L’homme aux mains sanglantes

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Le samedi 25 avril 1857, mourait, à Noyon, un vénérable vieillard de 84 ans, François-Joseph Desmorest. C’était un bonhomme que l’estime générale entourait. Chacun, dans Noyon, aimait cet octogénaire doux et bon.

Vivant pauvrement d’une maigre retraite, il faisait chaque jour une petite promenade à travers la ville, où tous le saluaient. Il s’arrêtait pour regarder d’un oeil attendri les jeux des petits enfants qui, candides et confiants, se groupaient volontiers autour du vieillard. Ses mains tremblantes se posaient paternellement sur leurs têtes blondes, comme en un geste auguste de bénédiction. Un pâle sourire éclairait son visage lorsque, le soir venu, il voyait des amoureux enlacés, vivant leurs beaux rêves d’avenir.

Aussi, lorsque François-Joseph Desmorest trépassa, tout Noyon suivit son cercueil. Le journal de la ville, L’Ami de l’Ordre, consacra à sa mémoire un touchant article nécrologique, reproduit quelques jours après par les feuilles du chef-lieu d’arrondissement. Pourtant, Desmorest n’avait pas toujours été entouré de cette sympathie. En un temps, il avait été considéré avec répugnance; on s’était détourné à son passage; on avait reculé à son approche; il inspirait alors un instinctif sentiment d’aversion et d’horreur. Desmorest avait été bourreau ! Fils d’un exécuteur des hautes oeuvres de l’ancien régime, alors que Noyon était siège d’une juridiction criminelle, Desmorest avait paru, tout d’abord, éprouver une certaine hésitation à suivre la carrière paternelle. Enfant encore, il s’était fait soldat.il avait servi comme canonnier dans les premières années de  la Révolution. Mais voici qu’en 1792, il avait abandonné l’armée pour devenir l’un des aides de Sanson. Etrange chose que celle-là. A une époque où l’armée ouvrait, toutes grandes, à ses enfants, les portes de la gloire, un jeune homme la quittait pour se faire valet de bourreau !

On se reporte, malgré soi, à ce qu’écrivait Joseph de Maistre : « Le bourreau se trouve partout, sans qu’il y ait aucun moyen d’expliquer comment; car la raison ne découvre dans la nature de l’homme aucun motif capable de déterminer le choix de cette profession… Qu’est-ce donc que cet être inexplicable qui a préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et même honorables qui se présentent en foule à la force ou à la dextérité humaine, celui de tourmenter et de mettre à mort ses semblables ? Cette tête, ce coeur sont-ils faits comme les nôtres ? Ne contiennent-ils rien de particulier et d’étranger à notre nature ? Pour moi, je n’en sais pas douter. Il est fait comme nous extérieurement; il naît comme nous; mais c’est un être extraordinaire, et pour qu’il existe dans la famille humaine, il faut un décret particulier, un Fiat de la puissance créatrice. Il est créé comme un monde… »

Desmorest, qui aurait pu être un de ces admirables héros des armées de la République, avait préféré à l’uniforme du soldat, la souquenille hideuse du valet de guillotine. Chaque jour, il accomplissait son terrible office. Il seconda Sanson le père puis Sanson le fils dans leur besogne meurtrière. Il aida à l’exécution des nobles, des prêtres, des religieuses, de tous ceux que lui envoyait le tribunal révolutionnaire. Le sang « d’un roi », celui « d’une reine jaillirent sur lui et, peut-être « éclaboussèrent son visage. Puis les victimes changèrent. La guillotine réclamait chaque matin un sang nouveau : les dieux avaient soif. Après les royalistes, ce furent les républicains qui se proscrivaient entre eux et, les uns après les autres, allaient à la mort. Impassible, Desmorest guillotinait toujours; girondins, hébertistes, dantonistes, venaient tour à tour donner leurs têtes en suprême holocauste. Puis, ce fut le tour de Robespierre lui-même, agonisant déjà d’une atroce blessure. Et l’échafaud repu, un moment se reposa.

Puis le sang recommença à couler, plus lentement; les derniers Montagnards expirèrent, Babeuf fut sacrifié. La guillotine semblait lasse et, lorsque, en prairial an VI, Desmorest avait cessé son office auprès de Sanson, elle chômait. Desmorest fut alors nommé exécuteur des hautes-oeuvres dans les Alpes-Maritimes. Il y resta seize ans. Le comté de Nice ayant été rendu au roi de Sardaigne, Desmorest fut pourvu d’un autre poste et envoyé comme exécuteur dans la Loire, à Montbrison, puis dans la Corrèze, à Tulle. Vers 1825, il prit sa retraite et vint vivre à Noyon, avec sa famille, d’une petite pension que les changements de 1830 et de 1848 réduisirent successivement. Noyon accueillit l’ancien bourreau sans enthousiasme. Mais, peu à peu, on s’était accoutumé à voir cet homme circuler à travers la ville. Et puis on sut que cet ancien exécuteur portait, sous sa rude enveloppe, un cœur accessible à la bonté. Ses mains, qui avaient versé indifféremment le sang de l’innocent et celui du coupable, avaient su se tendre vers les malheureux. Desmorest avait eu compassion de ceux qu’il immolait. Il n’avait jamais craint, au risque de se compromettre à des yeux soupçonneux, de rendre aux condamnés les menus services qu’ils réclamaient de lui à leur dernière heure. Un souvenir, une pensée, une boucle de cheveux à transmettre à un être aimé, Desmorest acceptait ces missions et, dans une certaine mesure, l’aide de Sanson devenait un consolateur. Selon le mot de Balzac, le froid couteau d’acier, lui-même,eut du coeur.

Aussi, on en arriva, dans Noyon, à absoudre le bourreau de la sinistre mission qu’il avait accomplie. Les passions humaines, l’esprit de parti même y aidèrent. Plus d’un Noyonnais pardonna à Desmorest d’avoir été l’un des bourreaux de Madame Elisabeth, parce qu’il avait été aussi celui de Robespierre. Certains lui pardonnèrent l’exécution de Charlotte Corday, parce qu’il avait abattu aussi la tête jeune et ardente de Saint-Just. Petit à petit, le bourreau retraité s’était trouvé accueilli des uns et des autres et l’on finit même par aimer à le rencontrer. Il savait raconter de si dramatiques histoires ! On l’écoutait faire le récit des événements terribles auxquels il assista. Il narrait avec complaisance la mort d’un Danton ou d’un Camille Desmoulins. Le bonhomme en arriva même à embellir ses récits. Son imagination ajoutait encore à la réalité et il exagérait parfois la part qu’il avait prise à l’exécution de tant de personnages illustres.

Desmorest acheva ainsi sa vie dans le calme et la paix, et comme l’écrivit L’Ami de l’Ordre : « La sympathie publique n’a pas fait défaut aux derniers jours de sa vieillesse qu’il avait su rendre respectable. » A 84 ans, Desmorest entrait dans l’éternel repos et, à jamais, se croisaient sur sa poitrine ses mains qui, si longtemps, s’étaient empourprées de sang vermeil.

 « Chroniques du pays d’Oise, Les sentiers du passé. » J. Mermet, Impr. du Progrès de l’Oise, Compiègne, 1927.

Une médaille pour Dark Vador

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Bob-Anderson

Bob Anderson est un héros britannique méconnu. Il s’est en effet taillé une réputation mondiale d’escrimeur sans n’avoir pourtant jamais brillé sur un podium des J.O. Sa disparition, le 1er janvier 2012, à l’âge de 79 ans, a néanmoins permis à la presse du monde entier de lui rendre un dernier hommage. De Los Angeles à Londres, de Rome à Bombay. Drôle d’histoire.

Son ambition olympique avait pourtant pris fin le 30 juillet 1952 à Helsinki avec l’élimination en quarts de finale de l’équipe de Grande-Bretagne de sabre. 70 ans, un bail ! Point final. La veille, il avait vite disparu du tableau final individuel dans la même catégorie, le sabre. Deux petits jours de compétition, et on en reste là.

A 29 ans, ce sont ses premiers Jeux. Les derniers aussi. Membre des Royal Marines, il s’était taillé un petit palmarès avant de venir en Finlande en trustant médailles et places d’honneur dans les trois armes (épée, fleuret et sabre) dans les Jeux de l’Empire, l’ancêtre des Jeux du Commonwealth. Il est un escrimeur complet, mais les oppositions hongroise, italienne ou française sont plus pointues dans l’épreuve olympique.

Il aurait pu rester dans l’anonymat ou se contenter de devenir un bon maître d’armes à Londres. Son talent de bretteur va lui réserver un tout autre destin. Sans médaille, sans podium, mais pas sans gloire.

Bob-Anderson
Orlando Bloom et Bob Anderson sur le plateau de La Malédiction du Black Pearl

Dix jours avant de partir à Helsinki, il a en effet reçu une proposition singulière. Un producteur de film souhaite l’engager comme professeur d’escrime du célèbre Errol Flynn. L’acteur américain, d’origine australienne, vient en Ecosse tourner un énième film de cape et d’épée, Le Vagabond des mers, et a besoin d’un coach pour les scènes de duel. Anderson accepte la proposition, tout en souhaitant rester dans le giron de sa fédération nationale.

Revenu de Finlande, il rejoint bientôt l’équipe du film et s’attache à son « élève ». Et là, l’aventure aurait pu tourner court. Dans un combat, Anderson blesse Errol Flynn à la cuisse. Panique sur le plateau, mais l’acteur lui-même dédouane aussitôt son professeur de toute responsabilité en affirmant qu’il a été distrait dans leur duel en regardant passer au loin un bateau.

Anderson reste en place et se lie d’amitié avec Errol Flynn. A la mort de ce dernier, en 1959, l’escrimeur britannique a déjà assis sa réputation dans le monde du cinéma. Les scènes de duel ont assuré sa renommée et on va le réclamer longtemps sur les plateaux. Il travaille auprès des acteurs sur plus de 100 films ! Et pas des moindres. On le retrouve à l’affiche des James Bond, de la trilogie de Peter Jackson Le seigneur des anneaux ou croisant le fer avec Sean Connery dans Highlander.

Pour Le masque de Zorro, il soumet Catherine Zeta-Jones et Antonio Banderas à un entraînement quotidien de plus de huit heures. Toujours affûté, l’ancien Royal Marines ne laisse rien passer à ses prestigieux élèves, exigeant de vraies armes plus lourdes pour rendre encore plus réelle l’intensité des combats.

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Dans le milieu du cinéma, il gagne vite le surnom de  » Grumpy Bob « , Bob le ronchon. Il s’exerce même à passer une ou deux fois devant la caméra comme acteur. Sans réussite.

Sa carrière cinématographique aurait pu éloigner définitivement le maître d’armes de l’actualité olympique. Il n’en est rien. Après sa seule participation comme athlète an 1952, il va revenir 6 fois de suite aux Jeux comme … entraîneur national avant de quitter son poste en 1979.

C’est à cette époque qu’il va obtenir le rôle de sa vie, sans qu’on le reconnaisse à l’écran. Au début des années 80, George Lucas l’engage pour être le manieur de sabre laser tenu par le très sombre Dark Vador dans les épisodes de La Guerre des étoiles. Anderson, tout de noir vêtu, va réaliser ces duels devenus cultes. La force est avec lui. Aussi.

« Petites histoires du 100 mètres et autres disciplines olympiques. » E. Bonamy & G. Schaller, Hugo Sport, 2012.

Encore des Vampires

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Voici, dit un voyageur digne de foi, un fait dont j’ai été témoin: J’avais entrepris un voyage à pied dans le Vorgoraz, et je passai la nuit dans le petit village de Varboska. Mon hôte , riche Morlaque, et qui s’appelait Vuck Roglonowisch, était d’un caractère joyeux , aimant le vin et la bonne chère. Sa femme était encore belle, et sa fille, jeune personne âgée de seize ans, avait une figure très remarquable et beaucoup d’amabilité. J’exprimai le désir de passer quelques jours dans cette maison pour dessiner les antiquités du voisinage. Ces bonnes gens me cédèrent une chambre où je m’installai.

Un soir, que les deux dames de la maison nous avaient quittés depuis une heure, et que, pour m’abstenir de boire, j’amusais mon hôte par quelques chansons , nous fûmes interrompus tout-à -coup par un cri terrible qui retentit dans la chambre à coucher. Nous sautâmes à l’instant sur nos armes, et, au moment où nous entrâmes, un spectacle effrayant s’offrit à nos regards. La mère, pâle et les cheveux en désordre, tenait dans ses bras sa fille évanouie , et répétait avec un accent déchirant :

« Un vampire ! un vampire ! ma pauvre fille est morte ».

Nous parvînmes cependant bientôt à ranimer la malheureuse Rhawa (c’était le nom de la jeune fille). Elle raconta alors qu’elle avait vu un homme pâle, enveloppé d’un linceul, entrer par la fenêtre , que cet homme s’était jeté sur elle , et l’avait mordue et presque étouffée ; elle ajouta qu’elle avait cru reconnaître en lui un habitant de l’endroit, qui se nommait Wircznany, et qui était mort quinze jours auparavant. Elle avait au cou une petite tache rouge , mais j’ignore si c’était une tache naturelle ou la piqûre de quelque insecte.

Lorsque je me hasardai à présenter cette conjecture, le père me repoussa avec colère, et la mère me traita d’incrédule , en assurant qu’elle avait parfaitement reconnu Wircznany; je me vis forcé à garder le silence. Cependant la belle Rhawa donnait tous les signes d’un violent désespoir; elle se mordait les mains en s’écriant sans relâche :« Faut-il que je meure si jeune, et sans avoir été mariée ! »On rassembla aussitôt toutes les amulettes que l’on put trouver dans le village, et on les suspendit au cou de Rhawa. Le père jura que le lendemain matin il ferait exhumer le cadavre de Wircznany , et le brûlerait en présence de tous ses parents. La nuit se passa dans la plus grande agitation , et rien ne put ramener le calme dans l’esprit des malheureux parents.

Au point du jour, tout le village était en mouvement. Les hommes étaient armés de fusils, les femmes portaient des ustensiles de cuisine rougis au feu, les enfants s’étaient munis de bâtons et de pierres. On se rendit en tumulte au cimetière, en proférant des imprécations contre le défunt, et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que je parvins à percer la foule pour arriver jusqu’à la fosse. L’exhumation dura longtemps, parce que tous voulaient s’en mêler; ce désordre aurait probablement amené quelque accident, si deux des anciens du village n’avaient interposé leur autorité pour que deux hommes seulement fussent chargés de déterrer le corps. Au moment où le linceul qui entourait le cadavre fut enlevé , une femme , qui était à côté de moi , poussa un cri si affreux que mes cheveux se dressèrent sur ma tête.

« C’est un vampire, s’écria-t-elle , et les vers n’y ont pas touché ! »

Et ces paroles furent aussitôt répétées par cent voix à la fois. En même temps, vingt coups de fusil partirent, et mirent en pièces la tête du cadavre ; puis le père et les parents de Rhawa hachèrent le corps entier avec leurs longs couteaux. Plusieurs jeunes gens lièrent le cadavre à un tronc de pin , et le portèrent sur un bûcher élevé en face de la maison de Roglonowisch. Le bûcher fut allumé, et le corps fut brûlé au milieu des danses et des cris de la foule. L’insupportable puanteur me força bientôt à me retirer, et je rentrai dans la maison de mon hôte; je la trouvai pleine de monde : les hommes la pipe à la bouche, les femmes parlant toutes à-la-fois et accablant de questions la malade, qui, toujours pâle et abattue, pouvait à peine leur répondre. Son cou était entouré de linges imprégnés de sang et dont la couleur rouge formait un contraste qui avait quelque chose d’effrayant avec les épaules blanches et demi-nues de la pauvre Rhawa. Bientôt cependant la foule s’écoula , et je restai seul d’étranger auprès des habitants de la maison.

La maladie fut longue. Rhawa redoutait beaucoup l’approche de la nuit, et demandait toujours que quelqu’un veillât auprès d’elle. Comme ses parents ne pouvaient supporter ces veilles répétées, j’offris mes services comme garde malade. Jamais je n’oublierai les nuits passées auprès de cette pauvre jeune fille; au moindre craquement du plancher, au plus petit souffle du vent, elle tressaillait avec effroi. Venait-elle à s’assoupir, elle était tourmentée de rêves affreux, et se réveillait souvent en poussant des cris terribles. Lorsqu’elle sentait approcher le sommeil, elle me disait souvent : « Je t’en supplie, ne t’endors pas; prends ton rosaire dans une main, un grand couteau dans l’autre, et veille sur moi ! » D’autres fois elle ne voulait pas s’endormir sans tenir mon bras entre ses deux mains. Au bout de quelques jours, elle avait prodigieusement maigri; ses lèvres étaient sans couleur, et ses grands yeux noir brillaient d’un singulier éclat; je ne pouvais la regarder sans un frisson involontaire. Dès ce moment son état ne fit qu’empirer.

La veille de sa mort elle me dit : Je meurs par ma faute. Un tel (elle me nomma un jeune homme) voulait m’enlever, mais je refusai, et j’exigeai de lui auparavant une chaîne d’argent. Il se rendit à Mareska pour en acheter une, et pendant ce temps le vampire est venu; mais, ajouta-t-elle, si je n’avais pas été à la maison, il aurait peut-être tué ma mère, et ainsi tout est pour le mieux. »

Le lendemain elle appela son père, et lui fit promettre qu’il lui trancherait lui-même la tête quand elle serait morte, pour qu’elle ne devînt pas un vampire. Elle embrassa ensuite sa mère , et la pria d’aller consacrer une couronne de roses au tombeau d’un saint, près du village, et de la lui rapporter. Elle reçut ensuite les sacrements avec beaucoup de calme. Au bout de deux ou trois heures , sa respiration devint plus difficile, et ses yeux restèrent immobiles. Tout-à-coup elle saisit le bras de son père, et fit un mouvement comme pour se presser contre lui. Elle avait cessé de vivre ! La maladie avait duré en tout onze jours. Quel effet déplorable de la superstition !

*
« Archives curieuses, ou Singularités, curiosités et anecdotes de la littérature, de l’histoire, des sciences, des arts, etc. », publiées par Guyot de Fère, 1830.

Ménagerie curieuse, le chien libérateur

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Le premier numéro d’un ouvrage qui paraît à Londres sous le titre de the Library of intertaing Knowledge, offre un article curieux sur les associations d’animaux de nature opposée. L’auteur cite une petite ménagerie établie à Londres , près du pont de Waterloo, où sont réunis , dans une cage de cinq pieds carrés, un chat, un rat, une souris, un lapin , un faucon, un cochon de Guinée, un pigeon , une chouette, un moineau et un étourneau, vivant tous en parfaite harmonie, et sans jamais se faire aucun mal l’un à l’autre.

Le propriétaire de cette ménagerie assure qu’il a travaillé dix-sept ans à obtenir ce singulier résultat. Rien de plus intéressant que cette petite société ; où l’on voit le pigeon et le lapin se disputer en jouant un brin de foin qu’ils veulent faire servir à la construction de leur nid ; le moineau se perche tantôt sur la tête du chat, tantôt sur celle de la chouette, ses deux ennemis naturels, tandis que la souris joue sans crainte en présence du chat, du faucon et du hibou. Les moyens par lesquels ce merveilleux accord a été obtenu sont une nourriture toujours très-abondante, et la précaution, surtout, d’associer ces animaux dès leur naissance. L’instinct féroce de ceux qui sont destinés à faire leur proie des plus faibles n’a pas ainsi l’occasion de se développer, et la nature se trouve subjuguée par un système de douceur méthodiquement suivi. Tout ce qui les entoure est calculé pour le développement de ces dispositions bienveillantes ; leurs désirs, comme leurs jouissances, ne s’étendent pas au-delà des bornes de leur cage, et si, de temps à autre, le chat s’aventure jusqu’à traverser le parapet du pont, il ne tarde pas à venir rejoindre les compagnons habituels de ses jouissances, sans jamais imaginer qu’il était né pour les dévorer. C’est là un exemple bien frappant de ce que peut l’éducation sur le naturel. Le principe est le même, qu’on l’applique au développement des enfants ou à celui de la brute.

Parmi les traits nombreux cités par l’auteur pour prouver la sagacité du chien, nous remarquons les suivants :

Depuis quelques années, l’usage d’atteler des chiens est devenu fort commun à Londres ; il n’y a presque pas un boulanger qui n’ait sa boutique ambulante trainée par un ou deux dogues de la plus forte race ; mais ce moyen de transport est surtout employé par les marchands de viande pour les chats. Lorsqu’on traverse à certaines heures les rues et les passages de quelques quartiers de Londres, il est curieux d’observer comment, au cri de ces marchands, que les chats connaissent parfaitement ceux-ci accourent aussitôt. Quelquefois, dans leur impatience, ils approchent jusqu’à la voiture, sans s’inquiéter qu’elle soit traînée par leur ennemi naturel. Mais les chiens de ces voitures ne manifestent contre eux aucune disposition hostile, tout se passe très-amicalement de part et d’autre.

Il est, du reste, facile d’habituer les chiens à vaincre leurs antipathies. Beckford, dans son ouvrage sur la chasse, dit avoir vu des chiens courant jouer avec un daim apprivoisé à leur retour d’une chasse au même gibier. On voit actuellement à Londres, près du cimetière Saint-Clément, un daim privé qui se promène dans les rues sans être aucunement inquiété par les chiens qu’il rencontre.

Tous les chiens savent nager, observe encore le même auteur, bien que quelques-uns montrent une grande répugnance pour l’eau. C’est chez les dogues surtout que cette répugnance est la plus marquée, et, néanmoins, le trait authentique que nous allons citer montre qu’il peut vaincre ses antipathies aussi bien que son inclination. Un vaisseau qui, dans une tempête, échoua sur un rocher près de la côte , avait à bord trois chiens, deux de l’espèce de Terre-Neuve, le troisième, un mâtin de race anglaise d’assez petite taille. Comme il importait de faire parvenir sur le rivage l’une des extrémités d’une corde dont l’autre était attachée au vaisseau, et que cependant aucun bateau n’aurait pu approcher les brisants de la côte sans être mis en pièces, on imagina de se servir pour cela d’un des chiens de Terre-Neuve ; mais il ne put surmonter la violence des vagues et fut bientôt englouti. Le second éprouva le même sort. Enfin, on lança à l’eau le dogue, qui, quoique moins familiarisé avec cet élément, parvint à atteindre le rivage, et sauva ainsi la vie d’un grand nombre d’hommes.

« Archives curieuses, ou Singularités, curiosités et anecdotes de la littérature, de l’histoire, des sciences, des arts, etc. », publiées par Guyot de Fère, 1830-1831

Evariste Galois, le matheux amoureux

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Evariste Galois est né le 25 octobre 1811 à Bourg-la-Reine et meurt le 31 mai 1832 à Paris. Donnant son nom à une branche des mathématiques, la théorie de Galois il a été considéré par ses successeurs comme le déclencheur du point de vue structural et méthodologique des mathématiques modernes.

Il est d’usage de faire le parallèle entre le poète Arthur Rimbaud et le mathématicien Evariste Galois : tous deux génies précoces, ils ont révolutionné la poésie pour l’un, les mathématiques pour l’autre, entre leur adolescence et leur vingtième année, léguant au terme d’une explosion de créativité aussi intense que brève des tombereaux de travail, d’analyses, de commentaires, d’admiration et de perspectives pour les générations suivantes de littérateurs et de matheux.

Où les aurait menés leur turbogénie si leurs trajectoires n’avaient été prématurément interrompues ? Si la question reste valable pour les deux, c’est dans cette interruption que se situe la différence: Rimbaud a cessé volontairement d’écrire avant sa mort, Galois a vu son œuvre s’arrêter à cause d’une mort stupide.

Adolescent dans une époque où toute une jeunesse impétueuse, exigeante et républicaine se heurtait violemment à une monarchie restaurée hautaine et crispée sur ses privilèges, le jeune lycéen, agité chronique, révolté insatiable, avait tout pour se faire détester de ses professeurs, de ses aînés et des autorités établies.

On peut comprendre: que peut-il exister de plus exaspérant qu’un jeune voyou insolent qui vous jette avec une désinvolture prétentieuse des théories mathématiques aussi fumeuses qu’incompréhensibles ? Tous les profs de math et matheux célèbres de l’époque rejetteront les propositions du jeune énervé sauf deux, son professeur Richard et le mathématicien Poisson, qui seront les seuls alors à subodorer le prodige.

Entre deux barricades et deux émeutes, Galois trouvera le temps de se faire recaler deux fois à l’Ecole polytechnique, de se faire renvoyer de l’Ecole normale où il s’ennuyait : il écrivait des lettres d’insultes à ses profs, leur reprochant leur lenteur intellectuelle et leur médiocrité, interrompant les sessions de l’Académie, avant d’aller faire le coup de feu sur les barricades.

 Malgré des recherches assidues, les circonstances du drame restent obscures: en mai 1832, au terme de son deuxième séjour en prison, il tombe amoureux d’une femme à l’identité encore incertaine. Ce que l’on peut inférer des ses écrits, c’est en tout cas que leur relation tourne mal et que, au terme d’une querelle avec deux amis de la belle à l’identité tout aussi hypothétique, il est provoqué en duel. La seule chose avérée, ce sont ces phrases de sa main, trouvées parmi les fiévreuses notes de sa dernière nuit: « J’ai été provoqué par deux patriotes … Je meurs victime d’une infâme coquette. »

C’est que, se sachant médiocre tireur, le voilà qui, la veille du duel, se met à envisager la probable issue fâcheuse qui va donner à ses travaux une fin inopinée. Alors, il écrit toute la nuit une sorte de testament scientifique hâtif et condensé, reliant toutes ses précédentes démonstrations en quelques mots, dessinant en une nuit les bases des mathématiques modernes, parsemant les lignes de Je n’ai pas le temps . Le matin du 30 mai 1832, comme il le craignait, il reçoit une balle dans le ventre et meurt le lendemain à l’hôpital Cochin, à l’âge de vingt ans.

Il avait conclu son testament par cette phrase: « J’espère que les gens trouveront leur profit à vérifier tout ce gâchis. »

Bientôt deux siècles d’avancées mathématiques dans le monde ne sont pas encore parvenues à en vérifier toute les implications.

« La tortue d’Eschyle et autres morts stupides de l’histoire. » Bruno Landri, Les Arènes, 2012.
 *

« Je rêve d’un jour où l’égoïsme ne régnera plus dans les sciences, où on s’associera pour étudier, au lieu d’envoyer aux académiciens des plis cachetés, on s’empressera de publier ses moindres observations pour peu qu’elles soient nouvelles, et on ajoutera  » je ne sais pas le reste ».

Évariste Galois.

La folle de Tréhoudy

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folle-de-TréhoudyPrès de Mayenne, au delà du village de la Mettrie, il existait sur les bords de l’Aron, un moulin appelé « Tréhoudy », qui a été détruit depuis des siècles. Ce nom serait même perdu, s’il n’était resté attaché à une planche, qui permet de franchir la rivière en cet endroit et à la légende suivante, que nous traduisons du patois manceau.

Jardiau et Blouette étaient enfants du même village, de la monnerie de Tréhoudy et s’aimaient depuis le berceau, pour avoir, ensemble, joué, ri et pleuré, cherché des nids, cueilli des mûres, mordu tour à tour aux mêmes fruits.

Il était grand, aussi fort qu’un bâton de mêlier ; elle, petite et mincette. Quand, pour lire dans « la Croi de Dieu », ils allaient au bourg d’Aron, par le chemin de la Mettrie, il la passait sur son dos aux mauvais pas, ou bien avançait son sabot pour qu’elle y posât le pied. Tous deux se regardaient : Jardiau était fier, Blouette souriait.

Jardiau eut dix-huit ans, Blouette seize, et ils continuaient de s’aimer : l’amour avait, à leur insu, cheminé du coeur de l’un au coeur de l’autre. Elle était brune et jolie, mais le regard qui jaillissait de ses prunelles un peu fauves, avait parfois des langueurs troublantes, qu’il fut perdu dans le bleu du ciel ou abaissé sur les bouleaux, dont le reflet grêle trempait dans le bief du moulin.

D’ordinaire, pensive, Blouette parlait peu et n’avait que des éclairs de gaieté. D’aucuns l’appelaient : « la belle qui dort », d’autres ; « la belle qui soupire », et personne ne la recherchait, quoiqu’elle fût bonne et douce. On n’aime chez nous que les filles qui ont le sang aux joues et le rire aux dents.

Elle ne levait pas les yeux quand Jardiau l’abordait. Quelquefois, lorsqu’elle revenait de la fontaine, à la chute du jour, il la rejoignait à la dérobée et se chargeait de sa buire, qu’il portait jusqu’à l’entrée du village. Ils n’échangeaient que quelques paroles rapides, indifférentes, et se quittaient par un « bonsoir Blouette, bonsoir Jardiau », sans plus, mais leurs coeurs, un instant rapprochés, avaient battu plus près l’un de l’autre et c’était assez pour leur joie d’un ou deux jours.

Cet amour de jouvenceau qui n’ose, de jouvencelle pudique, dura plusieurs années. Un dimanche pourtant que Blouette cueillait des brindilles de genêts pour s’en faire un balai, et que, près de là, Jardiau, par passe temps cherchait des noisettes, il vint à elle et lui dit :

— Quand nous marierons-nous ?

Elle répondit :

— Quand nous pourrons ! et devint plus rouge qu’un coquelicot.

Les voisins plaisantaient de cette affection discrète et silencieuse. Qu’attendaient nos amoureux pour s’épouser ? Qu’ils eussent gagné cinquante écus, afin de se mettre en ménage. L’argent était rare autrefois et Blouette ne gagnait que quelques deniers par jour : pourtant elle filait du lever au coucher du soleil. Ils souffraient dans l’espoir d’un bonheur à venir, sans se douter qu’ils caressaient une chimère.

L’espérance est une molle berceuse, qui endort l’homme dans la quiétude et le réveille souvent dans les tourments. Jardiau reçut l’ordre de se rendre à l’armée du roi, et il lui fallut en trois jours dire adieu à père, à mère, à frères, à soeurs, à l’âtre de sa chaumière, aux grands arbres de la fontelaie, aux ajoncs et aux bruyères de la lande, et le vin qui lui versa le sergent du roi ne le consola point.

La veille de son départ, il vint, sur le soir, trouver Blouette à la fontaine. En s’abordant, leurs yeux roulèrent des larmes. Ils allèrent l’un près de l’autre, le long du bief, sans parler, lui tremblant, elle frissonnante.

— M’attendras-tu, lui dit Jardiau ?

— Oui, reprit-elle.

Et leurs regards se marièrent un instant, ce qu’ils n’avaient pas fait depuis qu’ils étaient petits. Il ajouta en avançant les lèvres : » Veux-tu  » ?

Et avant qu’elle n’eût répondu, il la serra dans ses bras et lui donna un long baiser sur la joue. Elle, prit la main de son fiancé et y déposa deux pièces d’argent et une médaille de la Vierge qu’elle portait à son cou ; c’était tout ce qu’elle possédait. Puis, ils se quittèrent, en se disant : » Nous nous aimerons toujours ! « 

Le lendemain, Jardiau s’en alla à Mayne (1), accompagné de ses frères, et Biouette qui le guettait, blottie derrière une haie du chemin, le vit passer. Il chantait, le soldat du roi, puis s’arrêtait par instant pour étouffer un sanglot et s’essuyer les yeux du revers de la main.

Après le départ de son promis, Blouette devint plus blanche que les liserons des bois, mais, chose étrange, la joue sur laquelle avait été déposé le baiser de Jardiau, resta empourprée comme d’une fleur de pommier. Les jours et le semaines passèrent et cette efflorescence demeura : l’empreinte avait été frappée au feu brûlant des lèvres de son ami.

Les commères des alentours la plaisantèrent, et l’une d’elle avança qu’elle avait une marque du diable. A ces moqueries, Blouette ne répondait rien, joyeuse en son âme de porter cette fleur de baiser, qui était un souvenir toujours vivant de la tendresse de son bien-aimé.

Jardiau et Blouette ne devaient plus se revoir. Lui fut tué à l’armée du roi et la nouvelle en arriva au pays. Blouette l’apprit et ses yeux s’ouvrant démesurément, elle regarda fixement devant elle et ne pleura pas. Elle ne pleura jamais, mais n’eut plus pour personne le moindre sourire. La douleur figea ses joues, tarit ses larmes et peu après elle perdit la raison.

Tous les soirs, en allant à la fontaine, elle s’arrêtait longtemps à l’endroit où Jardiau lui avait dit son dernier adieu, et là elle écoutait. Son oreille troublée s’emplissait confusément de plaintes, de soupirs, de bruits de baisers, alors que dans, le calme de la fin du jour, on n’entendait que les pleurs du gâtoir du moulin et le cri des orfraies.

Pendant le jour, elle errait çà et là, la tête penchée et dolente, fuyant le monde, cueillant des fleurs, ou se faisant des colliers et des couronnes de torsades de houblons et de clématites sauvages. Dans les ombres du crépuscule, elle découvrait, disait-elle, le visage de Jardiau, le mirodait au clair de lune, jusque dans les ondes moirées d’argent des remous de la rivière. Sa figure s’empourprait alors un instant, puis s’éteignait dans une pâleur livide.

Un soir, l’infortunée crut l’apercevoir mouvant et voltigeant dans un feu follet. Elle se précipita vers l’apparition, sans songer au danger qui l’environnait et poussa tout à coup un grand cri. Elle était tombée dans le bief. On l’en retira, mais quelques jours après, la vie s’échappait de ses lèvres au moment où elle venait de prononcer le nom de son fiancé et celui de la Vierge Marie.

C’est ainsi que Blouette mourut de mal d’amour, disait la vieille paysanne, qui nous contait cette légende. Elle ajoutait :

— On laisse trop les petits enfants s’amignonner, et l’on en rit. En grandissant, il arrive que leurs coeurs se prennent, se serrent et s’unissent à ne pouvoir les séparer. Ce sont des branches nouées ; lorsqu’on coupe l’une d’elles, l’autre périt.

Depuis ce temps-là, quand une fille d’Aron est garçonnière ou a des tendresses trop tôt écloses, sa mère ne manque pas de lui dire :

— Malheureuse, tu me fais honte, tu finiras comme la folle de Tréhoudy !

(1) Mayne, forme ancienne du nom de Mayenne.
*
A. Grosse- Dupéron « La Tradition » Paris. 1887.

Comment télégraphiera-t-on au XXème siècle ?

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telegraphe-chappe

La télégraphie optique, que nos grandes manoeuvres militaires ont popularisée, l’héliographe de campagne à main adopté dans l’armée anglaise des Indes, transmettent les signaux à distance, à travers l’espace, comme le faisait le télégraphe aérien de Chappe lorsqu’il nous annonçait les victoires de Valmy.

La télégraphie électrique sans fils est depuis longtemps à l’étude. Quand, en 1870, Paris assiégé vivait isolé du reste du monde, sans nouvelles des armées qui combattaient loin de lui et pour lui, deux savants français tentèrent de communiquer télégraphiquement avec la province, en se servant des eaux de la Seine comme conducteur du courant électrique. Il ne fallait plus songer en effet à télégraphier par les méthodes ordinaires. Le gouvernement de la Défense nationale, prévoyant l’investissement prochain, avait bien, dès les premiers jours de Septembre, pris la précaution d’enterrer d’avance les fils télégraphiques sur une certaine longueur en dehors de l’enceinte de la capitale; mais les fils ne tardèrent pas à être coupés.

Dès que la rupture des fils fut connue, on n’eut plus, à l’Hôtel de Ville où siégeait le gouvernement, qu’une seule pensée : chercher et trouver un moyen quelconque de communication avec, les armées de province. Les ballons montés s’y prêtèrent dans une certaine mesure ; mais ce n’était plus là la télégraphie rapide, l’éclair parcourant le fil, et rapportant à heure fixe la réponse fiévreusement attendue. Ce fut alors que deux physiciens, Bourbouze et Desains, imaginèrent un procédé entièrement nouveau, la télégraphie sans fils métalliques conducteurs, première manifestation de la télégraphie de l’avenir.

Montés sur une barque, Bourbouze et Desains allaient du pont d’Iéna au pont d’Austerlitz, observant et enregistrant. Une pile électrique avait été placée par eux au pont d’Austerlitz : elle envoyait par le fleuve des courants alternatifs jusqu’au pont d’Iéna, où ils étaient recueillis au moyen d’un galvanomètre très sensible, imaginé par Bourbouze. Les courants se traduisirent par des oscillations à droite et à gauche de l’aiguille de l’instrument. Il y avait donc là, les oscillations le prouvaient, les éléments d’un langage conventionnel transmis sans fil conducteur. Allait-on pouvoir, de l’expérience entre les deux ponts, déduire la loi de transmission entre deux points quelconques ? Il fallait, pour cela, expérimenter entre deux stations éloignées.

Une mission spéciale fut organisée par le gouvernement de la Défense, qui mit à sa tête M. d’Almeida. La mission partit en ballon, mais elle n’eut pas le temps de terminer ses études. L’armistice fut conclu, puis la paix, et les essais de télégraphie sans fils cessèrent avec les préoccupations patriotiques qui les avaient fait naître.

La télégraphie sans fils ne devait pas en rester là. Graham Bell, dont les remarquables études sur le téléphone sont connues de tous, entreprit d’intéressants essais dans cette même voie. Des constatations curieuses furent faites à maintes reprises, et confirmèrent la possibilité de télégraphier un jour sans conducteurs spéciaux. On chercha à transmettre des signaux, non pas longitudinalement, suivant le cours d’une rivière, d’amont en aval, comme cela avait été fait en 1870, mais entre deux rives opposées. On conçoit l’importance que ce genre de communications peut présenter pendant une campagne, lorsque deux détachements sont séparés par un obstacle naturel, après le sautage d’un pont par exemple. La communication fut établie ; on remarqua seulement que le courant était dévié par les eaux rapides.

S’il était possible de communiquer à travers un cours d’eau, pourquoi n’eût-on point songé à mettre en relation deux navires, voguant sur la mer tranquille, ou même tempétueuse — l’agitation superficielle des vagues ne se continuant pas aux grandes profondeurs — à une certaine distance l’un de l’autre ? Quelle ressource précieuse que cette télégraphie nouvelle sans signaux extérieurs dont le moindre inconvénient est de pouvoir être saisis par la flotte ennemie ?

Rien ne serait plus facile, s’il ne suffisait que d’élargir par la pensée les résultats obtenus, que d’établir sur chaque navire un appareil récepteur, identique dans son rôle au galvanomètre installé par Bourbouze au pont d’Iéna, et de lui transmettre les signaux conventionnels, soit d’un autre navire, en marche ou mouillé en rade, soit d’un phare, soit d’un îlot quelconque. Le galvanomètre récepteur serait simplement augmenté dans ce cas d’un fort condensateur d’électricité immergé à une certaine profondeur, recevant directement le fluide et communiquant ses impressions à la surface, sur le pont du navire ou dans la cabine même du commandant. La télégraphie entre deux rives d’un fleuve nous conduit directement ainsi, on le voit, à la télégraphie sans fils, à travers l’épaisse nappe de la mer.

Le physicien anglais W. Preece devait faire plus encore, et, le premier, obtenir des résultats précis. Avec lui, le rêve commence à s’effacer, pour faire place à la réalité tangible.

Dès 1842, Henry avait observé que la décharge d’une bouteille de Leyde dans son laboratoire influençait magnétiquement les aiguilles aimantées placées dans la cave de l’habitation, à 10 mètres au-dessous. Preece reprit, dès 1885, ces expériences, qu’il développa et auxquelles il parvint à donner une sanction pratique. Nous ne saurions développer ici les admirables recherches théoriques qui conduisirent Preece aux résultats que nous nous contenterons de résumer.

Qu’il nous suffise de dire que le physicien anglais parvint à télégraphier, une première fois à 1800 mètres de distance, une seconde fois à 5 ou 6 kilomètres. C’est ainsi qu’il put communiquer, sans fils, entre les îlots Flatholin et Steep Hohn, dans le détroit de Bristol. Il en conclut, avec raison, à la possibilité d’une communication entre la France et l’Angleterre. De même entre deux îlots séparés par de forts courants, entre les sémaphores et lesphares. C’est déjà, on s’en rend facilement compte, la télégraphie de l’avenir, ou du moins ses premiers pas.

Tout récemment, les expériences d’un inventeur et homme d’affaires italien, Guglielmo Marconi, ont attiré l’attention du monde scientifique. Si l’on s’en rapporte à ses déclarations, le problème posé en 1870 par Bourbouze, étudié avec tant d’ardeur par Preece, serait bien près d’être résolu. Bientôt, demain, il serait possible de télégraphier, sans aucun intermédiaire,entre deux points quelconques.

Plus de courants glissant sur le fil, mais de simples vibrations, traversant, comme de gigantesques éclairs, non seulement l’atmosphère, mais l’eau, la terre, tous les obstacles quels qu’ils soient, et s’en allant réveiller, au point d’arrivée fixé d’avance, les aiguilles d’un galvanomètre récepteur. Ce n’est plus quelques centaines, quelques milliers de mètres, que parcourront les mystérieux rayons de M. Marconi, mais les continents tout entiers, les océans, les chaînes orgueilleuses! Lux fiât ! Les vibrations traverseraient en mer les cuirassés.

Deux navires ne pourront plus passer l’un près de l’autre sans en être avertis par une sonnerie soumise aux ondulations envoyées et reçues au passage.

Rien ne sera plus simple que de faire sauter, à distance, les soutes des cuirassés, même sans le vouloir, hélas ! Il suffirait pour cela que, dans la sainte-barbe, deux clous, deux, plaques voisines se prêtassent à la formation de l’étincelle électrique d’inflammation.

On le voit, les déductions ne font pas défaut. Contentons-nous, en ce moment, d’enregistrer ce fait, qu’avec une source d’ondulations on peut actionner à distance un appareil récepteur. Nous représentons ici M. Marconi entouré de ses deux appareils. A droite, le manipulateur faisant fonction, à la station de départ, de producteur d’électricité. A gauche, le récepteur de la station d’arrivée chargé d’agir sur l’enregistreur qui permet de lire la « dépêche transmise sans fil ». Entre les deux appareils est interposé « l’éther » à travers lequel voyagent les ondulations électriques radiantes du jeune physicien, à la jolie vitesse de 25o kilomètres par seconde !

Sommes-nous dans le domaine de la science pure, ou restons-nous dans le domaine du rêve ? Les promesses de Marconi vont-elles se réaliser ? Sont-elles seulement réalisables ? Un savant hindou, le Dr Bose, professeur au Présidency Collège de Calcutta, avait déjà étudié ces radiations merveilleuses, qu’il comparait avec raison aux ondulations  de l’eau dans laquelle on a lancé une pierre : que ces ondulations rencontrent sur leur passage un bouchon de liège, elles vont le faire danser. C’est ainsi que les radiations électriques s’en iraient actionner l’instrument récepteur, sans autre intermédiaire que l’éther. Le Dr Bose, sans aller aussi loin dans ses conclusions que le savant italien, a fait cependant d’intéressantes constatations. A 25 mètres d’un radiateur, et derrière trois murs de briques et de mortier, il installe un récepteur, que les ondulations actionnent, malgré les épais obstacles qui séparent les deux appareils. Le radiateur peut ainsi faire sonner une cloche, tirer un coup de pistolet, envoyer un message. A travers l’atmosphère sans obstacles, la communication se fait à une distance de un mille.

Marconi va plus loin dans son enthousiasme. Ni la distance, ni le brouillard, ni le métal, ni la terre, ne l’effraient.

Le jour n’est donc pas éloigné peut-être où fils et poteaux seront bien près d’être mis au rancart. Nous ne les verrions plus, ces fils qui, dans nos voyages par chemins de fer, montent et descendent incessamment derrière la vitre du compartiment, rayant le paysage, qu’ils obscurcissent, comme le feraient de grandes ailes d’oiseau. Adieu aussi les hauts poteaux, dont le nom sert aujourd’hui d’appellation ironique pour les employés de nos télégraphes modernes. Désormais les ondulations les remplaceront, croisant l’air de leurs invisibles et parlants rayons. Gare aux indiscrétions, cependant !

Comment vont se comporter ces mille et mille dépêches, se croisant à travers l’atmosphère ou le sol ? Si quelques-unes allaient se tromper! Déviées dans leur course par une rencontre, si elles s’en allaient frapper une autre oreille, révéler des secrets, porter à l’un une nouvelle intime destinée au voisin !

Mystère et espoir !

Nos neveux du XXème siècle seront là pour remédier à ces défauts de la première heure. A eux la gloire et la joie de posséder la télégraphie sans fils. Nous doutions-nous des rayons Rontgen, quand leurs curiosités, nous pouvons dire leurs merveilles, sont venues surprendre notre soif de progrès, toujours en éveil et toujours inassouvie !

« Lectures pour tous » Hachette Paris, 1898.