Walter Kellner et Walter Kellner

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En 1979, Das Beste, l’édition allemande du Reader’s Digest, organisa parmi ses lecteurs un concours de la meilleure aventure personnelle. Choisi parmi sept mille concurrents, Walter Kellner, pilote munichois, gagna en racontant comment son avion, un Cessna 421, était tombé dans la mer Tyrrhénienne, entre la Sicile et la Sardaigne, et comment il avait survécu grâce à son canot pneumatique.

Les enquêteurs du Digest vérifièrent très soigneusement la véracité du récit, d’après les rapports allemands et italiens de l’accident, et furent pleinement satisfaits. Le Cessna de Kellner, immatriculé D-INUR, était bien tombé dans la mer Tyrrhénienne, d’une hauteur de 3 000 mètres, comme il le racontait. Kellner devait recevoir son prix le 6 décembre et amener son canot au siège de la revue.

Le matin du 6, une lettre arriva à Das Beste, à l’adresse du rédacteur en chef Wulf Schwartzwaller, qui devait remettre le pris à Kellner. Elle émanait d’un autre Walter Kellner, pilote lui aussi, habitant à Kritzendorf, en Autriche, qui affirmait que toute l’histoire était une mystification. Il avait piloté le même Cessna pendant quatre ans, au-dessus de l’Europe et de la Méditerranée, et, s’il avait dû faire, une fois, un atterrissage forcé pour des problèmes de moteur sur le terrain de Cagliari, en Sardaigne, il n’était jamais tombé en mer: un imposteur avait dû falsifier son aventure pour obtenir le prix.

Schwartzwaller était perplexe. Qui croire, alors que le récit du premier Kellner avait été si scrupuleusement contrôlé ? Et le lauréat allait bientôt arriver.

En effet, ponctuel et souriant, il se présenta dans les bureaux de Das Beste. Après quelques politesses, on lui montra la lettre de son homonyme.

Il commença par en rire. Oui, il savait qu’un autre Kellner avait piloté l’appareil, mais il ignorait qu’ils eussent le même prénom. En arrivant au passage relatant l’atterrissage forcé de l’autre Kellner en Sardaigne, il pâlit. Le même appareil, la même zone, le même problème mécanique, un pilote du même nom ! Quelle malédiction était à l’œuvre ? Pourquoi l’avion semblait-il en vouloir à mort aux Walter Kellner, et pourquoi cet acharnement à se détruire au voisinage de la mer Tyrrhénienne ?

A ces questions, il n’y avait pas de réponses. Les deux Kellner avaient été victimes d’un mystère, et ils avaient eu bien de la chance d’en réchapper. Sans le vouloir, les rédacteurs de Das Beste avaient poussé sur l’inconnu une porte d’où soufflait un air glacé, et un étrange malaise plana sur la cérémonie de remise du prix.

« Le grand livre du mystérieux.  »  Sélection du Reader’s Digest, 1985

Suzanne Noël, pionnière de la chirurgie esthétique

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Née en 1878, à Laon, Suzanne Gros doit attendre d’être mariée pour entreprendre des études de médecine et est nommée interne des hôpitaux de Paris en 1912. Ayant perdu son premier mari des suites de la guerre, elle se remarie avec le Dr André Noël qui se suicide après la mort de leur fille unique. Malgré ces tragédies, Suzanne Noël fonde de nombreux clubs Soroptimist, (le Rotary féminin) contribuant à assurer l’implantation définitive du mouvement en Europe et est une des premières femmes à pratiquer la chirurgie esthétique.
Suzanne Gros naît à Laon, dans l’Aisne, dans une famille bourgeoise. Après son mariage, elle déménage en 1897 à Paris où elle entame en 1905 des études de médecine avec le soutien de son mari, lui-même médecin. En 1908, elle est nommée externe des hôpitaux de Paris dans le service du professeur Morestin, pionnier de la chirurgie maxillo-faciale, puis prolonge cette expérience en entrant en 1909 dans le service de dermatologie du professeur Brocq à l’hôpital Saint-Louis.
Reçue à l’internat en 1912, elle approfondit ses connaissances dans le domaine de la chirurgie maxillo-faciale ; elle est notamment amenée à soigner la cantatrice Sarah Bernhardt à la suite d’un lifting pratiqué aux Etats-Unis et ayant abouti à un demi-échec. Durant la Grande Guerre, elle est autorisée à exercer sans avoir soutenu sa thèse et s’occupe des « gueules cassées ».
Remariée suite au décès de son mari en 1918, elle perd sa fille unique en janvier 1922 et son second mari en 1924. La chirurgie esthétique occupe dès lors une place fondamentale dans sa vie : elle soutient en 1925 sa thèse, étend ses activités de chirurgie, jusque-là confinées au visage, aux autres parties du corps (remodelage des seins, des fesses, des cuisses, dégraissage de l’abdomen, des jambes), ce qui l’amène à inventer des techniques (dégraissage par aspiration) et des instruments (crâniomètre, gabarits) encore utilisées aujourd’hui. Elle reçoit en 1928 la Légion d’honneur « pour sa contribution à la notoriété scientifique de la France sur la scène internationale ».
Suzanne Noël est également passée à la postérité comme fondatrice du premier club Soroptimist en Europe, avec l’objectif de défendre les droits des femmes ; personnalité internationale de premier plan, elle fonde successivement les clubs Soroptimist de La Haye, Amsterdam, Vienne, Berlin, Anvers, Genève, les clubs baltes, ceux d’Oslo, Budapest, et même ceux de Pékin et Tokyo.
Après sa mort en 1954, les chartes des nouveaux clubs Soroptimist sont remises au nom de Suzanne Noël et une bourse portant son nom est instituée pour aider une femme médecin à se spécialiser en chirurgie plastique.
http://www.bu.u-picardie.fr

L’oiseau qui crie au loup

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Le drongo à raquettes
Le drongo à raquettes Photo : Tom P. Flower.

Un oiseau d’Afrique très futé imite les cris d’alerte d’autres espèces pour les faire fuir et voler leur nourriture, révèle une étude publiée jeudi dans la revue Science.

Les chercheurs ont observé 64 de ces drongos à raquettes pendant 847 heures dans la réserve de Kuruman River, dans le désert du Kalahari en Afrique du Sud. Les oiseaux ont effectué pendant cette période 688 tentatives pour dérober la nourriture de leurs voisins, dont les suricates, souvent avec succès.

Le petit oiseau noir aux reflets métalliques peut en outre changer de répertoire quand son cri d’alerte n’est plus pris au sérieux par une victime. Il est capable ainsi d’imiter jusqu’à 51 différentes espèces d’oiseaux et de mammifère, de la mangouste au chacal.

Ce don exceptionnel permet au drongo de dépasser les contraintes vocales qui normalement limitent de telles tromperies dans la nature.

Les drongos dérobent ainsi 23 % de leur alimentation quotidienne en faisant de fausses alarmes, selon l’auteur de l’étude Tom Flowers, biologiste de l’Université du Cap en Afrique du Sud.

« Tous les animaux du Kalahari espionnent les cris d’alarme des autres, cris qui fournissent des informations précieuses sur les prédateurs potentiels. C’est un peu une autoroute de l’information où tous les animaux parlent la langue de l’autre », affirme-t-il.

Car le drongo ne crie pas toujours au loup. Souvent sur le qui-vive, le drongo met également les autres espèces en garde contre les prédateurs dangereux.

Les autres animaux profitent de ce cri d’alarme puisqu’ils peuvent se permettre d’être moins vigilants et passer plus de temps à se nourrir

 

Radio-Canada avec Agence France-Presse et Reuters.

Après 65 ans de mariage, Eleanor et Frank Turner décèdent à quelques heures d’intervalle

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Eleanor et Frank ont partagé 65 ans de vie commune avant de s’éteindre le même jour. Ce couple exemplaire est resté lié même dans l’expérience de la mort.

En 65 ans de mariage, Eleanor Witt Turner et son mari Frank Eugene Turner ont tout partagé ensemble, même la mort. En effet, ce couple s’est éteint le même jour, à seulement quelques heures d’écart. Ce couple était inséparable Eleanor et Frank sont nés le même mois de la même année. Ils étaient prédestiné à se rencontrer. Tout s’est passé rapidement. Le jour de leur rencontre, Frank revenait de la guerre et voulait s’acheter une voiture. Eleanor, quant à elle, travaillait en tant que secrétaire chez un concessionnaire. Depuis ce jour-là, le couple ne s’est jamais quitté.

Ce couple s’est éteint vendredi 29 novembre, soit quelques semaines avant de fêter leur 65e anniversaire de mariage, puisqu’ils s’étaient unis le 24 décembre 1948. Du haut de leurs 87 ans, Eleanor et Frank rencontraient bons nombres de soucis de santé. Ils souffraient tous les deux de démence et ont fait un accident vasculaire cérébral. Ils ont été admis dans le même hôpital, en Caroline du Nord, dans une chambre commune. Une émouvante photo montre le couple quatre jours avant leur décès, se soutenant mutuellement en se tenant la main.

Eleanor est décédée quelques heures avant son mari

La semaine dernière, l’état de santé d’Eleanor s’est aggravé et elle a dû être admise en soins palliatifs. Elle n’a malheureusement pas survécu, raconte le Daily Mail. Elle s’est éteinte vendredi, à 4h30 du matin. Frank, lui, avait été admis dans une maison de repos. Alors que leurs deux enfants se demandaient comment lui annoncer la nouvelle sans lui déchirer le cœur, à 13h30, le décès de leur père a été déclaré. « J’avais l’impression que si l’un s’en allait, l’autre ne serait pas bien loin derrière, mais je n’imaginais pas que ce serait le même jour », a expliqué leur fille Linda. Bien qu’attristée par le fait de dire adieu à ses deux parents le même jour, Linda est rassurée de les savoir ensemble dans cette ultime étape.

Jubna Laborde
http://www.gentside.com/mariage/apres-65-ans-de-mariage-eleanor-et-frank-turner-decedent-a-quelques-heures-d-039-intervalle_art56942.html

La grand-mère se fait voir à son petit-fils

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Le journal espagnol Lumen (1) cite le fait suivant rapporté par José Zorilla, auteur dramatique, dans ses mémoires:

Lorsqu’il avait environ six ans, il habitait avec ses parents une maison dans laquelle une chambre, s’ouvrant sur le vestibule et contenant pour tout meuble un lit et un fauteuil, restait constamment close, sauf lorsqu’on y pénétrait pour l’épousseter. Un jour qu’il jouait dans le vestibule avec un cheval de carton, il vit que la porte était entr’ouverte, et, s’approchant, il remarqua que le fauteuil était occupé par une dame aux cheveux poudrés, les bras garnis de dentelles, et vêtue d’une ample robe de soie verte, qu’il n’avait jamais vue. Avec un sourire doux et mélancolique, elle lui fit signe de s’approcher. Il le fit avec une pleine confiance et lui tendit, sa main droite, qu’elle prit en souriant entre les siennes. Elle le caressa ensuite et lui dit : « Je suis ta grand’mère, aime-moi bien, mon enfant, et Dieu te bénira. »

En sortant de la chambre, il dit à sa mère qu’il venait de voir sa grand’mère. Elle crut, d’abord, qu’il s’agissait de sa mère à elle, habitant Burgos et venue sans l’avertir ; mais à la description qui lui fut faite elle reconnut son erreur et le père de notre héros, arrivant sur ces entrefaites, écouta le récit de son fils et se borna à lui dire : « Gamin, tu as rêvé ! »

Neuf ou dix ans plus tard, vers 1833, José Zorilla se trouvant à Torquemada et examinant de vieux documents de famille, trouva, recouvert d’une épaisse couche de poussière, un portrait, reproduisant exactement les traits et le costume du personnage vu dans le fauteuil. Il le présenta à son père en disant : « Voici ma grand’mère !»

(1) Lumen, de décembre 1908, journal se publiant à Barcelone.

« Les apparitions matérialisées des vivants & des morts. »  Gabriel Delanne.  Édit: Leymarie (Paris) 1909-1911

Source: Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l’homme.

L’histoire du chien Pâquerette

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La légende rapporte qu’au XVIe siècle l’empereur de Chine souhaitant honorer la reine Elizabeth 1ère, lui fit parvenir le présent le plus fabuleux qu’il pouvait trouver: un couple de pékinois.

Une princesse royale fut choisie pour accompagner les chiens jusqu’en Angleterre. Pendant le voyage, le mâle eut toute liberté pour circuler sur le pont du bateau, mais la femelle resta confinée, bien à l’abri dans un magnifique coffret en ivoire sculpté. Les cinq chiots qui naquirent pendant la traversée demeurèrent eux aussi dans le luxueux coffret.

Le bateau fit escale dans un port français où la princesse et les chiens furent transférés sur un autre navire afin d’effectuer la dernière partie du voyage. Mais ce second équipage, superstitieux, se persuada que la princesse était un démon déguisé et que le coffret en ivoire n’était autre qu’un trésor. Lorsque le navire approcha des côtes de Cornouailles, une tempête se leva et l’équipage en tint responsable la princesse.. Les marins pénétrèrent dans sa cabine et l’un d’eux, introduisant sa main à l’intérieur du coffret en ivoire pour s’en emparer, fut bel et bien mordu. Cet incident démontra, si cela était encore nécessaire, que la princesse voulait du mal à l’équipage qui jeta aussitôt par-dessus bord, dans une mer démontée, et la princesse et le coffret en ivoire.

Plus tard, un habitant de la côte retrouva à Land’s End le corps de la princesse ainsi que le coffret en ivoire. Quand il ouvrit le coffret, la petite chienne vivait encore, mais à peine. Elle regarda l’homme creuser une tombe et enterrer la princesse et ses petits, puis déposer sur la terre des pâquerettes en forme de croix. L’homme plaça ensuite la petite chienne au centre de la croix de pâquerettes où elle rendit son dernier soupir.

Le bateau arrivé au port, tout le monde se précipita pour passer au peigne fin toutes les plages dans l’espoir de retrouver le trésor. Entre-temps, le marin qui avait été mordu était mort, et des rumeurs commençaient à circuler selon lesquelles un chien fantôme avait été aperçu en train de garder la tombe de la princesse. Il ne fallut pas longtemps pour que la légende se répandît et que plus personne ne se risquât à fréquenter le lieu du malheur, de peur de se faire mordre par le fameux chien et d’en mourir à son tour. Vers 1850 courait encore le bruit qu’un jeune garçon qui avait trouvé dans le secteur un morceau d’ivoire avait aussitôt ressenti comme une morsure, et bien que sa blessure ne fût que légère, il décéda peu après.

« Petite anthologie du chien. »  J. A. Wines

Le rêve de Dürer

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Le pinceau court rapidement sur la feuille de papier blanc. D’une main sûre, l’homme mêle les pigments finement broyés à l’eau qu’il a additionnée d’un peu de gomme arabique pour que la couleur colle au support. En quelques minutes, l’aquarelle est achevée. Le peintre se recule un peu. « C’est bien cela », dit-il.

Pourtant l’étrange petite esquisse ne ressemble en rien aux œuvres qui ont fait de lui l’artiste le plus illustre de toute l’Allemagne et, pour tout dire, il n’ajoute rien à sa gloire. On n’y retrouve pas la finesse de ses aquarelles célèbres comme Le Lièvre, peint poil à poil, ou L’ Ancolie, à laquelle ne manque pas une nervure. On n’y retrouve pas non plus la poésie de ses paysages, la précision de ses vues de Nuremberg, ni la vigueur de ses gravures si foisonnantes de symboles. Pas davantage les somptueuses couleurs de ses grandes compositions comme l’Adoration des mages ou La Fête du rosaire et, faute de personnage, rien de la science du portrait dans laquelle il a si brillamment innové.

Il semble, nonobstant, assez satisfait du résultat. Sur la feuille encore humide, on peut voir une composition que l’horizon sépare en deux parties égales. En bas, un paysage sommairement esquissé: une plaine, un étang, quelques bosquets. En haut, comme dégoulinant du bord supérieur de la feuille, des taches allongées, des bavures de couleur qui tombent vers le sol en coulées sombres. Seule, au centre, une forme plus importante, en entonnoir inversé, atteint la terre où elle explose, s’étale et se répand en une tache énorme. « C’est bien cela », répète le peintre. Sans même attendre que l’œuvre soit complètement sèche, il se penche à nouveau sur la table, saisit une plume, la taille, la trempe dans un encrier et rédige d’une écriture rapide et élégante le texte suivant, que les visiteurs du Kunsthitorische Museum de Vienne peuvent, aujourd’hui encore, déchiffrer aisément au bas de la mystérieuse aquarelle :

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« En l’an 1525, dans la nuit du mercredi au jeudi faisant suite au dimanche de la Pentecôte, je vis, pendant mon sommeil, cette image d’un grand nombre de colonnes d’eau tombant du ciel, certaines plus éloignées, d’autres plus proches, mais toutes venant de si haut que les eaux semblaient couler lentement. La première toucha terre à environ 6 kilomètres de moi avec une force terrifiante, un bruit et une clameur formidables, noyant tout le pays. Je me réveillai tellement effrayé que tout mon corps tremblait et, pendant un long moment, je ne pus reprendre mon calme. Aussi, quand je me levai, je peignis ici ce que j’avais vu. – Dieu fait bien ce qu’il fait ! »

En 1525, Albrecht Dürer a cinquante-quatre ans. L’âge ne l’a pas voûté, n’a pas empâté son beau visage aux traits aigus. Il a seulement semé de fils d’argent la longue chevelure annelée qu’il porte aux épaules. Mais, surtout, il a changé le regard qui, d’ironique puis dominateur dans ses précédents autoportraits, s’est fait plus voilé, plus angoissé. C’est qu’il n’est pas très confortable de vivre, comme lui, entre deux mondes? Entre Moyen Age et Renaissance. Entre catholicisme et luthéranisme. Entre art flamand du Nord et art vénitien du Sud. Entre princes et bourgeois.

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Né en 1471, Dürer est encore imprégné du style gothique dont sa native Nuremberg est l’un des joyaux. Dès l’enfance, il est formé à l’art de l’orfèvrerie dans l’atelier de son père; puis à peine sorti de l’adolescence, il voyage de Colmar à Gand et à Bruges pour recueillir la leçon des « primitifs » flamands … Mais lorsqu’il change de cap, lorsqu’il franchit les Alpes, lorsqu’il arrive à Venise, c’est la révélation. Il découvre la lumière et la couleur. Il s’enthousiasme pour Carpaccio, Mantegna, Bellini. Il prend conscience, aussi, du statut privilégié du peintre dans cette société qui n’appartient plus au Moyen Age mais déjà à la Renaissance. A Nuremberg il est un artisan, à Venise un artiste. Ainsi écrit-il à son ami, le très distingué Pickheimer : « Lorsque Dieu m’aura donné de rentrer chez moi, oserez-vous parler, dans la rue, à un autre pauvre peintre ? Ici, à Venise, je suis un seigneur, là-bas, à Nuremberg, un parasite. »

Dürer surmonte ce malaise. Son génie le hisse au-dessus de sa condition première. De même que la protection du prince électeur de Saxe, Frédéric le Sage, puis celle de l’empereur Maximilien Ier. Sa célébrité se répand dans l’Europe entière grâce à ses gravures qui d’ailleurs représentent un gagne-pain non négligeable, car les princes et les bourgeois allemands ne paient que chichement les gages de celui qui reste à leurs yeux un « travailleur manuel  »! Les intellectuels, en revanche, accueillent à bras ouvert cet homme de bonne compagnie, cultivé, curieux de toutes les découvertes du temps, les lois de la perspective, les curiosités de la nature, la technique des fortifications, l’étude de l’anatomie, les secrets des proportions… On compte aussi parmi ses amis ou correspondants le mathématicien Kratzer, astronome d’Henri VIII; le savant Benhaïm qui construit, à Nuremberg, le premier globe terrestre, mais aussi le philosophe et théologien Melanchthon, disciple et défenseur de Luther. Car Dürer se passionne pour l’enseignement du Réformateur. En 1521, il écrit : « Si avec l’aide de Dieu je rencontre le Dr Martin Luther, je veux m’appliquer à faire son portrait et le graver dans le cuivre pour que se conserve longtemps le souvenir de l’homme chrétien qui m’a aidé à me délivrer de mes grandes angoisses.  »

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Les angoisses de Dürer sont multiples et atteignent leur paroxysme en 1525. A cette époque, il s’inquiète pour sa santé, redoute un affaiblissement de sa vue, un amoindrissement de « la liberté de sa main  » et peut-être les atteintes sournoises de la syphilis. Par ailleurs, il connaît des difficultés matérielles. Il perd son mécène, Frédéric le Sage, qui meurt cette année-là. Et il n’est pas assuré de la protection de Charles Quint, lequel s’occupe plus de politique que d’art après la capture, à Pavie, de son ennemi François Ier. Le peintre est obligé, assure-t-il, de payer d’un dessin l’achat d’un « cent d’huîtres » et d’envoyer son épouse, Agnès, vendre ses gravures au marché de Francfort. On note, d’ailleurs, que celles-ci non seulement arrondissent sa bourse mais, beaucoup plus que les tableaux cachés dans les demeures royales, diffusent son œuvre à travers l’Europe !

Cependant,  Dürer est surtout épouvanté par l’évolution de la Réforme. Convaincu, certes, de la nécessité de rénover le christianisme et surtout l’Eglise, il ne se sent pas le moins du monde « hérétique ». Or, voici que le pape excommunie Luther. Ce dernier a été caché, un temps, au château de la Wartburg par le même Frédéric le Sage qui (le monde est petit) était aussi le protecteur du peintre. Mais, durant la retraite forcée du Réformateur, les choses sont allées de mal en pis. D’innombrables déviations et récupérations des idées de Luther sont apparues. Partout se lèvent de faux prophètes, orateurs fanatiques ou moines défroqués. Partout s’allument des bûchers où l’on jette pêle-mêle les sorcières et les livres tandis que, pillant les églises, les iconoclastes brisent les statues et lacèrent les tableaux. Les astrologues prédisent les pires catastrophes pour l’année du Poisson, et le mathématicien Jean Stoffler, professeur à l’université de Tübingen, annonce un nouveau déluge. La violence se répand comme une traînée de poudre. Elle gagne les campagnes. Les paysans confondent liberté spirituelle et liberté matérielle. Ils se rebellent contre les seigneurs. Refusent de payer la dîme. Exigent l’abolition du servage. Réclament des terres. La révolte atteint son point culminant, précisément, en 1525. Les gueux, les pauvres, les « rustauds » qui se parent du titre de « soldats du Christ » quittent les campagnes pour partir à l’assaut des villes. L’Empire est tout près de sombrer dans le chaos.  C’est alors que Luther intervient. En avril, il prêche le devoir d’obéissance. En mai, les princes noient la révolutions dans un bain de sang et font exécuter les meneurs.

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Le rêve de Dürer est daté de juin 1525: le mois du déluge dans une année de tous les dangers … Point n’est besoin de faire appel aux lumières de la psychanalyse pour comprendre que le phénomène atmosphérique est un symbole de cataclysme qui s’abat sur le pays. L’émotion est si forte que Dürer aurait certainement, au réveil, raconté son songe à son entourage, avec les mots adéquats, ceux qu’il trace au-dessous de son aquarelle. Mais, parce qu’il est peintre, sa réaction naturelle est d’utiliser les lignes et les couleurs, son véritable moyen d’expression. En guise de témoignage. Ou d’exorcisme.

« Une sorte d’auto-analyse par l’image », dirait aujourd’hui un psychanalyste. En tout cas, le résultat est remarquable. Dürer produit alors, en réponse à l’absurde fureur du siècle, ses ultimes chefs-d’oeuvre. En réponse à  Luther qui condamne le culte des saints, mais en accord avec ce même Luther, traducteur de la Bible, il choisit les quatre Apôtres. Il montre Jean avec ses rondeurs d’enfance, Marc dans son énergique maturité, Paul grave et solennel, Pierre courbé sous les ans mais apaisé dans sa foi. On a voulu voir en ces mystérieux personnages les « quatre âges de la vie » ou les « quatre tempéraments ». On est en droit de penser qu’ils sont moins anecdotiques qu’ils ne le paraissent et y voir une sorte d’autobiographie. « Lorsque j’étais jeune, écrit Dürer, je gravais des œuvres variées et nouvelles. Maintenant, je commence à considérer la nature dans sa pureté originelle et à comprendre que l’expression suprême de l’art est dans la simplicité. »

C’est exactement ce qu’expriment Les Quatre Apôtres. De même que la petite aquarelle faisait confidence d’un rêve et d’une angoisse; de même ces ultimes chefs-d’oeuvre font, au-delà des mots, avec le langage des formes, office de testament spirituel. Dürer meurt deux ans plus tard. En 1528.

« Les grands rêves de l’histoire. »   Hélène Renard & Isabelle Garnier. Michel Lafon, 2002.