3 à 4.000 brigands se sont répandus dans le Soissonnais et ont ravagé les récoltes. Ils ont coupé en verd les blés de la belle plaine de Périgni. On suppose que ces malheureux sont soudoyés. En effet, comment concevoir qu’ils se soient portés à un crime qui est pour eux sans utilité ?… »
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A la même date, le Journal de Paris publiait ces lignes :
**
« L’assemblée a reçu de la commission intermédiaire de la municipalité de Soissons des nouvelles qui méritent considération. Une troupe de brigands dont la terreur exagère sans doute le nombre qu’on fait monter à 4.000 hommes, se sont répandus dans les campagnes du Soissonnois qu’ils ravagent : on assure qu’ils coupent et enlèvent les blés dans les champs en plein midi… A ce sujet, M. Duport a proposé l’établissement d’un comité de quatre membres qui auroit pour objet de recueillir toutes les instructions et tous les documents sur ces crimes affreux et sur leurs auteurs. On a arrêté que le comité, au lieu d’être de 4 membres, seroit de 12, nommés dans les bureaux …»
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Ces nouvelles, qui jettent l’alarme parmi les membres de l’Assemblée, troublent également les campagnes. Partout, on parle des brigands, on redoute leur venue, on croit les voir arriver, on dit les avoir vus sur les points les plus divers…
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Sous le grand soleil de juillet, les paysans du Valois sont aux champs. Ils sont courbés vers la glèbe, leur amante, terre sacrée qui est encore domaine de seigneurs ou bien d’Eglise, mais qui, demain, deviendra la propriété du laboureur. Autour d’eux, les blés, verts encore, balancent indolemment leurs épis bercés au souffle de la brise matinale de ce 27 juillet. Le jour approche où ces récoltes seront mûres et couvriront la plaine d’un riche manteau d’or.
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Les paysans travaillent; ils pensent peut-être aussi. On leur a dit que, quelques jours plus tôt, le peuple de Paris avait pris la Bastille. Ils ne savent guère ce qu’était cette Bastille; ils n’ont jamais vu Paris et ne connaissent rien de la sombre forteresse. Qu’importe; la chute de ces lourdes murailles fait naître en eux un vague sentiment de délivrance. C’est comme si un vaillant paladin de légende venait de détruire quelque monstre menaçant, quelque horrifique guivre. Sans savoir pourquoi, les hommes se sentent plus libres, affranchis d’un péril inconnu. Des espoirs s’ouvrent en ces âmes frustes, qui envisagent la fin de leurs misères. C’est que la vie est âpre et dure. Il faut peiner pendant des heures sans fin pour se procurer une avare nourriture qui ne suffît pas à récupérer les forces dépensées.
*
Ce que l’on mange ? Les « recettes »publiées dans les journaux du temps nous l’indiquent. En cette période où le pain est cher, la presse enseigne des moyens de vivre économiquement: Dans de l’eau, faites bouillir de la graisse « ou du lard fondu à la poêle; ajoutez-y fèves, choux ou navets, ou, à défaut, une botte d’oignons ou de poireaux; coupez-y quelques morceaux de pain d’orge, et la valeur d’une chopine de ce mélange suffira à nourrir le travailleur.
*
A la veille des moissons de 1789, l’abbé Tessier, docteur en médecine de Paris, membre de la Société royale de médecine, donne des conseils pour la nourriture des ouvriers des campagnes dont « l’extrême misère à laquelle ils sont réduits depuis longtemps a dû diminuer de beaucoup les forces ». Ils ne boivent que de l’eau, constate l’abbé Tessier; cette boisson est insuffisante; il est essentiel de leur donner en outre ou du vin, ou de la bière, ou du cidre, ou de l’hydromel, selon les pays. A défaut de ces boissons, ajoute-t-il, on pourrait les remplacer par un mélange de miel, d’eau-de-vie et d’eau, dans la proportion d’une cuillerée à bouche ou deux onces de miel et d’un demi-poisson d’eau-de-vie dans une pinte d’eau. L’abbé conseille aussi d’ajouter un peu de riz à la soupe des moissonneurs. Les hommes soumis à ce maigre régime travaillent sans relâche; de nos plaines du Soissonnais et du Valois ils tirent de belles moissons et, en ce matin de juillet, ils besognent avec ardeur.

Tout à coup, vers les 8 heures 1/2, l’un d’eux alarme ses compagnons de labeur. Dans un champ proche, il voit un spectacle qui le terrifie : ce sont les brigands qui viennent couper les blés en vert, ces brigands qui, hier, étaient vers Soissons et sont aujourd’hui dans les plaines de Néry ! On regarde. Oui, là-bas, il se passe quelque chose d’anormal. On entrevoit comme une mêlée confuse, on entend des cris. Ce sont bien les brigands ! Ils sont en nombre incalculable ! Sauve qui peut ! Et les travailleurs, abandonnant les champs, refluent en toute hâte vers le village le plus proche, où les nouvelles qu’ils apportent jettent la consternation. Hors d’haleine, ils parviennent cependant à raconter ce qu’ils ont vu. Le syndic de la municipalité fait sonner le tocsin. Et, d’un clocher à l’autre, la voix lugubre des cloches fait entendre l’appel du désespoir. Tous les villages, depuis la vallée de l’Automne jusqu’à Senlis, depuis Crépy jusqu’à Pont, sont alertés.

Dans tous ces hameaux du Valois, c’est l’affolement. Les brigands vont y venir. Un pauvre village n’offre pas, contre eux, protection suffisante. Ils auraient tôt fait de l’envahir, le saccager, torturer et massacrer ses habitants. Il faut fuir !En toute hâte, on se charge de quelques hardes, des quelques objets auxquels on tient le plus et l’on court vers les villes où l’on trouvera sécurité. C’est ainsi que Pont, Senlis, Crépy, Verberie voient arriver des foules de villageois apeurés, qui racontent les terrifiants événements. On dépeint des scènes atroces dont personne ne fut témoin. On dit que des filles ont été victimes des scélérats et que ceux-ci promènent, au bout des piques, des têtes fraîchement coupées.

Contre ces brigands, on s’arme. La maréchaussée saute à cheval ; les milices citoyennes se rassemblent ; les détachements de cavalerie en garnison à Senlis, Compiègne, Pont et Crépy accourent. Ces forces se rassemblent à Verberie où, bientôt, se trouve massée une petite armée de 6.000 hommes.

Cette troupe se met en marche. Elle va cerner les bandits, les capturer, les détruire. Cavaliers des régiments du roi et de la maréchaussée, milices bourgeoises se rendent à mi-chemin de Verberie à Crépy, là où l’on a signalé la présence d’une multitude innombrable de bandits.

On cherche en vain ces brigands ou leurs traces. On ne voit rien, rien que douze paysans qui font la sieste ! On les interroge : Ils n’ont vu aucun brigand. Tout ce qu’ils peuvent dire c’est que, le matin, ils se sont chamaillés entre eux et quelque peu gourmés. C’est leur mêlée confuse, aperçue de loin, qui a fait croire à l’irruption soudaine d’une bande sanguinaire dans ces paisibles cantons.

On ne pouvait que rire de l’aventure qui avait mis en alarme tout le Valois. Puis chacun s’en retourna, les bourgeois en leurs logis, les soldats et les gendarmes en leurs casernes.

Et un citoyen de Crépy, M. Dambry, envoya une relation de ces incidents au Journal de Paris, qui inséra sa lettre dans son numéro du 30 juillet 1789.

S’il n’y avait pas eu de brigands dans le Valois, il n’y en avait pas eu davantage dans le Soissonnais, car les informations envoyées par la municipalité de Soissons, et lues à la séance de l’Assemblée nationale du 28 juillet, avaient été démenties officiellement deux jours après. Cependant, dans le peuple, cette légende des brigands pillant les campagnes s’accréditait de plus en plus. Après avoir signalé les brigands dans les champs, on indiqua leur présence dans les forêts. Il y en avait des milliers, disait-on., dans la forêt de Chantilly.

Aussi, par une lettre du 14 août 1789, M. Deslandes, président du Comité permanent de l’Hôtel de Ville de Senlis, et M. Le Vasseur, secrétaire, crurent nécessaire de démentir ces bruits. Ils écrivirent la lettre suivante à divers journaux de la capitale :

« Nous sommes instruits que plusieurs personnes de Paris n’osent point voyager de notre côté, parce que le bruit s’est répandu qu’il y a, dans la forêt de Senlis, 2.000 brigands armés. Le vrai est qu’une soixantaine de chasseurs parcouroient les bois et tiroient continuellement il y a quelques jours, mais ils n’en vouloient qu’au gibier… »

Chose vraiment curieuse et qui a exercé la sagacité des historiens, la même panique se produisit, presque aux mêmes jours, sur les points les plus divers du territoire.

« Partout ou presque partout, écrit M. Aulard, on annonce que les brigands viennent. Pendant qu’on s’arme et se fortifie dans les villes, les campagnards émigrent dans des retraites, cavernes ou forêts. »

De son côté, Jaurès s’étend très longuement sur cette panique, étrange et mystérieuse, que l’on appela la Grande Peur, et dont il cherche en vain à démêler les origines et les causes : « Il y eut d’abord (au lendemain de la prise de la Bastille) comme un mouvement général de peur. La vieille autorité royale, qui, depuis des siècles, abritait le paysan, tout en le pressurant, semblait ébranlée et, comme elle était pour le peuple des campagnes la seule forme saisissable de l’autorité, il parut d’abord aux paysans que la société elle-même croulait et qu’ils allaient être livrés, s’ils ne se défendaient, à tous les brigandages.

Dans cette sorte de vacance du pouvoir, une légende de terreur se forma :

« Voici les brigands ! ils viennent brûler les bois, couper les blés, veillons et armons-nous ! »

D’un bout à l’autre de la France, les paysans s’arment en effet et font des battues dans les campagnes pour découvrir les fameux « brigands » que, d’ailleurs, on ne trouvait pas ».

Cette mystérieuse panique, qui, dans toute la France, troubla les campagnes en juillet et août 1789, laissa des traces profondes dans l’âme paysanne. Longtemps, pour les gens de nos villages, l’année 1789 fut celle de la « Grande Peur ».

« Chroniques du pays d’Oise. , Les sentiers du passé. »  J.Mermet, Impr. du Progrès de l’Oise, 1927.

 

Le rêve de Stevenson

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Depuis toujours, l’humain se pose des questions sur le singulier fonctionnement des songes. Sont-ils signes d’un Ailleurs, leurres de l’Enfer, sous-produits de l’inconscient, ou divulgations sur l’avenir ?

– Pourquoi diable m’avoir réveillé ?

Pas content du tout, Robert Louis Stevenson ! Lui, si naturellement courtois, ne maîtrise pas sa mauvaise humeur ! Son épouse répond au reproche avec une patience souriante.

– Mais, mon ami, vous m’avez effrayée. Vous vous agitiez comme un diable et vous hurliez comme un damné !

Il se calme tout à trac.

– Je veux bien le croire. J’assistais à un meurtre absolument é-pou-van-table !

– Je vois cela. Encore une de ces représentations très privées dans le fameux petit théâtre de votre cervelle.

– Parfaitement ! Tout à fait le genre d’histoires que je cherche ces jours-ci. Un beau conte d’horreur. Un sujet idéal. Pour une nouvelle. Pour un roman. Seulement, par votre faute, j’ai manqué le dernier acte.

Eh bienDarling, il vous reste à l’écrire.

Stenvenson s’assied dans son lit. Tandis que son épouse tapote les oreillers, il se concentre pour fixer dans sa  mémoire les images qui l’on traversé pendant son sommeil car il sait que, une fois éveillé, il doit les capturer très rapidement pour les apprivoiser. Depuis quelques années, il maîtrise parfaitement les subtilités de la chasse aux rêves ! Mais il n’en a pas toujours été ainsi.

De son propre aveu, il est, enfant, un rêveur « ardent et mal à l’aise ». Il connaît d’ « épouvantables terreurs nocturnes ». Elles sont en partie provoquées par la maladie contre laquelle il lutte et luttera jusqu’à la fin, la tuberculose. Mais elles sont également nourries par les contes dont le berce sa « nanny« .

Allison Cunningham, dite « Cummy », est une Ecossaise bon teint. Dans son parler aux « cadences majestueuses », elle conduit le petit garçon sur la lande où rôdent les lutins. Elle sait aussi, dans un « carillon de mots superbes », sonner la charge des bataille que livrent ses ancêtres, les Covenantaires. Ou encore, d’une voix d’orage, elle lui décrit l’enfer où brûlent les anglicans de l’armée royale depuis le XVIIème siècle et pour l’éternité…

Stevenson

Le petit garçon, tour à tour fasciné et épouvanté, ne tarde pas à associer en des rêves effrayants ses deux grands soucis enfantins: la maladie qui l’empêche de « faire ses devoirs » comme un bon écolier et l’angoisse confuse devant la religion, le Bien, le Mal, Dieu et l’Enfer décrits par sa « nanny« .

Dans ses cauchemars, il se voit comparaître devant le « Grand Trône Blanc »et sommé de réciter, comme au tableau noir, une phrase qu’il ne peut articuler car sa langue reste collée à son palais !

« Et, pauvre petit bonhomme, je me réveillais cramponné à la tringle du rideau de mon lit, les genoux remontés jusqu’au menton. »

Déjà, il s’interroge sur le mystère des songes :

« Ne sais-je comment toutes les nuits, Dans mon lit, La nuit noire repliée sur moi. Mon jeune cœur s’ouvrait à toutes les pensées Mauvaises… Comment, les yeux fermés Mes lèvres entre les doigts J’imaginais de nouveaux crimes ? »

Plus tard, adolescent puis étudiant, il fait des rêves, si l’on peut dire… « normaux », néanmoins épuisants. Des nuits entières, sans savoir où il va, il monte interminablement les escaliers d’un immeuble mal éclairé, croisant des individus solitaires et indéfinis. Mais à l’aube, fourbu après des milliers d’étages, il se retrouve ramené… au rez-de-chaussée.

Point n’est besoin de consulter un « psy » pour décrypter le songe. Il décrit parfaitement le peu d’enthousiasme de Stevenson pour les études d’ingénieur qui lui sont imposées par les siens: il est censé succéder à son père et son grand-père dans l’admirable métier de constructeur de phares.

Il y échappe à cause de sa mauvaise santé et s’engage dans des études de droit. Sans effort mais sans conviction, il grimpe les marches qui le mènent à une carrière d’avocat qu’il n’exercera jamais. Bref, il se retrouve… au rez-de-chaussée !

En vérité, il n’imagine pas de vivre bourgeoisement dans l’austère société presbytérienne de sa natale Edimbourg. Il affiche insolemment un « look » de bohème et des pulsions d’aventurier. Comment, d’ailleurs, pourrait-il demeurer englué dans les brumes d’Ecosse alors qu’à douze ans il a découvert le ciel bleu de Menton ? Il ne songe qu’aux lointaines contrées lointaines et surtout aux routes qui y mènent, si possible buissonnières.

« Tu dois comprendre, écrit-il à sa mère, que je serai plus ou moins un nomade jusqu’à la fin de mes jours. Je dois être quelque part un vagabond. »

Il est atteint de bougeotte chronique. C’est une compensation des longues périodes d’immobilité imposées par sa maladie, et même, souvent, une thérapeutique efficace.

« Je ne voyage pas pour aller quelque part mais pour le plaisir du voyage. L’essentiel est de bouger. »

Inguérissable enfant, éternel errant, écrivain fécond, telle est sa triple vocation, qu’il inscrit dans les faits dès sa vingtième année. Il se lance en canoë dans une périlleuse descente de la Sambre et de l’Oise. Il traverse à pied les sauvages Cévennes en la seule compagnie de l’ânesse Modestine. Il tirera de ces héroïques expériences ses premiers livres: Voyage sur le continent et Voyage avec un âne dans les Cévennes.

Quelques années plus tard, il contera, dans l’Emigrant amateur, un autre voyage, plus lointain. Il s’agit cette fois des Etats-Unis où il rejoint la femme aimée.

Elle s’appelle Fanny Osbourne. On l’appelle « la belle Américaine ». Elle est peintre, mère de trois enfants, et son aînée de dix ans. Il l’a rencontrée à Barbizon, rendez-vous bucolique des rapins parisiens. Il l’a retrouvée à Montparnasse. Il l’épouse en 1880 en dépit de l’hostilité familiale.

Stevenson

Stevenson a trente ans. Il lui reste quatorze ans à vivre. Pas plus. Mais il entre dans la période la plus heureuse de sa vie mouvementée. Elle est toujours rythmée par ses déplacements de la Provence à la Suisse, de Bornemouth à New York et des montagnes des Adirondacks à  l’archipel des Samoas… Mais, surtout, elle est marquée par une extraordinaire fécondité littéraire.

Son premier roman, L’Ile au trésor, publié en 1884, connaît un succès époustouflant et lui vaut une célébrité quasi universelle. Il est suivi d’innombrables ouvrages (et des plus variés), essais, poèmes, nouvelles, contes et romans. Dont l’un des plus connus et des plus énigmatiques est L’Etrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde.

La puissance de travail de Stevenson est stupéfiante. Ce grand malade cloué au lit, incapable de parler et presque de respirer, fiévreux, souffreteux et crachant le sang, conçoit, compose et écrit, en un mot « descend » un manuscrit, à une vitesse qui stupéfie son entourage.

Quel est son secret ? Stevenson le dévoile avec désinvolture, mi-sérieux, mi-goguenard : c’est le rêve !

Non plus le rêve incontrôlé, qui naissait des peurs de son enfance. Ni celui, nécessaire, qui lui permettait d’évacuer les tensions de sa jeunesse estudiantine. Mais le rêve provoqué, le rêve maîtrisé, le rêve inspiré par des êtres virtuels qu’il nomme ses « brownies », où ses « Petites Créatures ». Il les a, dit-il, « soumises à un rigoureux entraînement« . En sorte que, lorsqu’il se trouve en mal d’inventer, elles jouent pour lui, sur le théâtre illuminé de son sommeil, des bribes d’histoire ou des contes tout entiers. Ses « brownies » sont à la fois auteurs et acteurs.

« Elles font la moitié de mon travail pour moi tandis que je dors, et selon toute probabilité font aussi le reste quand je suis bien réveillé et que je crois sottement le faire moi-même. »

Il attribue avec humour un rôle modeste dans cette collaboration, histoire de justifier ses revenus d’auteur à succès !

« Je suis un excellent conseiller. Je supprime, je retaille, j’habille le tout des meilleurs mots, des meilleures phrases que je puisse trouver. Je tiens la plume aussi … C’est moi qui reste assis à la table, ce qui est peut-être le pire de l’affaire. Et quand tout est fini, je signe le manuscrit. »

Cette explication inédite de la création littéraire, véritable morceau de bravoure, se veut farfelue. Mais qu’on ne s’y trompe pas. L’humour dissimule une réalité profonde et même une angoisse inavouée devant le « Petites Créatures » pas si dociles qu’il n’y paraît.

stevenson

Fanny Osbourne est témoin de l’emprise qu’exercent les « brownies » sur son mari. Durant l’un de leurs séjours à Nice, la maladie s’abat une fois de plus sur Stevenson. Terrassé par la fièvre, il s’enfonce dans un sommeil agité. « Les Petites Créatures » profitent alors de sa faiblesse pour lui souffler une suggestion bizarre : s’il parvient à joindre les deux extrémités d’une corde qu’elles lui présentent en rêve, sa douleur cessera immédiatement.

« Une partie de mon esprit, dit-il, était obsédée par cette idée. Mais une autre partie, que je me risquerai à dire « moi-même », était pleinement consciente de son absurdité. Mon  »moi » n’avait qu’un souci : ne rien laisser deviner de ce conflit à ma femme qui me veillait. « L’autre » restait convaincue au contraire qu’il fallait tout lui dire pour qu’elle puisse lier les deux bouts de la corde. C’est juste avant le matin, je crois, que la fièvre ou « l’autre compagnon » triompha. J’appelai ma femme à mon chevet, l’agrippai sauvagement par le poignet et, la fixant avec un air furieux, hurlai : « Pourquoi ne lies-tu pas les deux bouts et que cesse la douleur ? » 

stevensonOn voit que les inventions des « brownies » sont parfois d’un goût douteux. Mais Stevenson ne saurait s’en passer. Il leur donne rendez-vous à sa guise, ayant le don assez rare de s’endormir à volonté, aussitôt la tête sur l’oreiller et pour un laps de temps déterminé par avance. Fanny Osborne s’est donc habituée à faire « ménage à trois » avec les « Petites Créatures ». Mais il y a des limites à la complaisance !

Lorsqu’elle  sent que les « brownies  » s’activent pendant trop longtemps et tourmentent son mari … elle intervient ! Ce qu’elle fait quand elle le réveille au beau milieu de son rêve alors qu’il assiste, haletant, à ce « meurtre absolument é-pou-van-table » que l’on retrouvera dans L’Etrange Cas du Docteur Jekyll et de Mister Hyde.

Stevenson se met aussitôt, on l’a dit, à lui raconter son rêve. Excellente technique pour le mémoriser. Il parle, il parle… « La fenêtre. C’est cela. La soubrette à sa fenêtre. Elle prend le frais. Il fait nuit. Tout à coup, dans la rue, ce gentleman aux cheveux blancs. Il est attaqué à coups de canne par un homme étrange, contrefait, presque monstrueux. Le vieux monsieur est maintenant à terre. L’autre le frappe encore. Sauvagement. Il s’acharne. On entend craquer les os… Ah, oui ! Un peu plus tard, la scène de la transformation. Le breuvage. La poudre se dissout dans le liquide qui devient vermeil. L’homme au masque bestial l’avale en grimaçant. Des convulsions. Une pénible métamorphose. Il reprend enfin un visage humain… »

StevensonLe jour même, sur ordre de Stevenson, la charmante petite maison de Bornemouth baptisée « Skerryvore » devient un océan de silence. La seule île est son lit où, monarque absolu en son « royaume de courtepointe », il écrit sans s’interrompre, nuit et jour. Lorsqu’il quitte sa chambre, une fois posé le point final au dernier feuillet, il gagne, chancelant de fatigue et d’excitation, le grand salon. Fanny et son fils ont la primeur du texte qu’il lit en ménageant des effets dignes des plus grands acteurs… Et à l’heure sacrée du thé, dans l’ambiance familiale si « cosy » du « sweet home », s’introduisent derechef l’angoisse, le crime, le mystère et l’horreur !

« En trois jours, raconte Fanny Osbourne, le premier jet de trente mille mots fut terminé, puis aussitôt détruit et réécrit d’un tout autre point de vue, celui de l’allégorie qui était latente mais avait été manquée probablement par trop de hâte et du fait de la trop grande proximité du cauchemar. Au bout de trois autres jours le livre, si l’on excepte quelques corrections mineures, était prêt pour l’impression. Qu’un invalide, dans l’état de santé de mon mari, ait été capable d’abattre seul un tel labeur (soixante mille mots jetés sur le papier en six jours) paraît presque inimaginable. »

On connaît l’histoire.

L’honorable Dr Jekyll, se livrant à des expériences scientifiques, compose une mixture dont il décide, après bien des hésitations, de « tester » sur lui-même les dangereuses propriétés. Il s’agit en effet d’un breuvage qui libère tout ce qui en lui est enfoui de méchanceté, de vice et de laideur. Durant le temps où le produit agit il commet, sous les traits de Mr Hyde, les pires forfaits. Dès qu’en cessent les effets, il redevient lui-même. Il est alors tout à la fois torturé par le remords mais aussi tenté de retrouver le plaisir de ses mauvais instincts. La mort seule peut le délivrer. Mais quelle mort ! Jekyll en « suicidant » Hyde devient son propre assassin !

L’ouvrage, à peine publié, connaît un succès extraordinaire.

Robert-Louis-Stevenson-in-SamoaBien entendu, le public et la critique ne tardent pas à identifier l’auteur à son personnage. Les critiques lui prêtent une double personnalité, les journaliste une double vie. Et ses « fans » le mettent en garde contre son double moi.

Fanny s’agace de cette confusion. Stevenson s’en amuse.

Non, il n’est pas Jekyll, non il n’est pas Hyde. Ni l’un et l’autre ensemble. Ni l’un ou l’autre en alternance. Il est simplement un conteur de génie qui a donné corps à une angoisse universelle, celle de la lutte intérieure du Bien et du Mal.

« Un sentiment qui assaille et submerge l’esprit de toute créature pensante. »

Toute créature, certes, mais lui plus que d’autres, réunit les contraires dans sa vie et son œuvre.

Il frôle sans cesse la mort mais ne cesse de voyager. Il se dit agnostique mais il est obsédé par la religion. Il écrit de rayonnants romans d’aventures comme L’Ile au trésor mais aussi de très sombres drames comme L’Etrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde.

Quelle est, dans cette complexité, la part de la conscience ? De la morale ? Quelle est la part du rêve ? De l’instinct ? De l’incontrôlable ?

 

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Fanny & Robert-Louis Stevenson aux Marquises

Stevenson trouve la réponse au bout du monde, dans une île de l’archipel des Samoas où il passe les dernières années de sa vie. Là, au contact des indigènes, il découvre que pour les peuples « primitifs » il n’existe pas de frontière entre le rêve et la réalité.

Réconcilié avec ses « brownies », il meurt le 3 décembre 1894, à quarante-quatre ans, frappé par une congestion cérébrale. Son cercueil est hissé au sommet du mont Vaea par les Samoiens. C’est là qu’ils enterrent, face au pacifique, celui qu’ils ont surnommé Tusitala, « le raconteur d’histoires ».

« Les grands rêves de l’Histoire. »   H. Renard & I. Garnier, Michel Lafon, 2002.

Comment Stevenson demandait de l’argent à son père quand il était ado ?

stevensonQuand on pense à Robert Louis Stevenson, on pense d’abord à son oeuvre majeure, le roman d’aventure qu’il a publié en 1883 L’Ile au trésor, ou encore à sa nouvelle Dr. Jekyll et M. Hyde (1886). On n’imagine pas cet écrivain écossais du XIXe siècle dans sa vie quotidienne. Il est donc très amusant de lire une lettre qu’il a adressée à son père en avril 1866, alors qu’il n’avait que 15 ans. L’objectif de cette missive était de lui demander de l’argent de poche. Et l’on découvre que le futur écrivain maniait déjà fort bien la langue. Pour mieux comprendre le contexte de cette lettre, il faut savoir que le jeune Robert Louis Stevenson, particulièrement sensible à l’humidité ambiante de la maison dans laquelle il vivait, est tombé malade en 1853 (à l’âge de trois ans) d’une attaque de croup (laryngo-trachéo-bronchite). Il a vécu un calvaire durant les neuf années suivantes, notamment pendant les périodes hivernales au cours desquelles il enchaînait rhumes, bronchites, pneumonies, fièvres et infections pulmonaires.

Cher Paternel respecté Je vous écris pour faire une demande de la nature la plus modérée qu’il soit. Chaque année, je vous ai coûté une énorme, que dis-je éléphantesque, somme d’argent pour les médicaments et les honoraires des médecins. Mars étant le plus coûteux des douze mois. Mais cette année, les rafales de l’Oriental piqueur, les tempêtes hurlantes et les affections générales de la race humaine ont été bravés avec succès par votre serviteur.

Est-ce que cela ne mérite pas une rémunération ?

Je fais appel à votre charité, je fais appel à votre générosité, je fais appel à votre justice, je fais appel à vos comptes, je fais appel, in fine, à votre porte-monnaie. Mon sens de la générosité interdit la réception de plus, mon sens de la justice interdit la réception de moins qu’une demi-couronne.

Salutation de Monsieur votre fils le plus affectueux et le plus nécessiteux,

R. STEVENSON

(Source : lettersofnote.com, ilustration : edinphoto) http://www.enviedecrire.com/comment-stevenson-demandait-de-largent-a-son-pere-quand-il-etait-ado/

La Louve de Pierrefonds

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loup

Le 12 nivôse de l’an VI de la République, vers 8 heures du matin, l’honorable juge de paix de Pierrefonds achevait son petit déjeuner, lorsque sa porte s’ouvrit avec fracas.

Une femme échevelée, paraissant en proie à la plus poignante émotion, entra.

— Citoyen juge, dit-elle, un grand malheur : mon petit garçon, âgé de 6 ans, vient d’être emporté par un loup !

Le juge de paix demandait quelques détails sur la façon dont s’était produit le fatal événement, lorsqu’on vint l’avertir que le loup venait de faire une nouvelle victime. Cette fois, il s’était attaqué à une jeune fille de 14 ans. Un instant plus tard, on annonçait qu’une jeune fille de 20 ans venait d’être grièvement blessée par le loup furieux.

Le juge de paix et tes autorités locales prirent aussitôt les mesures que comportaient les circonstances.

On fit appel aux citoyens courageux et le premier qui répondit fut un maçon, père d’une nombreuse famille, le citoyen François Harlaut. D’autres bonnes volontés s’offrirent. Les citoyens Pierre Balet et Mare Debilly, armés de piques, suivirent François Harlaut.

Leur battue ne fut pas longue. Ils étaient sur les traces du loup, lorsqu’ils entendirent des cris d’épouvante. Les trois hommes se précipitèrent et virent l’animal féroce qui s’apprêtait à déchirer une fillette de huit ans.

Harlaut, Balet et Debilly attaquèrent le loup avec tant de vigueur, de courage et d’adresse, qu’ils parvinrent à le tuer, sans avoir reçu aucune blessure.

Le petite fille, qui venait d’échapper à une mort cruelle, fut ranimée et put sourire à ses sauveurs.

L’animal que l’on venait d’abattre était une louve affamée, que la rigueur de la saison avait fait descendre vers Pierrefonds, où elle pensait trouver quelque proie. Le juge de paix de Pierrefonds consigna les faits et mentionna le courageux dévouement des citoyens Harlaut, Debilly et Balet dans un rapport qu’il adressa au Directoire exécutif de la République.

Les Directeurs firent adresser leurs félicitations aux vaillants citoyens et, quelques jours après, les gazettes de la capitale racontaient l’événement.

En tout temps, il y eut en nos pays gens de courage et ample floraison de beaux dévouements.

« Chroniques du pays d’Oise. Les sentiers du passé. » J. Mermet,, Impr. du Progrès de l’Oise, 1927.
Source: Bibliothèque de la Ville de Compiègne  gif gratuit loups

Les géants de la montagnes et les nains de la plaine

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bois

Ce qui charme le plus les yeux, quand on parcourt les magnifiques montagnes boisées de l’Alsace, c’est la contemplation des ruines de ces anciens châteaux, dont quelques-uns perchés comme des nids d’aigles sur les plus hauts sommets, sont placés au bord de précipices d’une hauteur vertigineuse. La plupart de ces châteaux datent de la féodalité ; mais plusieurs avaient été édifiés à l’époque romaine et, comme ces constructions, d’une hardiesse prodigieuse, ne pouvaient moins faire que de faciliter la création des légendes les plus fantastiques, il en est qui ont passé pour avoir été l’oeuvre de géants.

Un jour, que je venais de faire l’ascension du château du Nydeck, après avoir visité la cascade dont les flots écumeux grondent sans cesse au pied de la montagne, sous le poids d’une chute de plus de cent pieds de haut, je rencontrai, sur la route de Wangenbourg, un vieil Alsacien qui me raconta la légende suivante :

II était une fois un géant qui habitait avec sa famille, un château de nos montagnes. Ce géant avait une fille qui, bien qu’elle ne fut âgée que de six ans, était plus grande qu’un peuplier et curieuse comme une femme. Malgré la défense de son père, elle avait grande envie de descendre dans la plaine, pour voir ce qu’y faisaient les hommes d’en bas qui d’en haut lui semblaient des nains.

Un beau jour, que son père géant était allé à la chasse et que sa maman faisait un somme, sur le coup de midi, la grande petite fille prit ses jambes à son cou et, en un temps de galop, dévala de la montagne dans un champ que les paysans labouraient.
Alors, elle s’arrêta toute surprise à regarder la charrue et les laboureurs car elle n’avait jamais rien vu de pareil. « Oh ! les jolis joujoux ! » s’écria-t-elle. Puis, s’étant baissée, elle étendit son tablier qui se trouva couvrir le champ presque tout entier. La jeune géante y mit les hommes, les chevaux, la charrue; puis, en deux enjambées, elle regrimpa sur la montagne et regagna le château paternel.

Le père géant était à table.

— Qu’apportes-tu là, ma fille ? lui demanda-t-il.

Regarde ! dit-elle, en ouvrant son tablier, les jolis jouets; je n’en ai jamais vu de si beaux. » Et en disant cela, elle posa sur la table, l’un après l’autre, la charrue, les chevaux et les laboureurs. Ceux-ci n’étaient pas à la fête ; les pauvres paysans tout tremblants et tout effarés ressemblaient à des fourmis qu’on aurait tirées de leur fourmilière et portées dans un salon.

Cela fait,, la petite géante se mit à battre des mains et à rire de toutes ses forces. Mais son père fronça le sourcil.

— Tu as fait une sottise dit-il. Ce ne sont pas là des jouets, mais gens et choses utiles. Remets tout cela doucement dans ton tablier et reporte-le bien vite à l’endroit où tu l’as trouvé : car les géants de la montagne mourraient de faim si les nains de la plaine cessaient, de labourer et de semer le blé.

Le lendemain, j’arrivais à, Ste-Odile, par les sentiers sous-bois du Hohwald et j’avais déjà oublié la légende des géants, quand, près du monastère bâti sur l’emplacement du château-fort romain, détruit en 407, par les Vandales, je restai stupéfait en présence de l’immense panorama qui se déroulait sous mes yeux :

— De cet endroit on découvre la magnifique plaine d’Alsace tout entière, et, quand le temps est clair on distingue jusqu’aux glaciers de l’Oberland ; au loin et en deçà des montagnes de la Forêt Noire, le Rhin apparaît comme un ruban d’argent, enfin les regards étonnés embrassent à la fois plus de 300 villes ou villages qui semblent être des jouets de Nuremberg. Instinctivement, je me tâtai pour voir si je n’étais pas devenu géant. Et quand plus tard dans la soirée, assis sur une pierre du mur païen (1) je cherchais à retrouver sous le ciel étoile, le tableau si saisissant de la riche plaine d’Alsace, je compris mieux que jamais, la poésie, la moralité et la profondeur des contes et des légendes qui, avec les proverbes, constituaient tout le bagage littéraire de nos pères et leur tenaient lieu de bibliothèque, de ces contes que les nourrices narraient encore quand nous étions jeunes et que nos enfants sont tentés de mépriser comme des niaiseries, de ces contes qui, sous la forme amusante qui convient au jeune âge, renferment à un si haut degré les meilleurs principes de morale et d’enseignement.

Alphonse Certeux

*

HORIZONS
Les vastes horizons font les larges pensées :
Celui qui vient s’asseoir au bord de l’Océan,
Promenant son regard sur le gouffre béant,
Ecoutant le bruit sourd des vagues cadencées ;
Celui qui vient rêver au front du mont géant.
Voyant se dérouler les plaines nuancées
Où les villages, blancs comme des fiancées,
Semblent des astres clairs émergés du néant;
Ah ! celui-là n’a pas de mesquines envies,
De basses passions toujours inassouvies,
De sentiments étroits ni de fébrile ardeur.
Le spectacle imposant de ce lointain espace
Est une source pure oh l’esprit se délasse ;
Il y boit la vertu, la paix et la grandeur.
Ed. Guinand.
 *
(1) Le mur païen, qui commence à 25 mètres du monastère de Ste-Odile, est une enceinte aux proportions formidables qui contourne la montagne tout entière et renferme un espace de cent hectares environ. Cette enceinte, qui date de plus de deux mille ans, fut d’abord, la retraite des druides,^ces premiers dominateurs et exploiteurs des nains de lu plaine; puis elle devint la barrière protectrice opposée par les Celto-Gaulois aux attaques et invasions des Romains. Ce mur, dont il reste de très beaux vestiges, était construit avec des pierres énormes superposées deux à deux, donnant en hauteur cinq mètres sur deux mètres de largeur, et qui devaient être jointes, à chaque extrémité, en queue d’aronde. On voit que cette construction pouvait être qualifiée, elle aussi, de travail de géants.
« La Tradition. » 1887: revue générale des contes, légendes, chants, usages, traditions et arts populaires / dir. Emile Blémont et Henry Carnoy.
Source: gallica.bnf.fr / MuCEM, 8-Z-11065