Une châtelaine venue de l’au-delà

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châtelaine venue de l'au-delàCette histoire se passe dans un village de Seine-et-Marne, en 1924 *. L’abbé Boineau, nouveau curé, vient de s’installer au presbytère. Tout à son emménagement, il n’a pas encore eu le temps d’aller présenter ses devoirs à ses paroissiens.

Sa première visite d’usage sera, bien entendu (ainsi que le lui a conseillé son prédécesseur), pour le château où vit le comte de Chalamel. Mais des soucis domestiques lui font remettre cette sainte corvée de jour en jour.
Or, un après-midi, alors qu’il procède au classement de sa bibliothèque, on frappe à la porte. Il va ouvrir et se trouve face à une vieille dame qui lui dit:

Vous êtes, je pense, notre nouveau curé ?
Oui, madame …
Je suis Mme de Chalamel.

Le jeune curé fait entrer la châtelaine, lui donne le meilleur fauteuil et lui dit à quel point il est confus de n’être pas encore allé se présenter au château …

C’est sans importance, dit Mme de Chalamel.

Et elle ajoute:

Je viens vous voir pour vous demander un service, monsieur le curé … Un grand service … Quand vous nous ferez le plaisir de venir à la maison, vous reconnaîtrez mon fils Emmanuel. C’est un grand garçon, très sympathique, qui vous plaira certainement … Il a une seule passion: les chevaux. Il est fou d’équitation comme l’était son père. Et cela m’inquiète car, vous l’ignorez peut-être, mais c’est un sport dangereux … très dangereux. Or, j’ai beau le mettre en garde, il ne m’écoute pas. C’est pourquoi je viens vous voir, monsieur le curé …

L’abbé Boineau s’agite sur sa chaise:

– Mais, madame, je ne vois pas ce que je peux faire …
– C’est bien simple: Emmanuel est très pieux, et je pense que si vous, monsieur le curé, lui demandiez de ne plus monter à cheval, il vous écouterait … Vous auriez certainement plus de poids que moi …
– Mais, madame, je ne sais si je saurais …
– Mais si, mais si. Voulez-vous me faire plaisir et lui parler ?
– Et bien, soit ! quand j’irai au château, la semaine prochaine …

Mme de Chalamel interrompt l’abbé Boineau:

– Non, pas la semaine prochaine, monsieur le curé. Aujourd’hui même, si vous le voulez bien. Car mon fils doit faire demain une grande promenade à cheval, et nous devons l’en empêcher …
Je veux bien, madame, dit le curé, mais ma demande ne va-t-elle pas lui paraître bizarre ? … Surtout le jour où je le verrai pour la première fois … Peut-être aurai-je plus d’influence lorsque je le connaîtrai mieux …
– Je vous demande, monsieur le curé, d’y aller aujourd’hui.
– Vous pensez vraiment qu’il risque d’avoir un accident ?
– Je ne le pense pas, monsieur le curé … Je le sais !

Et Mme de Chalamel regarde l’abbé Boineau d’une façon si étrange que le pauvre prêtre se sent mal à l’aise.

– Vous voulez dire que vous avez un pressentiment ?
– Non, monsieur le curé. Je sais qu’il aura un accident. Alors, je vous en supplie, allez le voir dès cet après-midi. Et empêchez-le de monter demain …

La châtelaine paraît tellement bouleversée que le curé troublé promet.

Merci, monsieur le curé !

Mme de Chalamel se lève et prend congé.

L’après-midi, l’abbé Boineau se rend au château et demande à voir le jeune comte.
Un grand garçon sympathique est bientôt devant lui. Le nouveau curé se présente, accepte un doigt de porto, et les deux hommes parlent longuement du village, de la région, de la pêche et de la chasse.

Je crois que vous êtes un grand sportif, dit l’abbé Boineau. Je me suis laissé dire que vous étiez féru d’équitation …
C’est vrai !
Très beau sport; mais dangereux …
Pas quand on connaît les chevaux et quand on monte, comme moi, depuis l’âge de cinq ans !

Le curé est très embarrassé:

Sans doute, sans doute, dit-il; mais on est toujours à la merci d’un accident … Or, la vie est un bien si précieux que Dieu nous a donné, que dis-je donné, confié ! Et nous devons, c’est un devoir, en prendre grand soin … ne pas l’exposer inutilement

Le jeune comte considère l’abbé Boineau avec un sourire amusé.

Monsieur le curé, vous aurez du mal à me convaincre. Je dois, demain, faire à cheval une visite de nos fermiers et je ne crois pas que cette promenade constitue une offense à Dieu …

L’abbé Boineau pense qu’il s’y est mal pris:

– Ecoutez, dit-il. Je ne devrais pas vous le dire, mais je suis chargé d’une mission … J’ai promis de venir vous demander de ne pas faire cette promenade … Oui, j’ai promis à quelqu’un que vous aimez beaucoup … et qui tremble de vous voir monter à cheval …
Quelqu’un ? Mais qui ?
– Là encore, je ne devrais pas vous le dire … Il s’agit de Madame votre mère … Elle est venue me voir ce matin, follement inquiète …

Emmanuel de Chalamel blêmit:

– Ma mère ? … Mais elle est morte, monsieur le curé.
– Morte !?
– Oui, il y a trois ans.
– Mais je l’ai reçue ce matin au presbytère; elle m’a suppliée de venir vous demander de ne plus monter à cheval …
– Monsieur le curé, vous avez été victime d’une affreuse, d’une immonde plaisanterie … Et croyez-moi, je saurai qui s’en est rendu coupable. Comment était la femme que vous avez reçue ?
– Petite, maigre, avec des lunettes et un chapeau blanc, une robe bleue, je crois …
– Ainsi, on est allé jusqu’à habiller quelqu’un de vêtements semblables à ceux que portait ma mère ! … C’est odieux !
– Elle avait aussi l’insigne de l’Union des femmes françaises …
– Même ce détail ! Ils n’ont rien oublié !
– Mais pourquoi cette sinistre plaisanterie ?
– Je ne sais pas, monsieur le curé, mais croyez bien que je le saurai !

L’abbé Boineau, fortement troublé, regagna son presbytère.

Et le lendemain, Emmanuel de Chalamel partit faire sa promenade équestre …
C’est en fin d’après-midi que l’on apprit dans le village que, son cheval s’étant emballé, Emmanuel de Chalamel s’était fracassé le crâne sur un tronc d’arbre …

*A la demande de la famille du jeune homme dont il est question les noms des personnages ont été changés et la localité où s’est produit l’évènement n’est pas citée. 

« Nouvelles histoires magiques. » Guy Breton & Louis Pauwels

Oui, j’ai vu des morts …

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 Mollie-Fancher

Insolite et mystérieux est sans doute le cas d’une jeune infirme américaine, Mollie Fancher, enregistré dans les annales de la psychiatrie aux Etats-Unis.

Née dans la deuxième moitié du XIXème siècle, cette dame ne quitta pratiquement jamais le domicile new-yorkais où sa tante l’avait recueillie.

Tuberculeuse depuis l’enfance, elle avait été victime, à 18 ans, d’un accident très grave. Elle avait été traînée sur plusieurs mètres en voulant descendre d’un omnibus tracté par des chevaux, sa longue robe s’étant accrochée au véhicule. Ce fut le début d’un long calvaire.

Devenue invalide incurable, elle allait mener pendant près de 30 ans une existence grabataire et quasi végétative dans sa petite chambre de Brooklyn. Elle ne pouvait pratiquement plus se nourrir. Ses jambes s’étaient complètement atrophiées et elle tenait ses bras paralysés au-dessus de sa tête. Seuls ses avant-bras conservaient un peu de mobilité, ce qui lui permettait d’écrire et d’effectuer quelques travaux d’aiguille. Pour comble de disgrâce, elle était devenus complètement aveugle. Elle succombait fréquemment à des transes qui duraient plus de 14 heures. Le reste du temps, elle était secouée de spasmes qui la projetaient parfois contre les murs et son entourage devait la retenir pour l’empêcher de se blesser.

Mais étrange et cruelle compensation de la nature, son cerveau était devenu le centre d’une activité cérébrale particulièrement intense. Son monde intérieur était peuplé de visions étranges qu’elle hésitait le plus souvent à confier aux personnes qui se relayaient à son chevet, dont plusieurs médecins intrigués par ce cas mystérieux.

Pourtant, jamais elle ne donna le moindre signe de déraison, ses propos restaient emprunts d’une calme lucidité et même de prudence et de dignité. Alors que plusieurs journaux new-yorkais s’étaient emparés de son histoire, elle ne manifesta jamais aucun goût pour la publicité dont elle faisait l’objet.

Un magistrat, qui s’était pris d’affection pour elle, recueillit de sa bouche des propos étranges. La jeune femme lui confia qu’elle « voyait » régulièrement ses parents et ses amis, pourtant tous déjà morts. Elle prétendait qu’il lui arrivait de les rejoindre « dans des lieux très agréables ».

Six femmes en une seule

femmeLes homme de science qui examinèrent Mollie Fancher n’étaient pas au bout de leur surprise. Ils constatèrent bientôt que ce corps infirme et difforme, dont la vie semblait s’être complètement retirée, était en fait « habité » par cinq personnages différents, dont chacun possédait ses propres souvenirs, son langage, son écriture, un caractère et des talents distincts.

Quand la jeune femme entrait en transes, il lui arrivait de devenir aussitôt non seulement quelqu’un d’autre mais plusieurs autres. Dès cet instant, elle cessait de reconnaître son entourage et posait des questions dont elle aurait dû normalement connaître les réponses, faisant montre à ces moments-là d’une mentalité parfois tout à l’opposé de la sienne en naturel.

Les multiples personnages incarnés par la jeune femme avaient tous un âge différent. Il y avait une Mollie de six ans qui s’exprimait, raisonnait et se comportait exactement comme une enfant de cet âge, n’évoquant que des souvenirs d’école primaire. Une autre Mollie avait 16 ans, avec des souvenirs appropriés à l’adolescence et aucune réminiscence antérieure à l’âge de six ans. Et chacune de ces personnalités s’enchaînait avec une chronologie parfaite, sans aucune interférence entre elles, toutes s’ignorant mutuellement.

Lorsqu’on lui parlait de ses autres identités, elle s’inquiétait seulement de savoir si l’une ou l’autre d’entre elles paraissait plus sympathique à son entourage. Il était devenu presque impossible de savoir qui était, en définitive, la vraie Mollie à travers ces individualités successives et intermittentes.

Certaines de ses incarnations avaient une existence très brève, d’autres se prolongeaient pendant des années, l’une d’elles persista même pendant neuf ans. Mais quand elle quittait un personnage, elle en retrouvait un autre exactement au point où elle l’avait laissé des mois ou des années auparavant. Elle était capable de reprendre la conversation au mot près, à plus d’un an d’intervalle.

Ses dons médiumniques étaient tout aussi étonnants. Quoique aveugle, elle était capable de décrire sans peine les personnes qui entraient dans sa chambre et pouvait lire le contenu d’une lettre sans ouvrir l’enveloppe.

Mollie Fancher mourut en février 1916, sept jours après son cinquantième anniversaire. Elle n’avait plus quitté son lit depuis 32 ans.

« Curieuses histoires de l’étrange. »   Christian Vignol, éditions Jourdan, 2012.

voir également: http://carnets2psycho.net/theorie/classique286.html

Pouvez-vous m’emmener ?

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montagnes
Le Dr Mike Barnes traversait le désert d’Arizona pour se rendre au lac Tahoe, lorsqu’il aperçut un petit garçon au bord de la route.

Vêtu d’un uniforme de scout et d’une casquette de base-ball rouge, celui-ci agitait frénétiquement les bras.

Barnes s’arrêta et le garçon, visiblement en état de choc, le supplia :

« – S’il vous plaît, monsieur, pouvez-vous m’emmener ? »

Barnes accepta et, après quelques kilomètres, le garçon lui demanda d’emprunter une piste, puis un chemin de montagne. II conduisit ainsi durant plusieurs kilomètres, le garçon devenant de plus en plus agité.

Près du sommet de la montagne, Barnes entendit des cris. Le petit garçon lui demanda de s’arrêter et pointa le doigt en direction du ravin. En se penchant, Barnes vit que les cris provenaient d’un car de ramassage scolaire qui avait fait une chute. Grâce à son téléphone de voiture, le Dr Barnes a pu appeler des secours. Laissant le petit garçon dans le véhicule, il descendit au fond du ravin pour prodiguer les premiers soins aux enfants en attendant les secours. Lorsqu’on a pu enfin les dégager, on découvrit qu’il y avait un seul mort : un petit garçon qui portait un uniforme de scout et une casquette de base-ball rouge.

 « L’inexpliqué. »  Robert Laffont, 1997.

Le fantôme avec un clou dans la tête

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serrurier

Autrefois vivait un serrurier avec sa jolie femme dans la rue Tomáš, à Malá Strana. Sa femme profitait cependant de sa beauté et aimait à papillonner.

Un jour, le maître embaucha un apprenti talentueux pour l’aider dans son métier éreintant. Le jeune homme plut tout de suite à la femme, qui se rapprocha de lui de façon inconvenante. Elle décida très vite de se débarrasser de son mari afin de se marier avec l’apprenti, et conçut donc un plan ingénieux.

Une nuit, alors que son mari dormait, elle s’approcha de lui et lui enfonça un clou dans la tempe, ce qui eut pour effet de lui ôter la vie. Pas une seule goutte de sang ne coula de la blessure, et grâce à l’épaisse chevelure du mari, le clou y resta caché. Tout le monde cru que l’habile serrurier était mort d’une crise cardiaque, et c’est ainsi qu’après l’enterrement de son mari, la femme de l’ancien serrurier se maria avec l’apprenti, et ils firent prospérer ensemble la serrurerie.

Sept ans plus tard, sur ordre des autorités, on ouvrit les tombes et le fossoyeur découvrit dans le crâne du maître serrurier le clou qui l’avait tué. Il avertit aussitôt les autorités. L’ancienne femme du serrurier fut entendue et très vite dévoila la vérité aux personnes qui l’interrogeaient. Elle fut, tout comme son deuxième époux, condamnée à la torture et subit le supplice de la roue. L’assassin paya ainsi son crime, mais le serrurier ne trouva jamais le repos, même dans le silence de sa tombe, car il mourut sans sacrement chrétien, et c’est pour cela que son squelette avec un clou dans la tête tourne et retourne sans fin autour de l’ancienne serrurerie.

http://www.digital-guide.cz/fr/

La légende du charmeur de rats

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hamelin

En 1284, un homme étrange arriva à Hamelin. Il portait un habit multicolore et se présenta comme preneur de rats. Il s’engagea pour une certaine somme d’argent à débarrasser la ville de tous ses rats et de toutes ses souris. Les citoyens lui promirent une récompense.

Le preneur de rats sortit une petite flûte et commença à jouer. Aussitôt tous les rats et toutes les souris sortirent des maisons et se réunirent autour de lui. Lorsqu’il fut certain qu’il n’y en avait plus de cachés, il quitta la ville en direction de la Weser. Les rats le suivirent jusque dans l’eau où ils se noyèrent. Quand les citoyens furent libérés du fléau, ils se repentirent d’avoir promis une récompense et refusèrent de payer l’homme qui s’en alla plein d’amertume.

Cependant, il revint le 26 juin, sous les traits d’un chasseur à l’allure effrayante, portant un étrange chapeau rouge. Pendant que tout le monde était à l’église, il sortit de nouveau sa flûte et commença à jouer dans les ruelles de la ville. Cette fois, ce ne furent pas les rats et les souris, mais tous les petits garçons et les petites filles qui accoururent en grand nombre. Il les conduisit par la porte de l’est en continuant de jouer, et tous s’en allèrent jusqu’au mont Koppenberg (ou: Poppenberg) où il disparut avec eux pour toujours. Deux enfants revinrent, car ils s’étaient attardés en chemin. Le premier étant aveugle ne put montrer l’endroit où les enfants se trouvaient, le second étant muet ne put rien raconter. Un autre petit garçon qui était revenu sur ses pas pour prendre son manteau échappa lui aussi au malheur.

Certains dirent que les enfants avaient été conduits à une grotte d’où ils étaient ressortis dans la région de Siebenbuergen (dans la Roumanie d’aujourd’hui). 130 enfants auraient ainsi disparu à jamais. La rue par laquelle sortirent les enfants avant de franchir la porte de la ville s’appelle aujourd’hui encore Bungelosenstrasse (c’est-à-dire «rue sans tambours»), parce que l’on ne devait pas, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, y danser ou jouer d’un quelconque instrument. Et si une fiancée était conduite en musique à l’église, les musiciens devaient parcourir la rue en silence.

Jean-Marie Tung
D’après «Légendes allemandes» des Frères Grimm, No. 245

Des animaux qui chassent les braconniers !

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Une histoire incroyable qui nous vient des Etats-Unis…C’est l’histoire de Brett Russel Thompson, un braconnier sans remords, qui roule tranquillement sous le soleil de Floride.

Il aperçoit alors un cerf, et décide, contre toutes les lois qui protègent les animaux, de s’arrêter, de sortir son fusil et de tirer. Mais qu’elle ne fut pas sa surprise de ne pas voir l’animal s’écrouler sur le champ… Peu de chances en effet puisque le cerf en question était un robot !

On vous laisse imaginer aussi sa tête quand des policiers en surveillance, ayant assisté à la scène, lui passe les menottes pour chasse hors saison et coups de feu tirés depuis la route.

Résultat : un an de prison pour le braconnier !

Cette histoire n’est a priori que le début d’une série « animaux-robots ». En effet, le système des animaux factices n’est pas nouveau, puisque ces  sont utilisés depuis quelques années déjà, notamment pour piéger les braconniers. Disposés dans les bois, ces animaux plus vrais que nature sont ensuite téléguidés par des policiers en surveillance, via une télécommande. Ces faux animaux peuvent par ailleurs recevoir près de 1000 balles, et être contrôlés à près de 15 mètres de distance.

Corneille et sa résilience

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© Sofia de Medeiros

En 1994, au Rwanda, Corneille assiste au massacre de sa famille. Il a 16 ans. Réfugié en Allemagne, puis au Québec, il devient chanteur. Ses textes racontent que l’on peut survivre au pire et être heureux. Il se croit résilient. Pourtant, après deux albums, c’est la dépression. Il lui a fallu trois ans pour aller mieux et parler enfin de lui. Vraiment.

Après le massacre, je me suis caché pendant trois mois à Kigali, au Rwanda, avant de réussir à m’enfuir jusqu’au Zaïre [actuelle République démocratique du Congo, ndlr]. Mais cela ne suffisait pas : il fallait absolument que je laisse toute l’Afrique derrière moi. Quand je suis arrivé en Allemagne, j’ai eu l’impression que ma course était enfin terminée. J’étais sauvé. Je venais d’échapper à un enfer, sur lequel il était impossible de mettre des mots. D’ailleurs, personne ne me l’a demandé, et je n’ai rien demandé à personne. Dans la culture rwandaise, les psys, c’est pour les fous. Cela ne se fait pas de parler de soi, d’étaler ses états d’âme. J’étais vivant quand tant d’autres étaient morts. Je n’allais pas, en plus, me lamenter sur mon sort.

Très vite, j’ai développé la capacité de mettre en sourdine tout ce qui ne concernait pas la musique. Celle-ci me permettait d’être absent de tout, elle était comme un sas hermétique entre la réalité et moi. Tout le monde était content : moi, le public, les médias… Je suis devenu “le jeune homme qui s’en est bien sorti”. Une sorte de preuve vivante qu’il est possible de revenir de l’horreur. Je ne parlais jamais de ce qui s’était passé au Rwanda ; on en parlait pour moi. Moi, je chantais des chansons qui disaient que tout allait bien maintenant, et je me croyais. Tout le monde me croyait, parce que tout le monde ne demandait qu’à me croire

J’ai été invité à une émission de télévision avec le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, qui parlait de la résilience. Il expliquait que l’on peut survivre à tout, même aux pires traumatismes, si l’on a été aimé, vraiment aimé, durant son enfance. C’est exactement mon histoire : j’ai été aimé de façon inconditionnelle par mes parents, jusqu’à l’âge de 16 ans. J’ai endossé avec enthousiasme le costume du parfait résilient ; il m’allait parfaitement et plaisait aussi à mon entourage. Ainsi qu’aux Rwandais, aux rescapés, aux malades en sursis, aux accidentés de la vie, à une foule de gens qui me disaient : “Ton parcours signifie beaucoup pour nous.” J’avais de temps en temps des sortes de flashes, qui hurlaient “quelque chose ne va pas”, mais ils disparaissaient, et je les laissais disparaître avec soulagement. Le show business, les lumières et l’agitation de la vie d’artiste m’ont permis de traverser toutes ces années sans vraiment m’interroger, sans m’engager dans quoi que ce soit, ni avec qui que ce soit. Je portais un masque, le masque du résilient heureux, et je n’en avais même pas conscience. En fait, j’étais mort, absent de mon histoire, absent de moi-même. Mais je souffrais tellement que je ne le sentais pas.

Et puis j’ai rencontré Sofia. Elle est la première personne de ma vie qui m’a vraiment vu, et que j’ai vraiment vue. J’avais 28 ans, elle 26. Nous sommes tombés amoureux. Fous amoureux. Devant elle, je me suis mis à nu. Très vite, elle m’a dit : “Tu as un problème. Tu es dans le déni.” Cela m’a complètement paniqué. J’ai senti que je perdais le contrôle sur “Corneille le chanteur”, ce personnage public, connu, aimé, rassurant pour tous. Et j’ai dégringolé, d’un seul coup. Je savais qu’elle avait raison, que j’étais emmuré dans un mensonge énorme. Et que si je n’allais pas voir ce qui se passait derrière mon mur, je la perdrais. Je ne le voulais pas ! Quand j’ai perdu mes parents et mes frères et soeurs, je ne pouvais rien faire. Mais là, j’avais le pouvoir de choisir. J’ai cherché un psy, pour qu’il m’aide à comprendre, à faire le tri dans toutes mes contradictions et mes ambiguïtés. Et je me suis mis au travail. C’est libérateur d’admettre sa propre complexité. Même si c’est extrêmement douloureux.

J’ai beaucoup parlé, et beaucoup pleuré – je n’avais pas versé une larme depuis Kigali. Sofia avait raison : ce que je prenais, et que tout le monde prenait, pour une résilience magnifique était en fait un déni monstrueux. Je vivais dans un mensonge, parce que la réalité était, jusque- là, trop difficile à affronter. Il a pourtant fallu que je l’accepte : le génocide au Rwanda était comme l’arbre qui cachait ma forêt. Non seulement les miens ont été assassinés sous mes yeux, mais en plus ils sont morts. À l’horreur s’ajoute le deuil. La douleur. Le manque. Et aussi l’histoire d’un garçon de 16 ans qui doit survivre à un massacre épouvantable et, en même temps, devenir un homme, comme tous les autres garçons de 16 ans.

Valérie Perronet

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